Malgré toutes mes recherches depuis ce moment-là, je n'ai pas réussi à retrouver le marchand d'esclaves.
Les anciens esclaves qui avaient subi l'attaque du marchand comptaient de nombreux blessés graves, mais miraculeusement, il n'y avait eu aucun mort.
Je n'ai eu d'autre choix que de boire des potions de mana pour soigner les anciens esclaves juste assez pour qu'ils ne meurent pas.
« Cela dit, je n'aurais jamais cru que ceux que Maître et Lionel ont tranchés soient encore en vie. »
À l'époque, ils avaient tranché si sauvagement que j'étais persuadé qu'ils les avaient tués, donc j'ai été très surpris d'apprendre qu'ils étaient tous en vie.
« Luciel, regarde bien. Ces types ne sont pas tous des esclaves, non ? La vraie nature des assaillants, c'est une coalition réunissant des esclaves, des bandits, des aventuriers et des soldats privés de quelque pays. Ils cherchaient à tromper l'ennemi pour lui soutirer des informations. »
« Des informations… Maître. Même dans ce cas, ne croyez-vous pas qu'ils en ont un peu trop fait subir ? »
Mon maître se mit à rire.
Comme je ne comprenais pas et allais lui demander, Lionel afficha lui aussi un sourire narquois et répondit à la place de mon maître.
« Luciel, aussi fort que soit Tourbillon, il est impossible de parer complètement une attaque groupée d'un tel nombre. S'il avait été à son apogée et se tenait sur cette ligne de front, il n'aurait pas été blessé… »
« Tu n'as rien compris, bon sang ! Arrête de fourrer des mensonges dans la tête de Luciel. Moi aussi, ce type, on a fait exprès d'avoir l'air blessé ! »
« ??? »
Des points d'interrogation s'alignèrent dans ma tête.
« Haa… Si on fait mine de n'avoir été entaillé que d'une fine lamelle pour créer une situation avantageuse, un adversaire qui s'enivre de sa propre supériorité devient loquace de lui-même, non ? »
« C'est exactement ça. En feignant d'être blessés, ils ont fait sortir le commanditaire, et c'est à ce moment-là que vous êtes arrivé, Luciel. »
Mon maître poussa un gros soupir et m'apprit qu'il s'agissait d'une stratégie consistant à feindre d'avoir du mal.
Lionel m'expliqua également la situation de l'époque, mais il y avait des points qui ne me convainquais pas.
Pourtant, tout ce que Lionel avait dit tout à l'heure était-il mensonge ? Ne pourrait-on pas penser qu'il avait, à sa manière, percé à jour l'état réel de mon maître ?
En y réfléchissant, j'ai le sentiment que l'instinct combatif, ce flair du combat, de mon maître pourrait s'être émoussé.
… Mon maître passait beaucoup de temps au terrain d'entraînement de la Guilde des aventuriers.
N'était-ce pas pour entretenir ce flair ? Le fait que des choses qu'on savait faire deviennent impossibles avec le temps est monnaie courante dans ma vie antérieure.
Je ne connais pas le maître d'autrefois, mais comparé à l'époque où il brûlait sa vie en tant qu'aventurier, le maître qui reste tout le temps à l'intérieur de la Guilde des aventuriers peut très bien voir ses sensations, qui ne se reflètent ni dans les compétences ni dans les stats, s'émousser.
Il existe une valeur maximale pour les stats, mais ce n'est qu'une valeur maximale, on ne vit pas constamment dans cet état optimal.
Mon maître ne serait-il pas encore en phase de rodage, incapable de retrouver son instinct de combat réel ?
J'en suis arrivé à cette conclusion.
« Maître, votre sens du combat, votre flair du combat, ne sont-ils pas revenus ? Le fait que vous ayez laissé entailler votre peau exprès, n'était-ce pas aussi pour l'entretenir ? »
Je l'ai ainsi interrogé de près, demandant s'il ne s'entraînait pas au combat.
« … Juste un tout petit peu. Les capacités individuelles de ces types étaient passables, mais leur coordination était anormalement bien huilée, ce qui leur donnait une puissance de combat équivalente à celle d'aventuriers de rang A actuels. Mais le pire, c'est que, parce que c'est une coalition, leurs tempos d'attaque étaient décalés, ce qui est bien, mais ils en ont profité pour lancer des attaques désastreuses qui frappaient leurs propres camarades, alors c'était amusant. »
Voyant mon air inquiet, mon maître balaya mes craintes en me livrant son analyse de l'adversaire et le rapport de situation.
Au contraire, je réalise que j'ai été bête de m'inquiéter pour ce fou de combat.
« Je ne sais pas à quel point un aventurier de rang A est fort, mais moi, j'en serais mort plusieurs fois. »
« Si tu meurs pour si peu, tu risquerais de mourir pour de vrai pendant l'entraînement. »
Ah, je me suis mis le doigt dans l'œil… Ce regard, c'est celui qui dit « si tu me déçois, je te tue à moitié ».
Mes genoux ont tremblé en revoyant ce regard après si longtemps.
J'ai décidé de changer de sujet.
Sinon, je vais mourir…
« M-mais tout de même, parer autant d'attaques sans en tuer aucun, c'est impressionnant. »
« Au début, je me disais qu'on n'avait pas le choix, mais hormis ceux qui étaient forcés de se battre comme esclaves, les autres étaient faibles. Et puis, pour juste tenir le coup, toi aussi tu aurais pu le faire. »
« C'est vrai ? »
Apparemment, mon maître reconnaissait ma progression.
« Puisque je t'ai entraîné à ce point, tu ne devrais pas t'évanouir de douleur, non ? Ensuite, tant que tu utilises la magie de soin à fond, gagner du temps ne devrait pas poser de problème. »
Bon, il n'a pas dit que je savais me battre.
Ma progression en tant que combattant existe-t-elle vraiment ?
« Luciel, c'est de la fausse modestie de la part de Tourbillon. Grâce à votre excellent jugement de la situation et à votre magie de soin, j'ai été sauvé, moi aussi. S'il avait fallu encore un peu de temps, nous aurions dû les trucider. »
« Mouais, c'est vrai. Les esclaves sont liés par une malédiction. Il y en a sûrement qui ont été réduits en esclavage de force. C'est pour ça que la libération des esclaves a été une aubaine. »
… Tout à l'heure, je réfléchissais à tout ça, mais je suis convaincu que ces deux-là évoluent dans une autre dimension.
Ils avaient forcément pensé, dans cette situation, à neutraliser l'ennemi sans le tuer.
À pleine puissance, l'affaire était réglée avant même que j'intervienne.
Bon, à froid, je trouve ça normal.
Mais alors, pourquoi ces deux-là n'ont-ils pas capturé le marchand d'esclaves ? C'est ça qui m'intrigue.
« … Cependant, ce qui me préoccupe, c'est ce marchand d'esclaves. »
« Luciel, je te le dis d'avance : l'apparence qu'on a vue, c'était un leurre. »
« Hein ? »
« J'ai profité d'une ouverture pour lancer un caillou, mais il l'a traversé. »
Il y a sûrement une raison pour laquelle ils ne me l'ont pas dit.
Dans ce cas, je vais poser les questions qui me taraudent.
« … La raison pour laquelle on nous a visés, c'est probablement l'achat des deux sœurs, mais avec ça, leur mobilisation a été trop rapide, non ? »
« Oui. Plus que ça, le fait qu'ils ne visent que ces sœurs, et cet investissement de forces anormal… Son but, c'est peut-être Grandol. »
« Qu'est-ce que vous voulez dire ? »
Je ne comprends pas pourquoi Grandol entre en jeu.
« Il avait des yeux qui portaient la folie… Ce regard, c'est celui de quelqu'un à qui on a arraché quelque chose d'important par une force déraisonnable. Grandol est un pays géré par la Guilde des aventuriers ; il a l'air barbare, mais tout se décide au rang d'aventurier. Si on fait le malin, les tops rankers du siège de la Guilde interviennent pour éteindre l'incendie, donc on peut bien avoir une rancune contre un individu, mais on n'en arrive pas à une idéologie de destruction du monde. […] Du coup, l'adversaire, c'est une organisation, des nobles, un pays. Ces sœurs sont originaires de Grandol, paraît-il. La vérité, on ne la saura qu'en capturant le bonhomme lui-même. »
Ce type a vraiment un esprit vif.
Si c'est une organisation… je pourrai interroger plus tard ces assaillants qui ressemblaient à des soldats privés de leur pays.
« Mais pourquoi Grandol ? »
« Mon instinct. Mais le fait de savoir qui sont ces sœurs, pourquoi elles ont été ciblées si obstinément, et en plus d'avoir informé les soldats privés de là-bas, c'est un acte de folie qui peut devenir un problème international. »
Le combat à peine fini, il déduit tout ça à partir de si peu d'infos… C'est dingue.
C'est peut-être ça, la force de ce type.
Mais un point m'inquiète.
« … Si votre raisonnement est bon, ça veut dire que je suis passablement haï par ce marchand d'esclaves, non ? »
« Il l'a déclaré, non ? »
Effectivement, il m'avait désigné nommément en disant qu'il briserait mon rêve.
Mon magnifique rêve de mener une vie paisible…
« … Bon, ce qui est fait est fait. Plus important : qu'on fait de ces types ? »
« S'il s'agissait de bandits ordinaires, on en tuerait plus de la moitié en guise d'exemple. Un interrogatoire prendrait du temps. Bon, cette fois c'est spécial, on les emmène à Grandol et on confie l'interrogatoire aux pros du siège de la Guilde des aventuriers. »
À moitié résigné, j'ai demandé à mon maître ce qu'on ferait des assaillants, mais je n'ai pas osé demander de quels « pros » il s'agissait.
Nous avons mis trois heures pour refaire le chemin d'une heure, avons fait appeler le marchand d'esclaves au siège de la Guilde des aventuriers, avons réduit tout le monde en esclavage, puis avons confié l'interrogatoire au siège.
« Maître, est-ce vraiment sans risque de laisser faire la Guilde des aventuriers ? »
« Ah. Peu importe si le maître de la Guilde de Meratoni passe pour un incompétent aux yeux du siège. En enquêtant, ils tomberont sur les infos qu'ils cherchent eux-mêmes. Résultat : on leur doit une faveur. »
Ce type est un génie pour anticiper.
« C'est l'affaire que vous enquêtiez depuis hier ? »
« Oui. Le fait que cet incident éclate au grand jour mettra immédiatement en lumière la négligence dans la gestion des requêtes et des aventuriers. »
« Comme on s'y attend de vous, Maître. C'est compris. Que dois-je faire ? »
« Voyons… Rien. Assure-toi juste qu'ils ne s'enfuient pas. »
« D'accord. C'est noté. Je donnerai aussi l'ordre à Lionel et aux autres de les couper s'ils tentent de fuir. »
« Bien. Attends un peu. »
Mon maître dit ça et entra dans la Guilde des aventuriers.
La force de ce bonhomme, c'est qu'il saisit avec certitude les points clés, là aussi.
Cela dit, je suis content que Maître Brod ait l'air de s'amuser.
« Je me repose tout sur Maître… Lionel, si ce marchand d'esclaves avait réussi son invocation, qu'est-ce qui serait sorti, selon toi ? »
S'il est au niveau de Maître, il doit savoir des trucs.
« Compte tenu de l'ampleur du cercle magique, il y a de fortes chances qu'un gros monstre, voire un démon, ait fait son apparition. »
« … Il y avait un démon dans le village avant qu'on n'arrive à Meratoni, qu'en penses-tu ? »
J'ai un frisson en entendant « démon ».
Si quelqu'un peut en asservir un, c'est un monstre.
Je pensais que le démon de ce village relevait de l'Empire, mais peut-être pas.
« Ce sera une autre piste. Le marchand d'esclaves de tout à l'heure a fait apparaître un cercle magique pour invoquer et asservir. La classe du démon qu'on a combattu est clairement différente. »
« Au fait, l'Empire et le territoire des démons sont proches, non ? Y a-t-il eu des affrontements ? »
« Oui. Jusqu'à il y a une vingtaine d'années, les collisions étaient fréquentes. »
« … Ça ne coïnciderait pas avec l'époque où l'Empereur, le Premier Ministre et les grands nobles ont été remplacés ? »
« Vous avez l'œil. Depuis le décès du précédent Empereur, tout a changé d'un coup. Mais moi, qui occupais le poste de général, ça ne me concernait plus. »
« … Tu as été général à quel âge, au juste ? »
« À vingt ans. C'est un bon souvenir. »
Plus jeune que moi maintenant… En y pensant, je pige à quel point Lionel était exceptionnel.
Une fois confirmée l'anormalité de Lionel, mon maître arriva avec des hommes robustes, fit signe aux assaillants d'entrer dans la Guilde, et les fit emmener.
« Luciel, ces assaillants deviennent esclaves tels quels. Le produit de leur vente sera intégralement versé sur ton compte. »
« C'est bien ? Maître aurait pu le toucher. Vous vous êtes dérangé jusqu'à Grandol, après tout… »
« Dans ce cas, au moment de rentrer à Meratoni, apaise la colère de tout le monde en leur offrant à boire. »
« Compris. Ah, au fait, si les nouveaux aventuriers que Kety et Kefin ont capturés n'avaient pas l'intention de mal faire et ont été trompés, libérez-les. Ils pourront recommencer. »
Sur le chemin du retour vers Grandol, parmi les nouveaux aventuriers réduits en esclavage, certains pleuraient.
En les voyant, j'ai décidé de les faire libérer s'ils ignoraient vraiment l'affaire.
Même si la chance leur a tourné le dos, s'ils retrouvent l'espoir, ils devraient pouvoir remonter du fond du gouffre.
Je choisis de le croire.
« … T'es trop bon. Mais sans cette bonté, on risque d'engendrer des types comme lui. Bon, j'en parle. Pour l'heure, il est tard, on fait quoi ? »
« On peut camper, mais avançons. Mieux vaut bouger pour accumuler de l'expérience, même minime, plutôt que de risquer de se faire piéger et de ne plus pouvoir bouger. »
« Hô, bien dit. C'est bien mon disciple. Préparez le départ. »
« Oui. »
Ainsi, après avoir confié les assaillants au siège de la Guilde des aventuriers, nous nous sommes mis en route vers le Labyrinthe des Fourmis pour nous perfectionner.