Le Maître et Lionel ont sorti leurs armes de leur sac magique et les ont braquées l’un vers l’autre.
Tous deux ont arboré un sourire belliqueux en attendant le signal de démarrage de M. Garba.
« Commencez. »
On aurait cru qu’ils allaient bondir dès l’ordre reçu, pourtant, comme si aucun des deux n’avait perçu le cri, ils sont restés figés dans une immobilité absolue.
Si le style offensif du Maître consistait à perturber son adversaire par des mouvements saccadés et sa vélocité pour triompher par le volume d’attaques, celui de Lionel reposait sur un mode passif : il absorbait chaque assaut avant de les désarmer tous d’un revers.
Mais cette évaluation ne tenait que pour leur état habituel.
Le Maître a dû peser à quel point Lionel avait regagné en puissance.
Lionel a fait exactement de même, se méfiant de la manière fluide dont il avait décimé les aventuriers précédemment.
Preuve en est que la transpiration a perlé désormais entre leurs sourcils.
À n’en pas douter, en plissant les yeux pour les concentrer sur eux, j’ai perçu leurs puissances magique et qi osciller en amplitude.
Alors que je me suis demandé qui briserait ce bras de fer, soudain…
C’est alors que, chose surprenante, le Maître a abaissé sa garde et s'est approché lentement de Lionel avec un sourire effronté.
Pour ne rien lâcher, Lionel s'est abaissé et a tendu le bras armé de son grand bouclier.
En une fraction de seconde, imperceptible, l’épée et le bouclier du Maître ont été remplacés par deux poignards de jet qu’il a lancés droit sur les pieds et le visage de Lionel.
Peu importe les desseins du Maître, Lionel a ignoré les traits et a engagé la marche en avant, le grand bouclier tendu.
Craignant un impact frontalal, j’ai enclenché immédiatement la préparation d’un sort, mais il s’est avéré que Lionel n’avait pas eu besoin de pareille précaution.
Au moment où les poignards allaient heurter le bouclier, celui-ci s'est illuminé et a grossi sur le champ pour repousser les projectiles.
Sans manifester la moindre surprise, le Maître est passé à un style dual wielding avec deux estocs plus courts que son épée précédente et a foncé sur Lionel.
Lionel a canalisé sa magie dans la lame de son épée géante tenue de la main droite. Une fois celle-ci enflammée, il l’a balayée vers son adversaire.
Le Maître n’a eu le temps ni de l’esquiver ni de parer. Le coup l’a atteint de plein fouet.
« Extra Heal ?! »
L’image m’était apparue si nette que j’ai préparé immédiatement un soin, stupéfait.
Son corps a vacillé, puis s'est dissipé tel un mirage. Quand j’ai ramené mon attention sur le terrain, des éclaboussures de sang ont jailli des chevilles de Lionel.
Le Maître a réapparu derrière lui, mais les lames de ses deux estocs ont disparu. Il s’est agenouillé aussitôt sur place.
« …Quelle manœuvre vient-il de sortir ? Kety, Kefin, avez-vous vu cela ? »
Désireux de lever le doute, je me suis tourné vers eux ; leurs visages ont porté aussi ma stupéfaction.
« J’ai rien compris, Miaou. Pensant qu’il tatonnait, il s’est téléporté en même temps. »
« …Cela ressemblait à un genre de technique furtive. »
Kefin a émis cette hypothèse, mais sans grande conviction.
J’ai appris plus tard que l’art de substitution utilisé autrefois par Kefin relevait en réalité de l’illusionnisme.
Pour la simple raison qu’elle nécessitait de captiver l’attention de l’observateur pour s’activer, elle n’a pas dû fonctionner sur ceux qui restaient lucides.
Or, le Maître ne trahissait aucune faille. Vu l’astonnement des aventuriers alentour, il a fallu constater que tout le monde a perçu le même spectacle.
« On ne saura pas vraiment tant qu’on ne l’a pas prise dans le ventre. Comment l’as-tu détectée, Lionel ? »
J’ai gardé le regard fixé sur eux en cogitant.
De là, l’assaut s’est transformé en un corps à corps interminable. Le Maître, peut-être blessé à l’épaule en voyant disparaître ses lames, n’a pas pu frapper avec précision. De son côté, ne trouvant plus d’appui dans ses jambes, Lionel a renoncé à initier lui-même l’engagement.
« Le match est nul. »
M. Garba a mis fin à l’exercice.
Leurs visages ont reflété un mélange d’insatisfaction et de résignation devant cette conclusion prématurée.
« Bon travail. »
J’ai profité de l’arrêt pour lancer un sort de soin sur eux.
Leurs expressions ont divergé nettement.
« Eh bien, c’est notre plafond actuel. »
« Je crains de me laisser submerger par l’orgueil intérieur. N’aurait-il donc maîtrisé une telle technique ? »
Tandis que le Maître a exprimé les choses avec gaieté, Lionel les a répétés avec rancœur.
« Maître, qu’était-ce ? Lorsque vous combattiez les aventuriers, je comprenais vaguement votre rythme irrégulier visant à ne jamais être touché. Mais face à Lionel, honnêtement, cela appartenait à une autre dimension. »
« Khukhukhu. Ce n’est que Marche Avancée combinée à Renforcement Physique. Il y a quelques ficelles, certes, mais c’est une technique accessible à qui retravaillerait correctement les bases. »
Le Maître a ri en le disant, mais à mes yeux, augmenter simplement leurs niveaux de compétences n’a pas suffi pour rendre un tel exploit possible.
« Imbécile ! Votre silhouette s’est volatilisée comme un mirage ! Et la vitesse actuelle… »
Pris de confusion, j’ai risqué de faire une remarque irrespectueuse sur ses aptitudes physiques.
« Monsieur Luciel, le Tourbillon dit la vérité. Il est probable que son immobilité prolongée ait induit votre cerveau en erreur. »
Lionel est intervenu pour me rassurer, ajoutant lui-même qu’il avait été victime de la même illusion, ce qui a accru davantage ma perplexité.
Cette capacité ne relevait pas de quelque chose d’aussi trivial.
Sinon, comment expliquer que tous, témoins alentour, ayons perçu la chose identiquement ?
Dès lors qu’ils ont récupéré, l’envie m’a pris de vivre ce mystère de mes propres yeux.
« La guérison est terminée. Puis-je moi aussi reproduire ce mouvement ? »
« Cela dépendra entièrement de tes efforts, Luciel. Maintenant, veux-tu tenter ta chance contre nous deux ? »
« Hein ? »
J’ai eu l’impression d’avoir mal entendu.
« Combattre Luciel tel qu’il est aujourd’hui exige une telle équivalence. »
Que je puisse ou non maîtriser sa technique importait peu ; sous l’insistance du Maître, Lionel a transformé sa parole en réalité incontournable.
J’ai levé les yeux sur eux.
Même si leurs niveaux et compétences ont reculé, affronter seul deux amateurs de baston relevait déjà du périlleux, et s’opposer à deux était carrément irréel.
Ils doivent avoir surestimé ma puissance réelle après avoir contemplé les pouvoirs draconiques.
J’ai résolu donc de leur signifier immédiatement que l’utilisation fréquente des dons du dragon était impossible.
« Précisons-le d’emblée : le déplacement que je viens de montrer est une ultime ressource. Le coût en mana est énorme, rendant son usage impossible à répétition. Me battre contre vous deux ainsi, c’est mourir sans compter. »
Pourtant, le Maître et Lionel ont secoué la tête en signe de refus, le visage grave.
« Luciel, cela profite autant à tes yeux qu’à nos propres besoins. »
« Veuillez accepter ce défi, monsieur Luciel. »
Ils m’ont fait la demande avec gravité.
« Un service pour vos besoins ? Pas juste l’envie de tabasser un pauvre diable comme moi ? »
« Ne va pas penser ça ! Luciel, tu ne brilles pas par un talent inné, mais tu en possèdes un autre : celui de l’effort. Si tu retravailles systématiquement les fondamentaux, tu devrais logiquement surpasser le niveau actuel que nous occupons. »
« …Le Maître, il aurait cogné sa tête quelque part ? Ou penses-tu sérieusement qu’un ex-guérisseur comme moi puisse rivaliser de pied ferme avec un duo capable de vaincre facilement des membres d’un parti B-rang ? »
« J’y crois réellement. Honnêtement, face à cette rapidité, nous serions impuissants et massacrés instantanément. Mais même privée de cette accélération, tu es devenu assez puissant. »
« Exactement. Dénué de ces capacités-là, Luciel, il y a trois mois, était déjà suffisamment puissant. »
Le Maître et Lionel se sont trompés sûrement d’évaluation.
Tant pis.
Inutile de tergiverser, l’affrontement aurait lieu de toute façon.
Allons-y donc.
« Autorisez-moi au moins à activer Barrière de Zone. »
« Bien sûr. Recours libre aux sorts défensifs. Mais tiens-toi en à fond. »
« Laisser tomber un seul sort en une main, ça ne devrait pas te déranger. »
Face à leurs sourires insolents, j’avais malgré tout l’impression d’être voué à périr.
« D’accord. Mais évitez quand même de me tuer, OK ? »
« Entendu. Nous nous arrangerons. »
« Cependant, je donnerai moi-aussi de mon mieux. »
Attention, « s’arranger » veut dire s’appliquer, ce qui ne constitue pas une véritable assurance.
Mais face à leur sérieux implacable, je n’ai osé ouvrir la bouche et je me suis contenté d’acquiescer.
Transformant son bâton fantôme en lame, sortant sa lance du Dragon Sacré et prenant de la distance, il a résolu à survivre tant bien que mal à cet exercice simulé.
Et c’est ainsi que la voix de M. Garba annonçant le début a retenti dans la salle d’entraînement.