Désespoir.
Rage.
Choc.
Culpabilité.
Et même chagrin.
Un maëlstrom d'émotions tourbillonnait en Rui. Des émotions qu'il ne comprenait pas. Il ne la connaissait que depuis vingt-quatre heures à peine. Ils étaient tout juste amis, s'étant un peu rapprochés au fil de leur mission. Il y avait de grandes chances que Rui ne la revoie jamais, même si la mission réussissait.
Alors pourquoi ?
Pourquoi avait-il l'impression que son âme se déchirait alors qu'il contemplait son cadavre ?
Parce qu'elle était sa responsabilité ? Parce qu'il s'était retrouvé émotionnellement investi dans son bien-être et sa réussite ?
Probablement les deux.
Une éternité s'écoula avant que Rui ne sorte de sa rêverie. Il sorti l'appareil de communication que l'Union Martiale lui avait remis, appuya sur l'un des nombreux boutons, celui qu'il devait actionner à la fin de la mission. Il y ajouta quelques détails, signalant la présence d'un cadavre. L'appareil transmettrait sa position à l'Union Martiale, qui enverrait du personnel post-mission pour prendre le relais.
Le meurtre restait un crime dans l'Empire kandrien. L'Union Martiale coopérerait avec les forces de l'ordre et engagerait immédiatement la procédure judiciaire. Il serait amené à fournir son témoignage et ses dépositions ultérieurement.
Une lueur de détermination brilla dans ses yeux. Les Lowminers et cet homme, Wern. Rui n'avait pas l'intention de dissimuler la moindre information qu'il possédait. Il espérait que la justice serait rendue.
Il éprouvait le fort désir de la rendre lui-même. À cet instant précis, il aurait pu faire demi-tour et tuer Wern sur le champ.
« Fuuuu... » Expira-t-il, se retenant.
PAS
Rui se retourna en entendant arriver un groupe de personnes en uniforme arborant l'emblème de l'Union Martiale.
« Apprenti Rui Quarrier ? » s'enquit l'homme en tête du groupe, remarquant la tenue d'Apprenti de Rui. « Je suis l'inspecteur Gale. » Il lui présenta un badge. « Je suis là pour mener les protocoles post-mission. Je vous encourage à faire de même en retournant à l'Académie Martiale pour y déposer un rapport et une déposition. »
Rui acquiesça sans conviction, jetant un dernier regard au corps de Bella, même si cette vue brûlait ses yeux éteints.
Il poussa un soupir tremblant avant de lui tourner le dos.
Le trajet de retour à l'Académie dura quelques heures au total. De quoi laisser à Rui le temps d'introspecter, de mettre au clair ses pensées et ses émotions.
Pourquoi avait-il échoué ? Quelle part de responsabilité lui incombait ? Et, plus important encore, comment était-il censé gérer ses émotions ?
Cette dernière question était la plus difficile. Rui n'était même pas sûr d'avoir une réponse, ou d'en trouver une un jour.
Les deux premières étaient bien plus objectives, lui permettant de les analyser plus équitablement.
La mission avait échoué parce qu'ils étaient tombés dans le piège de leur ennemi. Ils étaient fichus dès l'instant où Wern avait communiqué leur position aux Lowminers. C'était la raison de la mort de Bella.
À posteriori, Rui comprit que les Lowminers avaient dû mobiliser à peu près tous les effectifs disponibles avant même que l'Apprenti Martial masqué n'embusque Rui et Bella. Cela avait du sens.
L'Apprenti Martial masqué était censé éloigner Rui de Bella et le retenir là pendant que les bandes mobilisées par Bella la tuaient, une fois qu'elle se retrouva sans défense et vulnérable.
Elle avait dû hurler et se débattre dans le désespoir tandis que les hommes la maintenaient au sol et lui tranchaient la gorge comme du bétail.
La simple pensée lui monta le sang à la tête, jusqu'à ce qu'il ferme les yeux et écrase ce ressenti, tentant de raisonner froidement.
S'il avait pu éviter l'Apprenti Martial, ils auraient survécu. Rui aurait aisément éventré les hommes de main sans difficulté.
Au final, Rui se sentait ridicule. Il avait cru être celui qui gagnait du temps et contenait l'Apprenti Martial. Mais c'était l'exact inverse. C'était l'Apprenti Martial qui l'avait fait patienter !
Il avait tant de regrets. S'il avait été plus prudent, il aurait gardé Bella cachée et géré Wern à sa place. Ce n'aurait été qu'une précaution qui, au minimum, aurait épargné à Bella son sort.
Mais au lieu de cela, il avait déchargé toute la responsabilité de la prise de décision sur elle, s'affranchissant du fardeau.
En tant qu'Artiste Martial, ce n'était pas exactement faux. Il avait une mission à accomplir et peu d'incitations ou de devoirs à assumer plus de responsabilités que celles de la commission que Bella avait confiée à l'Union Martiale. Les gardes du corps doivent protéger, quoi que fasse leur protégé, où qu'il aille ; ils ne sont pas censés assumer la capacité de décision de leur protégé adulte, tant que celui-ci est mentalement sain et majeur. Sur ce point, Rui était irreprochable.
Cependant, les gardes du corps sont censés protéger.
Si Rui avait été assez fort, il aurait pu vaincre rapidement leur adversaire Apprenti Martial avant de rejoindre Bella pour la protéger.
C'était un peu déraisonnable d'un point de vue objectif. Vaincre un Apprenti Martial plus âgé, avec un avantage physique considérable, qui plus est en peu de temps, était une exigence déraisonnable pour n'importe quel Artiste Martial. De surcroît, c'était sa toute première mission, bien plus ardue que l'évaluation de l'Académie.
Tout bien considéré, il y avait moult raisons d'estimer que Rui était exempt de responsabilité morale malgré son échec à mener la mission à bien.
Mais la question était de savoir si Rui pouvait se pardonner. Malgré sa lucidité à analyser la situation objectivement, le souvenir du cadavre de Bella, gravé au plus profond de son esprit, refit surface et plongea à nouveau ses émotions tumultueuses dans le chaos.
La logique n'importait plus.
Comment pourrait-il se pardonner, sachant que son insuffisance lui avait permis de subir ce sort ?