Le voyage vers Meratoni s’écoula sans incident particulier, mais ce fut ici qu’une anecdote fit lumière sur le lien entre Nadia et Sekiros… ou plutôt, sur celui avec la lignée des loups blancs.
Il paraît qu’il y a trois ans de cela, alors que Nadia agissait seule, elle avait été secourue par les membres de cette lignée.
Bien qu’elle ne fût encore qu’une débutante à l’époque, il semblerait que ses aptitudes au maniement de l’épée eussent déjà attiré l’attention. De nombreux aventuriers, des novices aux expérimentés, lui proposèrent alors de rejoindre leurs équipes.
Toutefois, Nadia refusait systématiquement toutes ces propositions avec courtoisie.
L’un de ces aventuriers, vexé par ces refus continus, engagea des bandits afin de la capturer de force.
C’est alors que les membres de la lignée des loups blancs, de passage pour une expédition à Grandrule, arrivèrent sur les lieux par hasard. Ils vinrent à bout des malfaiteurs sans mal.
Mais l’incroyable est que Nadia, élevée dans un mépris radical envers les autres races, aurait même songé à voir en eux des complices des bandits, au lieu de les remercier.
En jetant un coup d’œil discret vers elle, je vis son visage rougir jusqu’à se voiler de honte tandis qu’elle baissait les yeux.
« Je vois. Mais semble-t-il qu’elle n’oppose plus autant de résistance aujourd’hui ? »
« C’est nous qui avons appris à la jeune Nadia le strict nécessaire pour survivre en tant qu’aventurière. »
« Cela s’est fait par la force des choses. Son épée était maîtrisée, certes, mais sa façon de combattre manquait cruellement de base : trop pure, elle n’osait ni se couvrir ni étudier les points faibles de ses proies. »
« Je comprends mieux. »
Il ne faisait donc aucun doute que c’est grâce à ces derniers qu’elle avait abandonné son extrémisme ethnocentrique pour devenir capable de dialoguer naturellement avec Kety ou Kefin.
« Jamais je n’aurais imaginé la voir intégrée à ton escouade. Personne ne peut vraiment prédire comment et avec qui sa route se croisera. »
« Vous avez raison. »
Nous poursuivîmes notre chevauchée pendant encore une heure environ, enchaînant les remarques.
Forenoir ralentit progressivement le rythme. Nos montures commençant à montrer des signes de fatigue, nous décidâmes de faire halte.
« Faisons pause ici. Nous n’avons rien mangé depuis l’aube et mon estomac commence à se faire entendre. »
« Je me plie volontiers à tes directives. »
« Que vas-tu préparer, Luciel ? »
« Ah, non. Juste des plats tout préparés. »
Je décidai de servir du pot-au-feu et des pâtes que j’avais confectionnés à l’avance à Neldar.
« …Des mets chauds ? Ça signifie donc que tu utilises un sac magique. »
« Exactement. J’ai connu une période où ma besace enchantée ne suffisait plus, aussi Sa Sainteté le Pape m’en a offert un autre. »
« Il te l’a offert… La religion détient donc bien des fortunes, apparemment. »
Ses paroles me firent froncer les sourcils.
« Qui sait pour l’institution ecclésiastique en général ? Certes, je l’ai reçu du Pape, mais il ne m’a simplement transmis le sien dont il n’avait plus l’usage. »
« Pourtant, si les guérisseurs pratiquaient des tarifs aussi abusifs, les salaires à l’Église devaient fatalement être mirobolants. »
Bazan souleva cet argument, mais je réalisa instantanément que, faute d’avoir jamais croisé la réalité des salaires ordinaires avant d’accéder à mon rang actuel, j’étais complètement ignorant du sujet.
« Il est vrai qu’avec mes fonctions passées, mes revenus étaient conséquents. Mais je n’avais aucune idée de ce que touchaient les autres. L’Église ne proposant aucun débouché pour dépenser, ce genre de sujets ne m’atteignait pas… »
Je me promis donc d’interroger Madame Krulle à la guilde des guérisseurs de Meratoni dès notre arrivée, afin de combler ces lacunes.
Tandis que Bazan laissait échapper un souffle d’incompréhension, Pasla prit la parole.
« Un objet personnel. Le Pape te chérit littéralement… Ou plutôt, il plaçait en toi des espoirs démesurés. »
« … Peut-être bien. Pour le reste de la conversation, le temps presse et la nuit va tomber ; claquons-la là-dessus. »
Nul ne poussa l’insistance, et nous entamâmes notre repas.
Sans encombre, nous achevâmes de manger et de laisser respirer nos montures. Puis nous reprîmes la route vers Meratoni. C’est précisément alors qu’on distinguait enfin la cité derrière ses remparts que…
Forenoir fut le premier à sentir quelque chose clocher.
Il s’immobilisa net et commença à piaffer nerveusement, scrutant les environs.
« Que se passe-t-il ? »
Interloqué, je fermai les yeux pour scanner mon environnement, mais je ne perçus ni présence ni flux magique.
Les autres bêtes partageaient visiblement son sentiment. Des oiseaux, habituellement peu farouches, s’envolèrent brutalement tels des réfugiés.
« Une secousse tellurique ? Une incursion monstrueuse ? Gardons-nous prudents et continuons en état d’alerte. Si l’ennemi est bestial, nous serons désavantagés ici-bas sans obstacle naturel pour nous couvrir. »
« Entendu. Prends la tête. »
« À vos ordres. Avance, Forenoir. »
À peine avais-je donné cette instruction qu’un bruit déchirant, semblable à la violence de l’air fendu, vint grossir progressivement.
« Qu’est-ce que ce vacarme aéré ? Il se rapproche de plus belle ! »
« On dirait ça ! Qu’est-ce que c’est ? Une wyverne ? Non, c’est disproportionné pour cette espèce. »
« Peu importe. Hâtons-nous. »
Forenoir et les autres forcèrent leur allure, mais la créature volante filait à vive allure. Au moment où elle rattrapait presque notre retard, son ample silhouette se dessina clairement.
« Holà, franchement, on dépasse là les limites technologiques connues. »
Comme pour se moquer de mon murmure, l’engin aérien amorça une descente progressive.
Forenoir remarquant mon surprise mais aussi mon absence de peur, stoppa brusquement son élan de fuite.
« Écoute, Luciel, je n’ai jamais vu pareille engin. Si c’est une nouvelle génération de golems, filons immédiatement. »
Bazan s’écria en nous voyant arrêter, mais j’agitai la tête pour l’informer brièvement sur cet engin.
« Tout va bien. Il transporte des alliés. »
« À bord ? Avec des amis dedans ? »
« Oui. »
Ce qui atterrit ensuite était un dirigeable aux formes oviformes, peint d’un rouge éclatant.
« On dirait un esprit de feu personnifié… Tellement que ça ressemblerait à un phénix. »
Fait troublant : nulle hélice n’y trônait. Il semblait voler à travers une simple propagation de rémanence magique.
Dès que le vaisseau eut touché terre mollement, Lionel et ses compagnons en descendirent.
« Seigneur Luciel, vous êtes venu ! Merci mille fois ! »
Je susurrai un mot de remerciement sincère pour ce voyage fulgurant, tout en reculant légèrement face aux effusions lacrymogènes de Lionel qui semblait près de briser les digues.
« C’est vous-mêmes qui avez bien voulu accourir. J’ai tenu à ce que Kety et Kefin veillent à vos côtés pour votre sécurité. »
« … Pourquoi donc utilisez-vous le vouvoiement, Seigneur Luciel ? »
Perplexe devant mon formalisme soudain, Lionel afficha une expression dubitative.
« Miaou ! Seigneur Luciel, ce vouvoiement factice me donne envie de vomir, miaou. »
« Seigneur Luciel, vous avez pourtant déclaré que nous restions vos serviteurs, même libres de toute emprise esclave. »
C’est alors que Kety et Kefin exprimèrent chacun à leur tour leurs sentiments respectifs. Tandis que la première conservait son impassibilité habituelle, Kefin manifestait une excitation débridée.
« Non, je l’ai fait parce que Lionel semblait prêt à pleurer, alors j’ai eu envie de taquiner. Mais soyons sérieux : merci d’être venus si vite. Ho ! Dolan, Paula, Rishian, ça fait longtemps. Créer un navire volant défiant toute imagination, bravo. »
Le prototype commandé auprès de Dolan sortait enfin de l’ombre.
« Quel plaisir de te revoir, Lord Luciel. La fabrication de cet engin m’a coûté bien des sueurs. Mais grâce à l’exploitation optimale des minerais de dragon terrestre et au financement de ta corporation, mon rêve prend enfin forme. Je te suis infiniment reconnaissant. »
Les deniers de la Corporation Luciel ? C’était complètement imprévu. Pourtant, lors de notre échange par sphère de liaison hier, il ne semblait point s’en plaindre. Devant l’ambiguïté, je résolus de poser la question plus tard pour éviter de perdre pied.
« Salut Luciel. En bossant dessus avec mon vieux, ma maîtrise des objets magiques a culminé au grade IX. Désormais, je peux concevoir des ustensiles de cuisine entièrement automatisés. »
« Bonjour, Seigneur Luciel. Concernant le traqueur de monstres dont nous avions parlé, la version à détection magique fonctionne correctement, mais je reconnais qu’il reste beaucoup de marge de progression. »
Paula et Rishian avaient paradoxalement avancé jusqu’à mes talons pour exposer leur rapport, puis tendirent aussitôt les paumes jointes.
« Que cachez-vous donc là ? … Serait-ce du cristal magique ? »
À ma question, ils répondirent par un acquiescement énergique.
Je compris aussitôt que, dans leur esprit, je n’étais probablement qu’un distributeur d’améthystes mystiques.
Et étrangement, l’idée me réjouissait profondément, ce qui me laissa quelque peu confondu.
« J’ai entendu dire que vous aviez des spécimens de grande taille. »
« S’ils sont là, la finalisation ne posera aucun doute. »
« Il serait inutile de les céder en plein milieu. Quant à vos sphères de transmission, en êtes-vous venus à bout ? »
« Sachez que c’est terminé. Les versions miniatures sont également prêtes. »
« Oh ? C’est bien moi qui ai achevé la conception de ces sphères. »
« Et c’est moi qui en ai réduit la masse et le volume. »
« Point sera tout réglé lorsque nous toucherons Meratoni. Gardez le silence sous peine de ne jamais recevoir votre pierre magique. »
Leur franchise obstinée à poursuivre droit leurs objectifs m’inspira soudain une vive jalousie.
Comprenant qu’échanger les cristaux sur place n’aurait aucune incidence positive, je leur promidis de les remettre à l’arrivée à Meratoni, ce qui les fit Instantanément se ranger.
« Y a-t-il un motif précis, outre votre accession au statut de Sage, qui nous convoque en ce lieu ? »
Lionel semblait vouloir connaître la genèse de cet appel. Plutôt que de répondre directement, je pris soin de préciser que c’était mon maître qui avait initié l’invitation.
« Oui. En vérité, il m’a juste dit ceci : “Avant tout, cet appareil est hors d’usage pour l’instant, rangez-le.” »
Dolan intervint aussitôt pour rebondir sur ma phrase, captant surtout les mots qui suivaient.
« Plus moyen de le piloter ? Il est irrémédiablement bloqué ? »
« Affirmatif. Lorsqu’une machine s’arrête, le redémarrage exige des quantités colossales de mana. Impossible de revenir dessus sur le moment. »
J’aurais bien souhaité l’essayer ne serait-ce qu’un instant, mais force était d’accepter la situation.
Le simple fait qu’elle soit fonctionnelle méritait déjà toutes mes félicitations.
« Excusez-moi, Seigneur Luciel, permettez-moi un instant. »
Sur ces mots, Lionel s’approcha de l’engin et l’effleura prestement. En l’espace d’un éclair, le navire s’évanouit.
« La gestion du sac spatial semble désormais parfaitement opérationnelle. »
« Tout à fait, grâce à vos conseils. Mais Meratoni n’est plus qu’à quelques encablures. Puis-je profiter de la marche pour discuter du sujet précédent ? »
« Tu as raison. Bazan, puisque nos serviteurs nous ont rejoints, ne pourrait-tu prendre les devants jusque chez lui à Meratoni pour lui porter mon message : “L’arrivée est imminente” ? »
« Entendu. La perspective nous rassurant, nous filons en avant. »
« Je compte sur toi. »
Après m’être incliné pour formuler ma requête, il accepta sans délai, précipitant son départ en éclaireur.
Ainsi accompagna-t-on Bazan et son groupe. Ensuite, tandis que nous échangions nos dernières nouvelles avec Lionel et sa suite, nous continuâmes à pied vers les portes de Meratoni.