Le champ de bataille était vaste. Les Artistes Martiaux des deux camps occupaient une immense étendue. On ne pouvait pas coincer deux cents Écuyers Martiaux en plein combat dans un stade, ni même dans une petite ville.
Surtout qu'il s'agissait tous d'Écuyers Martiaux de haut grade. Une superficie digne d'une ville entière à peine suffisait à les accueillir tous alors qu'ils déployaient chacune de leurs forces.
Hors de l'île d'Ajanta, l'Écho Riemannien de Rui retrouvait enfin sa pleine efficacité ; il put ainsi capter chaque mouvement sur l'étendue totale du secteur. Faire travailler ses sens jusqu'à cette distance après tant d'attente était un vrai soulagement.
L'île d'Ajanta demeurait son néfaste adversaire ; il n'y obtenait jamais ce champ sensoriel parfaitement stable que lui offrait le Donjon de Shionel.
Sa propre Onde Tempétueuse constituait aussi une excellente technique sensorielle, et elle bénéficiait même d'un renforcement particulier sous l'influence d'Ajanta.
La densité atmosphérique de l'endroit rendait nettement plus aisée la détection à travers celui-ci que dans l'air habituel.
Mais comme il s'agissait d'une perception classique, elle ne parvenait pas à contourner les technologies antiespiennes à la manière de l'Écho Riemannien.
Quoi qu'il en soit, il parvenait sans encombre à activer l'Écho Riemannien hors de l'île, et il s'empressa de l'utiliser à bon escient.
Il scanna rapidement les gardiens, essayant de les trier à la hâte selon leur Art Martial grâce aux seules informations qu'il parvint à glaner en un éclair.
Il ne voulait surtout pas sacrifier une occasion par excès de prudence, sous le coup constant qu'un duel prenne fin avant même qu'il n'arrive.
Il se borna donc à identifier sommairement les bases de leurs arts, afin de faciliter son évaluation future quant à la capacité de chacun à lui fournir ce qu'il recherchait dans un face-à-face.
Une fois cette première phase achevée, il repassa au peigne fin chacun d'eux, en ciblant particulièrement les gardiens à vocation offensive.
Non que les autres Écuyers fussent incapables de le satisfaire, mais il cherchait précisément une attaque capable de percer son régime défensif et son esquive pour lui infliger des blessures.
Des Artistes Martiaux d'autres domaines pouvaient certes nuire en combinant défense et mobilité. Pourtant, ceux maîtrisant cet équilibre appartenaient généralement à la catégorie offensive.
C'est pourquoi il concentra son analyse sur les spécimens offensifs, visant à maximiser ses chances de croiser celui qui correspondait à ses critères.
Les gardiens offensifs de la Secte Flottante l'intéressaient vivement : aucun ne correspondait à un schéma conventionnel.
'Pour intégrer la secte, impossible de sortir un Écuyer Martial lambda', songea Rui.
Même les plus classiques, tournés vers des frappes standards, présentaient des particularités aberrantes et non conventionnelles qui les rendaient largement déviants.
Il tomba sur un Écuyer Martial spécialisé en grappling, qui tirait parti de la friction pour accroître sa létalité.
'Putain.', fit-il en rictus. 'J'veux pas finir avec ça en face.'
Ce fut avec désarroi qu'il réalisa qu'elle se prêtait à merveille à tester le Tissage Sanguin. Sa tactique consistait à lui lacérer les chairs pour maximiser les dégâts.
Il savait pourtant que le calvaire serait d'une intensité insoutenable.
'Bon, soyons honnêtes. Si je cherche spécifiquement un gardien capable de m'amocher au point de devoir recourir au Tissage Sanguin pour survivre, autant dire que ça va faire mal, peu importe le contexte.' Il soupira.
Il possédait certes une tolérance à la douleur élevée, c'était acquis ; chaque Écuyer Martial développait des récepteurs surhumains après l'épreuve cauchemardesque qu'impliquait la percée d'évolution.
Cela ne signifiait toutefois pas que subir cela fût plaisant ou recherché. La souffrance mordait toujours autant.
Quoiqu'il en soit, il inscrivit son nom au tableau.
Il poursuivit son analyse, espérant dénicher d'autres Écuyers Martiaux obsédés par la létalité au détriment du reste.
Heureusement, son attente fut récompensée. Les Artistes Martiaux focalisés à ce point sur la létalité n'étaient pas si exceptionnels.
L'offensive constituant l'un des piliers du combat, nombreux étaient ceux à sacrifier tout le reste pour atteindre une létalité écrasante, indigeste pour quiconque ne pratiquait pas une défense surarmée.
Il eut tôt fait d'ajouter plusieurs profils supplémentaires à sa liste.
Un Artiste orienté poison, provoquant la mort cellulaire par un composé qu'il propageait simultanément par voie aérienne et par contact direct.
Rui reconnut immédiatement la substance ; il avait déjà croisé un profil similaire lors de l'un de ses tout premiers projets, dédié à la mise au point d'une technique toxique.
Il se prit presque à savourer un peu la méchanceté de sélectionner cet homme comme cible. Le Tissage Sanguin se révélait contre lui une parade si implacable que la situation en devenait comique.
Après tout, le Tissage Sanguin activait la Respiration du Tourbillon et celle de l'Éléphant pour expulser de leurs cellules et tissus les énergies assimilées, nutriments et composés, les refoulant ensuite dans le sang où les bords de la plaie les captèrent aussitôt.
Une attaque réduisant les tissus à néant par mort cellulaire ne faisait donc que lui fournir les éléments nécessaires au recyclage et à la régénération de la plaie ouverte.
Contre ce gardien en particulier, Rui disposait quasi d'une régénération infinie. Il s'agissait de la contre-mesure la plus parfaite, si crûment adaptée à neutraliser ce poison que l'absurdité du résultat en devenait risible.
Si la plupart des poisons rendraient un tel remède catastrophique, le cas présent était en réalité des plus optimaux. Il cicatriserait indubitablement tout en soutirant à son adversaire un surcroît d'énergie.
Voilà pourquoi il anticipait ce duel avec impatience. Il n'avait même pas calculé de modèle prédictif pour équilibrer la donne, mais même sans aide algorithmique, il se sentait parfaitement capable d'attaquer ces gardiens en défi, de conquérir leurs chambres et d'affiner son entraînement dans des installations de premier ordre.