Tant qu'à retrouver les souvenirs de ma vie antérieure, cela aurait été tellement mieux que ça arrive avant que l'incident lui-même ne se produise !
Le virus devait déjà se répandre. Lentement, à travers tout le pays.
'Si je préviens les gens, est-ce qu'ils me croiront seulement ?'
Il était vrai que les gens s'intéressaient beaucoup à moi, mais jamais en bien. Côté fiabilité, j'étais une commère dont la crédibilité tendait vers zéro.
'À leur place, même moi je ne me croirais pas.'
Merde. Puisque les choses en sont là, il n'y a plus qu'une seule façon de sauver ma peau.
'Ce n'est pas le moment de rester couchée !'
Il fallait que je construise un bunker, un abri, où je pourrais me cacher et me défendre contre les monstres qui apparaîtraient après la fin du monde.
J'avais beau avoir abandonné le roman en cours de route, j'en connaissais la trame générale : en me préparant bien, je devrais pouvoir éviter le danger.
Et surtout, la chance que j'avais, c'était ma fortune. On dit souvent que l'argent n'achète pas le temps, mais ceux qui le disent n'en ont simplement pas assez. Il me suffisait d'y mettre le prix pour gagner du temps sur la construction de l'abri.
'Voilà. Faisons-le, tout simplement. J'ai les souvenirs de ma vie d'avant, je peux y arriver.'
Sitôt ma décision prise, je suis allée voir Harrison, l'avocat de la famille.
Le cabinet de l'avocat, dans l'hôtel particulier Sinclair.
Harrison, mon aîné d'une dizaine d'années, était comme un grand frère.
Présent auprès de la famille depuis l'enfance, il n'était pas seulement avocat : il faisait aussi office de représentant commercial et de bras droit des Sinclair.
« Comment cela, Mademoiselle ? Des armes ? »
Harrison, qui sirotait son thé avec élégance sur le canapé du cabinet, m'a fait répéter.
Cheveux bruns bien coiffés, yeux verts chaleureux. Il a remonté ses lunettes qui glissaient sur son nez et m'a regardée d'un air perplexe.
« Pourquoi auriez-vous soudain besoin d'armes ? »
« Parce que je veux pouvoir me protéger. »
Harrison m'a observée en silence, puis un mince sourire s'est dessiné sur ses lèvres. C'était toujours mauvais signe quand Harrison souriait comme ça.
« Expliquez-moi cela plus précisément. Que comptez-vous faire de ces armes ? »
Harrison me parlait d'un ton doux, comme on amadoue un enfant. C'était comme s'il demandait : 'Quel désastre allez-vous provoquer cette fois ?'
'Zut, ça n'a pas l'air parti pour qu'il accepte facilement.'
J'aurais préféré un problème que je puisse régler toute seule.
Pour me procurer des armes, et en grande quantité par-dessus le marché, il me fallait son aide. Si je m'en occupais moi-même, je me ferais forcément remarquer. Harrison, lui, était assez habile pour traiter l'affaire proprement, sans ce genre d'ennuis.
Voilà. Je savais bien qu'une justification aussi faible que « je veux me protéger » ne prendrait pas avec lui.
J'ai regardé Harrison droit dans les yeux. Et, rassemblant toute la sincérité de l'univers :
« Il y a un salaud que je veux abattre. »
Voilà ce que j'ai dit.
La main d'Harrison, qui buvait tranquillement son thé sur le canapé d'en face, s'est figée.
Mais je suis restée parfaitement sûre de moi. Je le pensais vraiment. Il n'y a rien de plus naturel que de vouloir tirer sur des monstres viraux qui menacent votre vie.
Harrison a lentement reposé sa tasse et relevé la tête. La lumière se reflétait sur ses lunettes, qui brillaient d'un éclat opaque.
« Qui est cet... enfoiré ? »
Il m'a posé la question en rajustant ses lunettes.
Il fallait bien jouer mes cartes ici. Harrison était trop protecteur, il allait certainement enquêter. J'ai pris un air affligé, sorti un mouchoir et tamponné inutilement mes yeux parfaitement secs.
« C'est... je n'ai pas envie de le dire de ma propre bouche. »
Pfiou. Même moi, j'ai trouvé la formule excellente. Maintenant, Harrison ne pourrait plus rien me demander.
Il me ferait sans doute suivre en douce, mais je m'en moquais. Je devais juste me préparer tranquillement à l'apocalypse.
'De toute façon, il ne reste plus beaucoup de temps !'
Harrison est resté longtemps sans rien dire. À en juger par son regard songeur, il devait passer en revue les candidats au titre de « ce salaud ».
Après un long silence, il a fini par parler.
« ... J'ai compris, pour le moment. Quels types d'armes voulez-vous exactement ? Je vous fournirai aussi un maître pour vous apprendre à vous en servir. »
« Des épées, des arbalètes, des haches, ce genre de choses. De tout ! Mais Harrison, je n'ai pas besoin d'un maître... »
« Mademoiselle. Sur ce point, je ne transigerai pas. »
Harrison était ferme. Aucune place pour la négociation.
Comme il ne restait que vingt et un jours avant la fin, je ne verrais peut-être même pas le visage de ce maître.
Cela dit, l'aide d'un expert ne serait pas de refus. J'ai hoché la tête d'un air détaché.
« D'accord. Veillez seulement à préparer beaucoup d'armes, avec des pièces de rechange. Tant qu'à faire, autant faire les choses bien : je vais aussi construire une armurerie. Vous connaissez mon caractère, n'est-ce pas ? »
Jusqu'à hier encore, j'étais une héritière écervelée qui n'était satisfaite que lorsqu'elle avait gaspillé son argent jusqu'au dernier sou.
C'est sans doute pour cela qu'Harrison a acquiescé sans trop de soupçons.
Sur son visage impassible, on pouvait lire : « La voilà encore qui prépare une bêtise. »
Vu le passif de Cherry Sinclair, il y avait de quoi nourrir sa méfiance, alors même si c'était injuste, je n'avais rien à répondre.
« Où comptez-vous construire cette armurerie ? »
« Dans un village qui s'appelle Brunel. »
« Brunel... ? »
Harrison m'a interrogée avec une drôle de tête.
'Pourquoi il fait cette tête-là ?'
Je me suis crispée un instant, puis j'ai répondu calmement.
« Ce n'est pas loin de la capitale. Regardez sur une carte. »
Harrison s'est levé. Il a sorti une carte du tiroir de son bureau, l'a étalée sur la table basse et a cherché le village de Brunel.
Brunel était un tout petit village situé un peu au sud-est de la capitale.
« ... Mademoiselle, pourquoi ce village-là entre tous ? »
Les yeux sur la carte, Harrison m'a regardée d'un air de ne rien comprendre.
Et pour cause : Brunel était un minuscule village de campagne sans même une gare.
Pourtant, j'avais une raison très nette de le choisir. C'est que ce village était mentionné dans le roman « L'Amour dans un monde en ruines ».
[Vanilla avait survécu seule pendant six mois dans un manoir isolé du village de Brunel. Elle disait que ce manoir était particulier. Elle ajoutait qu'il était optimisé pour la survie. Le manoir qu'elle découvrit alors correspondait exactement à cette description. Extrait du roman « L'Amour dans un monde en ruines ».]
C'était quelque chose dans ce goût-là.
Bref, le personnage secondaire de Vanilla avait survécu seule dans ce manoir pendant une demi-année. Six mois entiers.
Voilà pourquoi j'avais choisi ce village.
Dans le roman, c'est environ six mois après le début de l'apocalypse que le groupe d'Aurora arrivait à ce manoir et y rencontrait Vanilla.
Le manoir isolé de Vanilla était une forteresse sur une colline. Le jardin était vaste, parfait pour un potager. Et ce n'est pas tout : il y avait une montagne derrière, ce qui facilitait la cueillette.
Seulement, à l'époque, personne dans le groupe d'Aurora n'avait de vraies compétences de survie. Ils n'ont pas réussi à régler la pénurie de nourriture causée par leur nombre grandissant, et ils sont vite repartis chercher un autre endroit.
Plus tard, ils gagneraient peu à peu en savoir-faire après avoir rencontré Hose, second rôle masculin et expert en armes ; mais avant lui, ils n'en étaient pas là.
'Pour la nourriture, ça ira, je peux créer les conditions de l'autosuffisance.'
Mes parents, dans ma vie d'avant, étaient agriculteurs. Ils avaient beaucoup de terres. J'étais censée en hériter.
Bien sûr, je n'avais jamais cultivé moi-même. Mais j'avais donné un coup de main de temps en temps, et j'avais appris deux ou trois choses en les regardant, alors ce ne serait pas impossible, si ?
Il faut deux ans aux protagonistes pour rencontrer le héros scientifique qui mettra au point un remède.
Donc, il me suffisait de tenir deux ans.
'Si je raconte tout ça à Harrison, est-ce qu'il me croira ?'
Me disant que je n'avais rien à perdre, je me suis lancée.
« Harrison, le monde va bientôt finir. Une maladie contagieuse qui transforme les gens en monstres va se déclarer. Je pars à Brunel pour me préparer à l'apocalypse. »
Je n'ai pas envie de décrire comment le visage d'Harrison a changé à ces mots.
« ... Auriez-vous de nouveau besoin de votre traitement ? Si vous n'aimez pas être suivie à l'hôpital Ludpusher, je peux me renseigner sur un autre établissement. Je crois qu'il vaudrait mieux vous hospitaliser quelques jours pour vous reposer... »
« Ah, non ! Une blague ! C'était une blague ! J'ai juste fait un rêve. Il était très net, voilà tout. »
J'ai agité les mains pour convaincre Harrison que j'allais parfaitement bien.
Après la mort de mes parents, j'avais traversé une période de dépression et pris un traitement quelque temps, et je n'aurais jamais imaginé que cela me retomberait dessus aujourd'hui.
'Je ne peux pas affronter l'apocalypse enfermée dans un hôpital !'
« Si vous allez bien, alors tout va bien. »
Harrison a répondu avec un soupir de soulagement. Décidément, Harrison est le seul à se soucier de moi.
Quoi qu'il en soit, je devais emmener Harrison à l'abri.
« Euh, mais dites, Harrison. Vous ne pourriez pas venir avec moi au village de Brunel ? Je n'y connais rien en armureries, et je n'ai pas l'œil pour ce genre de chose. »
À ces mots, Harrison m'a regardée comme pour dire : « Alors pourquoi vouloir en construire une, si vous n'y connaissez rien en armes ? »
Je n'avais aucune excuse valable, alors je me suis contentée de le regarder sans la moindre gêne.
« Je vais vous affecter quelqu'un. »
« Non. C'est avec vous que je veux y aller. »
Parce qu'il fallait absolument que je le fasse sortir de la capitale.
Harrison a froncé les sourcils et levé les yeux vers moi, l'air de ne pas comprendre. Sur son visage, on aurait pu lire : « Qu'est-ce qu'elle mijote encore ? »