Rui avait l’intention de remplir toutes les conditions requises pour accéder au rang de grand maître, et il disposait d’un plan pour la quasi-totalité d’entre elles.
Il ne s’inquiétait guère des exigences liées au développement d’une personnalité suffisante pour révéler le véritable potentiel du corps martial : le cœur martial. La singularité, il savait parfaitement comment en tirer parti en tant qu’artiste martial, et ce pour diverses raisons.
Une vie d’expériences, des connaissances acquises dans un autre monde, ainsi qu’un esprit particulièrement vif lui permettaient de mobiliser sa créativité pour concevoir des techniques originales, voire uniques. Tant qu’il resterait prudent et travailleur, continuant à investir ses efforts pour enrichir son art martial de nouvelles singularités, il franchirait inévitablement le seuil nécessaire à l’apparition de son cœur martial ; celui-ci ne demanderait alors qu’à être déclenché.
Concernant les impératifs physiques, il s’agissait de garantir que le corps martial soit suffisamment robuste pour résister au flot de puissance libéré par le cœur martial. Rui se remémora l’histoire que la séniora Xanarn lui avait confiée à propos de sa grand-mère. Cette dernière avait accompli des prouesses extraordinaires pour sauver sa vie, mais elle trépassa peu de temps après.
Son corps tout simplement ne pouvait endurer une telle énergie. C’était d’ailleurs précisément pour cette raison que ce gisement de force inexploité demeurait scellé et dissimulé. Son utilisation aurait provoqué d’irréparables lésions corporelles et pourrait même mener à la mort dans les cas les plus extrêmes.
D’où la nécessité absolue d’améliorer sa constitution interne. Ce processus était normalement inaccessible à un humain lambda, mais le corps martial constituait une version évoluée de la physiologie humaine, capable de dépasser largement les capacités naturelles de ce dernier.
Cela incluait notamment un facteur d’adaptation passive des tissus cicatrisés aux stimulus répétitifs susceptibles de les endommager. Le principe rappelait le renforcement osseux obtenu sous l’effet de pressions, de traumatismes et de forces soutenus, issus d’un conditionnement répété.
Avec le temps, le corps martial gagnerait naturellement en robustesse, tandis que sa capacité à progresser sous contrainte aurait également évolué.
Dès lors, aussi longtemps qu’un écuyer martial persisterait dans l’entraînement et les combats, il finirait par développer un physique apte à contenir les effets du cœur martial.
'Pourquoi tous les grands maîtres étaient-ils si âgés ?' se demanda-t-il.
La logique s’imposait : ils ne pouvaient tout simplement pas activer leur cœur martial avant d’avoir atteint ce degré de constitution interne.
Rui ayant pris l’initiative de demeurer sur l’île d’Ajanta pour accélérer le processus, il ne s’inquiétait donc pas non plus de la condition physique associée.
Sa motivation dans la quête de sa voie martiale était également intacte ; rien ne pouvait l’abattre, son désir d’avancer sur ce chemin restait démesuré.
Deux forces motrices le propulsaient en avant : l’accomplissement du projet Eau et son besoin profond de protéger les siens.
Toutes deux constituaient des moteurs puissants.
Le seul élément échappant à son contrôle résidait dans la mise en scène de circonstances appelant à défier ces désirs avec force. Il refusait catégoriquement de créer ce scénario, ni ne souhaitait le faire ; cela impliquerait de placer ce qu’il chérissait en état de danger.
Pour provoquer une tension susceptible d’ébranler son instinct protecteur, il aurait fallu exposer délibérément sa famille à une menace. Or, il n’avait aucune envie de les compromettre volontairement dans le seul but de déclencher une percée vers le royaume de grand maître.
'Si j’étais prêt à les sacrifier pour gagner en puissance… Les protéger ne constituerait vraisemblablement pas une priorité en cet instant.'
C’est pourquoi il n’envisagea même pas de mettre sciemment sa famille en danger pour ensuite se challenger à les défendre, tentant une méthode aussi douteuse afin d’activer son cœur martial.
Le problème majeur restait là : il ignorait purement et simplement comment s’assurer de tomber dans une situation suffisamment stimulante pour activer correctement son cœur martial.
Cela ressemblait à une question de pur hasard. Et c’était exactement ce qu’il détestait par-dessus tout. Il refusait que la probabilité de sa percée repose sur une chance stupide ; une telle dépendance était intolérable à ses yeux.
Parmi les sujets qu’il avait explorés récemment figure la réflexion sur la possibilité de déclencher activement et volontairement son cœur martial.
Cette seule perspective l’excita instantanément. Néanmoins, il doutait qu’une telle réalisation fût possible. Force était de constater que nombre de personnes avaient cherché à augmenter le taux de percées à travers tous les royaumes, sans succès notable pour la plupart.
Rien que le faible contingent d’artistes marials accédant au rang supérieur depuis chaque palier le confirmait. Si quelqu’un avait réussi un exploit majeur dans ce domaine, la donne en aurait été radicalement modifiée.
'À moins qu’ils n’aient choisi de le taire, comme moi,' songea-t-il.
Il n’oubliait pas avoir trouvé un moyen d’augmenter les chances de percée au royaume d’apprenti grâce à son art martial. Il se demandait si une transposition vers les niveaux supérieurs était envisageable.
Un soupir lui échappa ; il repoussa provisoirement la question.
Il avait bien trop de dossiers ouverts pour s’y attarder. Le projet Métacorps occupait actuellement la place la plus importante, absorbant sa concentration et son temps ; il lui était pratiquement impossible de consacrer davantage d’énergie à un objectif d’une telle ampleur.
Au moment où il se remetta au travail sur le projet Métacorps, une cloche tinta à l’extérieur de sa chambre : quelqu’un venait d’arriver.
« Oh, Kane, que se passe-t-il ? » interrogea Rui en ouvrant la porte, et y trouva Kane debout sur le seuil.
« Euh… quelque chose de vraiment bizarre vient de m’arriver », répondit Kane, le visage marqué par l’incompréhension.
« Hn ? »
« Le gardien Tokugawa Ieyasu m’a défié en duel », confia Kane. « Honnêtement, je ne sais absolument pas quoi en penser. »