Après avoir clôturé les entraînements avec nos maîtres, nous avons décidé de pousser la fête à fond à la guilde des aventuriers, gorgés de nourriture et de boissons.
Avant même le début du banquet, Kety et Kefin s’étaient arrangés pour rassembler Dolan et sa troupe, ce qui nous a permis de nous détendre entièrement sans craindre aucune surprise.
Les aventuriers ont manifesté un enthousiasme débordant : ils nous ont demandé de veiller sur nos maîtres à l’avenir ou de leur servir d’adversaires, et plusieurs sont même venus officialiser leur souhait de participer à des combats d’entraînement avec nous.
Comme si cela était devenu une tradition, on voyait déjà poindre de nouveaux sobriquets à mon sujet. Mais avant même de pouvoir les écouter, je me suis déplacé dans le bureau du maître de guilde avec Maître et Garba, chargés de nous renseigner sur les tenants et aboutissants de cette manipulation.
La pièce disposait d’une large table dédiée aux stratégies tactiques, sur laquelle reposait une immense carte géographique.
Nous y sommes retrouvés avec Maître, Garba, Lionel, Kety, Kefin, Nadia et Lydia.
« Bon, excuses-nous de rompre votre régal. Ceci concerne cependant vos mouvements à partir de demain, il fallait absolument en discuter. Garba, prends la parole. »
« Compris. Nous avons le temps, donc j’attaque direct le vif du sujet. Les rumeurs sur Luciel ont commencé à se propager environ dix jours après ton départ de la cité. Elles sont parties de Grandrole. »
« Hein ? Grandrole ? »
Je pensais qu’une fuite avait eu lieu depuis le siège de l’Église. Il s’avérait que je m’étais trompé.
« Tu es surpris ? Je pense que tu t’en souviens, Luciel : il y a ces criminels condamnés à l’esclavage à Yenice. »
« ……Oui. »
Un bon nombre d’esclaves avait été capturé et la quasi-totalité aurait dû être transférée à Grandrole… !? Ces mêmes esclaves seraient arrivés là-bas ? Ne comprenant toujours pas comment l’affaire avait éclaté, je pressai Garba d’aller au bout de son récit.
« Un noble d’un certain pays en a acheté un stock colossal. Il tremblait à l’idée de voir Luciel assumer totalement le contrôle de Yenice. »
« ……Un noble ? S’il éprouve une telle frayeur, seul un État limitrophe pourrait en être capable… Le comté de Branju ? »
Je posai la question en fixant attentivement la carte étalée devant moi.
« Precisément. Le comté de Branju. Tandis qu’il compilait des dossiers sur toi, ce noble traquait aussi d’autres secrets dont il nourrissait un vif désir. »
Avais-je des renseignements susceptibles d’attirer un noble ? Non, absolument aucun.
Dans le cas contraire, je me serais retrouvé attaqué bien plus tôt.
Tandis que je creusais cette piste, mon regard balaya la salle jusqu’à se fixer sur Nadia et Lydia : la réponse s’imposait soudainement.
« ……Nadia et Lydia ? »
« Exact. Ce noble n’est autre que le comte Breid von Kamiya, ancien fiancé de vos jeunes maîtresses. »
J’eus immédiatement conscience qu’elles haletaient sous le coup du choc.
Elles n’avaient sans doute aucun pressentissement.
« Donc c’est ce type qui exploitait ces esclaves pour s’assurer de ma position ? »
« Grosso modo. Pivotons légèrement : étant resté au siège de l’Église, as-tu pu identifier le lieu d’origine de certains individus ? »
Je tournai mon attention vers les deux jeunes femmes pour répondre à l’interrogation de Garba.
« Plusieurs, effectivement, nous en avons discuté. Ils semblent attirer des talents exceptionnels, non seulement des provinces voisines, mais également d’autres royaumes. »
« Connaître ces éléments simplifie les choses. Sachant désormais que le comté de Branju est un régime imprégné de suprématie humaine, tu confirmes ? »
« Oui. Je viens tout juste d’apprendre cette caractéristique. »
Pourquoi tant de topics arrivaient-ils avec une ponctualité aussi suspecte ? Quelque chose guidait-il ces échanges ?
« Ça accélère le processus. Pour aller à l’essentiel : c’est le dirigeant suprémaciste humain infiltré au siège de l’Église… celui lié au comte Kamiya, qui a filtré tes coordonnées, Luciel. »
Quand on évoquait un dirigeant suprémaciste, seul un nom s’imposait inévitablement.
À l’idée de ce prénom, j’imaginais presque percevoir ses ricanements gras et vicieux.
« ……Je comprends. Mais comment peux-tu certifier que ces fuites relèvent de l’absolue vérité ? »
Sans sources croisées, il m’était impossible d’avaliser chaque allégation sans filtre.
« Certainement. Je dispose également d’un indic au cœur du siège. Tu le connais d’ailleurs. Cette personne que tu viens juste de virer par un violent coup de pied, par exemple. »
Garba souriait en lâchant ces mots, pourtant je n’avais littéralement envoyé promener que Catherine.
« ……Mme Catherine ? »
« Touché. Nous l’utilisons activement comme espionne double face. »
« ……Je nage complètement. »
Certes, lors de notre rencontre, je n’avais perçu aucune menace, ni hostilité, ni courroux. Mais cette absence de méchanceté constituait-elle une preuve irréfutable ?
« C’est fort plausible. En réalité, elle ressentait les barrières de sa charge à guider l’ordre de chevaliers en tant que commandante suprême. »
Garba esquissa un demi-sourire désabusé avant de plonger dans l’analyse du profil de Catherine.
Que Catherine ait traversé cette tourmente, Lionel et les autres le savaient comme moi.
« Je le confirme. Avant notre expédition vers Neldar, elle présentait exactement ce profil. Mais elle semblait finalement retrouver ses esprits, non ? »
« Oui. Je pense que cet événement l’a convaincue de poser sa démission de commandante. Elle a ensuite déployé une énergie folle pour épurer les cancers internes de l’Église. Mais en voulant trop faire, elle a carrément fracassé les zones d’ombre de la hiérarchie religieuse. »
Mme Catherine, mettre tant de zèle à agir et finir par tourner en rond… Qu’a-t-elle donc manipulé ?…
Du coup, notre accrochage précédent n’était qu’un simulacre ? Lumina et le clan l’avaient-ils anticipé ? Ces « zones d’ombre » viseraient indéniablement l’Exécutif.
« ……Tu parles de l’Exécutif ? »
« Juste. Son arrivée pour implorer secours nous a toutefois bouleversés. La faction suprémaciste domine actuellement le conseil exécutif. On lui a proposé l’ultimatum : subir une sanction illégitime ou redevenir la marionnette docile des dirigeants. »
« Pourtant, avec la force brute de Mme Catherine, n’aurait-elle pas pu écraser l’opposition ? »
« Elle semble avoir accumulé diverses prises de tête contre elle-même. De plus, la présence de vieux capitaines de chevaliers prêtres a drastiquement réduit ses marges de manœuvre tactiques. »
Aurait-on retenu des otages liées aux affaires du Pape ? Ou s’agissait-il d’un dossier annexe ? Et parler de capitaines de chevaliers prêtres… Cela renvoyait nécessairement à Ble…
Je fis claquer mes tempes pour évacuer ces pistes parallèles et je décortiquai méthodiquement les éléments reçus.
« Je cernais l’affaire Catherine. Cependant, si les rumeurs ont bien émergé à Grandrole, j’ai entendu dire qu’elles n’ont décollé à Sainte Cité qu’un mois après mon départ pour Neldar. Et les infos diffusées vers le Royaume de Rubluk sont quant à elles arrivées plutôt récemment, non ? »
« Luciel, tu gardes un réseau actif couvrant le Royaume de Rubluk. Au final, ce ne sont que des ragots ; ils s’estompent très vite. Par ailleurs, poussés par la jalousie et la rancœur face à ta renommée foudroyante, quelques pestiférés ont alimenté le feu. Ici, nous n’avons fait que rire de ces sottises. »
Pourquoi ressentais-je ce trouble intérieur ? Se réjouir de la reconnaissance officielle portait du bonheur, mais je constatais clairement que la paix me filait entre les doigts.
« ……L’ambiance à l’Église n’était nullement douce, elle dégageait une atmosphère guerrière ? Y a-t-il un fond de justification ? »
« Il faut probablement l’attribuer à la désinformation massive. L’Exécutif a mené ses propres investigations et brandi des faux rapports pour tisser son tissu de confiance. Ils auraient même orchestré délibérément des embuscades visant des chevaliers prêtres. »
« Haa… Je commence à assembler les morceaux. D’ailleurs, avions-nous bien capté qu’on tenait le responsable des rumeurs ? »
« Ce mec n’existe plus. »
Ce n’est pas Garba qui trancha mon interrogation, mais Maître.