Je me mis à marcher rapidement à travers la ville de Meratoni et, en arrivant à la Guilde des aventuriers, j'y trouvai mon maître.
« ... Maître ? Pourquoi ? »
« Hmm, Luciel est là ? Cela dit, il y en a beaucoup trop ici… »
« Maître, comment avez-vous pu vous faire de telles blessures !! »
« ………… »
Mon maître avait des cicatrices aux deux yeux, son bras gauche disparu jusqu'au coude et sa jambe gauche jusque sous le genou.
De plus, soit ma voix ne parvenait-il pas à ses oreilles, car il demeura sans réponse.
On aurait dit qu'il s'était soumis aux entraînements intensifs de mes débuts, bien que cette explication ne tienne pas pour son bras et sa jambe gauches.
M'approchant aussitôt de lui, j'activai Soin extrême et Récupération.
Une lumière aveuglante enveloppa son torse et il réapparut ensuite entièrement restauré.
Les personnes présentes autour de nous semblaient avoir perdu la parole face à cette prouesse, mais je m'apprêtais déjà à demander à mon maître, tout juste guéri, ce qui venait de lui arriver.
« Tu es de retour, Luciel. Grâce à toi, je te dois la vie. »
Mais face au sourire de mon maître, les mots que je voulais formuler m'échappèrent, remplacés par une réplique purement réflexe.
« Je suis revenu, Maître. J'ai réussi à atteindre le rang de Sage sans encombre. »
« Ouais. Te voilà enfin, fier élève. »
Mes yeux piquèrent d'émotion à ces mots, puis, comme si tous comprenaient enfin que les blessures de mon maître s'étaient refermées, des hourras assourdissants fusèrent parmi la foule rassemblée.
Alors que je restais stupéfait devant cet enthousiasme, mon maître lança un appel à voix forte aux résidents rassemblés.
« À présent, vos rumeurs sont largement justifiées. Poussez encore plus loin la fête en célébrant ensemble le retour de Luciel, devenu Sage ! »
Sous ces paroles, les acclamations redoublèrent et des applaudissements commencèrent à s'y mêler.
« Luciel, ne pourrais-tu réaliser quelque chose d'impressionnant ? Cela devrait suffire à briser les ambitions de ceux qui ont machiné contre nous. »
« ...Dans ce cas, risque-t-on pas de se retrouver mêlé à une nouvelle affaire ? »
« Laisse tomber les détails. Eh bien, peux-tu le faire ? »
Sans valider ni réfuter ma proposition, mon maître enchaîna sur l'essentiel.
Soupçonnant un nouvel excès de confiance, je finis par accepter : puisque j'avais déjà accompli cette performance pour fêter sa convalescence, il suffisait de répéter l'expérience et je décidai donc de prendre mon envol.
« ...Si je me mets à voler, cela aura-t-il un quelconque impact ? »
« Hein ? »
Ignorant la question sans expression de mon maître, je commençai à donner les indications nécessaires pour décoller.
« Allez, je n'y reste qu'un instant. Dragon du Vent, transforme-toi en ailes capables de voguer librement dans le ciel. »
Et à l'instant suivant, je m'élevai vers les cieux.
Montant progressivement d'altitude, je gravis une trentaine de mètres, fis quelques trajets légers de dix mètres vers la droite et la gauche, puis décidai de redescendre lentement.
Tout le monde, maître compris, ouvrait grand la bouche en me regardant ; j'en devenais presque fou, mais étant donné que je volais soudainement dans les airs, cette réaction était peut-être parfaitement logique.
Pendant ma descente progressive, le soleil couchant, visible au loin, était d'une beauté remarquable et j'eus l'impression vague qu'il s'agissait d'une récompense pour tant d'efforts fournis.
Avant même l'atterrissage, et encore après, nul ne souleva la moindre parole.
« Euh, ça c'est ma nouvelle puissance, mais vous trouvez ça un peu terne ? »
À peine eus-je adressé cette phrase à mon maître que des cris, plus forts qu'auparavant, jaillirent d'entre les rangs, sans attendre son intervention.
Face à cette effervescence qui menaçait de devenir incontrôlable, mon maître hurla à nouveau pour interpeller l'assistance.
« Désormais, il paraît évident que Luciel est bel et bien un véritable Sage. Dorénavant, Meratoni devra servir d'exemple à toute la région grâce à la formation qu'elle a offerte à ce sage. Luciel, entrons. »
« D'accord. »
Des applaudissements retentirent alors de toutes parts ; heureux ou gêné, je ne savais plus, je levai la main, m'inclinai brièvement et gagnai l'intérieur de la Guilde des aventuriers.
Dès notre entrée dans la Guilde des aventuriers, tous, figés et sidérés, fixaient désormais mon maître plutôt que moi.
Ayant aperçu ma silhouette, ils vérifièrent une dernière fois l'état de mon maître avant de reprendre la parole.
« Le bras de Brod, sa jambe aussi... Tout reprend forme. »
« Dire qu'il est devenu Sage, dépassant même les Guérisseurs... Serait-ce vrai ? »
« Le Tourbillon va encore faire rage. »
« Quitter les lieux... c'est trop tard. On trinque d'abord. »
« Très bien, route vers la taverne ! »
Les aventuriers, d'abord stupéfaits et joyeux devant la régénération complète de leur maître, virent soudain leurs visages se figer. Comme s'ils voulaient échapper à la zone, ils cherchèrent à sortir précipitamment de la guilde.
« Oh vraiment ? Dans ce cas, mieux vaut s'échauffer avant de boire, non ? Si vous voulez fêter quelque chose, il faut bien que le protagoniste participe, n'est-ce pas ? Défoncez-moi complètement aujourd'hui. Allez, ne vous gênez pas, Luciel est là pour me remettre sur pied. »
Les aventuriers tentant de gagner la sortie continuaient de protester, pâles d'effroi.
En premier lieu, un guerrier armé d'un bouclier massif se retint le ventre et prit la parole.
« Je ne suis pas en forme ce soir. Un duel d'entrainement contre le Tourbillon serait instructif, mais hélas... désolé. »
« Pas de soucis. Si c'est le cas, Luciel te réglera le problème en un instant. »
Le guerrier, vaincu sur les bases, baissa les épaules.
Puis, prenant la suite, celui qui tenait une lance et suggérait de filer boire s'empressa de bredouiller un prétexte.
« Nn, j'ai rendez-vous après, donc je ne peux pas venir. »
« Ah bon ? Tu vas boire, c'est ça ? Une fois rassasié, viens partager boissons et repas ici-même. Ne vous privez pas. »
Stupéfait par le sourire de mon maître, l'aventurier écarta légèrement son regard, le posant finalement sur moi.
Non, il n'était pas seul.
Plusieurs hommes au gabarit impressionnant dirigeaient maintenant leur regard vers nous.
Ils nous fixaient avec insistance, les yeux légèrement levés, comme s'ils cherchaient refuge.
Devant cette attitude, un certain malaise me saisit. Ne sachant comment contourner la situation, je pris la décision de tendre la main à nos compagnons.
« Maître, acceptez un duel par personne, je vous en prie. Quant aux discussions à venir... demain fera l'affaire, mais il nous faut absolument réserver des dortoirs. »
« Tant pis. J'accepterai de jouer le jeu pour ce soir. »
« Ça vous convient ? »
Détournant mes yeux de mon maître, je tournai mon visage vers les aventuriers, qui se mirent aussitôt à proférer insultes et reproches.
« Nos regrets ! C'est notre faute d'avoir eu trop d'espérances. Il est l'élève du Vortex ! »
« Naturellement, les disciples partagent la même folie du combat. »
« Zut. Je me rappelle maintenant qu'on disait qu'il avait obtenu le titre de Tueur-de-Dragon quand il était Guérisseur. »
« Imbécile ! Tu te fourvoie lamentablement en cherchant un sauveur. »
Il semblerait qu'ils ignorent totalement les pseudonymes qui étaient miens par le passé.
Tueur-de-Dragon. Lointain de la paix, certes, mais toujours supportable.
Tandis que je réfléchissais ainsi, hochant la tête seul avec un sourire aux lèvres.
Mais pourquoi ai-je cru fermement que seuls les aventuriers ignorants de la période en question faisaient partie des présents ?
Pourtant, les anciens aventuriers faisaient bien partie des membres de cette Guilde.
« Naïfs ! Vraiment naïfs ! Ne connaissez-vous donc pas la légende du Guérisseur qui affronta sans relâche, dès le niveau un et pendant plus d'une année, le Tourbillon surnommé Carnage ? »
Je reconnaissais l'homme narrant la scène avec entrain ainsi que les membres de sa party riant à ses côtés.
Ils avaient été ceux à m'offrir autrefois des vêtements.
« Incroyable... Ce type qui tombait cent fois, revenait indéfiniment tel un zombie et afficherait toujours un sourire au moment de se relever... »
« Exactement ! Lui, ce héros qui encaissait sans broncher les assauts du Tourbillon... du sadique instructeur... et buvait avec un rire l'Objet X servi par les Ours-Cuisiniers, ce nom-là... »
Pour celui-là, il faudrait absolument le faire taire.
Je décidai aussitôt de clore de force le langage de l'aventurier qui s'apprêtait à prononcer ledit terme.
« Dragon Saint, protège mon corps. Dragon de la Foudre, efface tout bruit. »
Avant même qu'il puisse achever sa phrase, j'annulai les sons ambiants, saisis l'épaule de l'aventurier et le projetta directement dans l'inconscience par une électrocution immédiate.
« Ghoooooo... »
« Je ne vais pas te laisser dire ça. »
Ainsi put être empêchée la diffusion du surnom lugubre dans toute la guilde.
Une fois les sorts Dragon Saint et Dragon de la Foudre dissipés, l'aventurier s'effondra raide mort sur le sol, semblant victime d'une décharge électrique.
Craignant qu'il ne meure effectivement, j'activai Soin supérieur lorsque...
« Tantpis, en parlant de ça, l'instructeur sadique m'avait baptisé Zombie maso. »
Le surnom lugubre jaillit tout à coup des lèvres de mon maître, comme animé d'une volonté propre de remémorer les vieux temps.
« C'était donc la légende du... »
« ...pas seulement une rumeur ? »
« Jamais j'aurais cru que cela existait réellement. »
De pareils murmures parvinrent jusqu'à mes oreilles.
« Maître, pourquoi répandre de telles choses ? »
« Oublie ces détails, Luciel. Tu prétendais maîtriser uniquement la magie sainte, pourtant tes réserves semblent infinies. Sans compter que tu es considérablement renforcé. »
Mon maître arborait un sourire des plus avenants, sans un trait de vergogne.
« ...Disons que bien des événements ont jalonné le chemin. »
« Allons, filons descendre vers les caves. »
Ciblé par les yeux de mon maître, je constatai que les autres aventuriers respiraient de soulagement en voyant changer de cible leur menace.
« Attendez un instant. Je souhaite vivement affronter votre disciple en duel simulé. »
Pourtant, la voix de Lionel parvint justement à cet instant.
Deux fanatiques du combat réunis provoquent fatalement ce genre de scènes... Jetant un coup d'œil à Kety et Kefin, je détournai le regard.
« Oh ? Hé, le démon de guerre ! »
« Ça fait longtemps, Tourbillon. »
« Kuku kuku. Aujourd'hui promet d'être une grande foire. »
« Hou, ce sera mon tour de verser le sang. »
« Parfait. Allons-y. Luciel, quelle aventure ! »
Habituellement, en de telles occasions, Gurga et Garba sont censés être présents, alors pourquoi diable font-ils défaut ?
Où donc ai-je dérogé à la routine ?
Alors que je continuais à me cogner la tête contre mes propres questions, ma robe encore agrippée par celle de mon maître, je me dirigeai inexorablement vers les caveaux abritant l'arénaire.