Duan Tingxuan trouvait sans doute lui aussi qu'il était vain de discuter de pareil sujet, et que cela seyait mal à sa haute et élégante silhouette. De toute façon, en matière de nourriture, il suffisait d'attendre de manger. Nul besoin de gaspiller sa salive. Rien qu'aux regards que sa femme lui jetait de temps à autre, on devinait qu'il y aurait forcément une rude bataille tout à l'heure, au moment de se faire inviter. Il devait garder toute la puissance de sa bouche.
Su Nuannuan mijotait effectivement un mauvais coup. Elle n'avait vraiment aucune envie d'offrir au goujat le petit-déjeuner qu'elle avait préparé à la sueur de son front. Le problème, c'est que ce type avait appris à ruser : il savait désormais échanger des choses contre de la nourriture. De ce point de vue, et pour s'assurer un approvisionnement continu en ingrédients à l'avenir, elle avait tout intérêt à endurer l'instant présent. On dit bien qu'au-dessus du caractère « endurer » il y a un couteau, mais pour une gourmande, et pour de bons plats, dix couteaux ne posaient aucun problème.
La rude bataille imaginée par Duan Tingxuan n'arriva jamais. Jusqu'au moment où il s'assit à table, saisit son premier beignet frit, en prit la première bouchée et laissa ce goût parfumé, frais et moelleux lui emplir la bouche, et avant même d'avoir avalé cette bouchée, il resta d'une vigilance extrême. Il n'avait pas oublié le coup de pied venu du ciel qui lui avait ouvert les yeux, la dernière fois, pour un simple ravioli aux légumes.
Son beignet fini, Duan Tingxuan détendit un peu son corps resté tendu, puis regarda Su Nuannuan et dit avec calme :
« Si tu comptes attendre que je me relâche pour me prendre en traître, je te conseille de renoncer à cette idée. »
Su Nuannuan resta un instant interdite, puis comprit ce que le goujat voulait dire. Elle ricana :
« Tu es bien présomptueux. Tu crois que je laisserais cette table de galettes frites, de beignets et de lait de soja être enterrée avec toi juste parce que je n'aurais pas pu me retenir de te frapper ? Où vas-tu chercher pareille assurance ? »
Il venait certes de passer au rang d'une présence inférieure à une table de petit-déjeuner, mais Duan Tingxuan n'en éprouva pas la moindre colère : il s'en trouvait même fort soulagé. Aussitôt après, il eut le cœur serré et honte de son manque d'ambition, et se dit en secret : 'Quand est-ce que je suis devenu comme ça ? Ce n'est jamais que de la nourriture ? Qu'est-ce que ça a de si extraordinaire ? Enfin, bon, le peuple tient la nourriture pour son ciel ; la nourriture est bel et bien une grande chose. Lui être inférieur n'a rien de honteux.'
Le Jeune Marquis ignorait qu'il venait d'apprendre en un rien de temps la méthode d'auto-consolation de l'esprit d'Ah Q, faute de quoi il aurait eu le cœur plus serré et plus honte encore. Bref, ce copieux petit-déjeuner le rendit extrêmement heureux, surtout après qu'il eut englouti deux galettes frites d'une traite. Il s'aperçut qu'il était déjà tombé amoureux de la chose.
Peut-être que la cuisine de sa propre maison saurait en faire, elle aussi. Il n'aurait alors plus besoin de venir ici affronter ce visage glacé.
En franchissant la porte de la Tour de la Lune de Prunier, Duan Tingxuan faisait ses comptes intérieurement, puis il ne put s'empêcher de se retourner ; mais les silhouettes de Su Nuannuan et des deux servantes avaient déjà disparu de la cour. Le Jeune Marquis, ainsi royalement ignoré, en éprouva quelque aigreur. Il fut tenté de jurer de ne plus jamais remettre les pieds à la Tour de la Lune de Prunier, et de laisser ces trois odieuses femmes crever de faim ici. Mais quand il songea qu'il n'avait toujours pas goûté à la viande saumurée aux pousses de cédrèle dont l'odieuse femme avait parlé la dernière fois, il ravala ce serment qui n'avait pas encore germé dans son cœur.
Que Su Nuannuan n'ait pas donné aujourd'hui la mesure de sa puissance féminine étonna beaucoup Honglian et Xiangyun. Elles se doutaient bien que c'était sans doute le mérite de ces sacs de riz et de haricots, mais Grand-Mère avait jusque-là l'air de vouloir découper le Maître en mille morceaux. Pour quelques sacs de riz et de haricots, voilà cette haine dissipée ? De quoi surprendre franchement les deux servantes.
Face aux questions des deux servantes, Su Nuannuan s'essuya les yeux d'un air pitoyable, baissa légèrement la tête et dit tristement :
« Quand on est sous l'auvent d'autrui, il faut bien courber la tête. Le cœur plus haut que le ciel, le destin plus mince que le papier. Hélas ! Il faut bien accepter son sort. »
« Grand-Mère... »
Honglian et Xiangyun en furent très effrayées, mais elles virent aussitôt Su Nuannuan relever la tête et taper du plat de la main sur la table.
« Puisque le goujat tient à se faire inviter, que je n'ai pas de raison suffisante de le chasser, que ma puissance de combat se situe entre la sienne et la mienne et que je ne peux pas le battre, alors, dans l'intérêt du long terme, je n'ai plus qu'à endurer l'instant présent. »
Honglian et Xiangyun restèrent le front barré de traits noirs et pensèrent en secret : 'Grand-Mère, ne vous flattez pas trop. Quelle puissance de combat entre la sienne et la vôtre ? Avec l'habileté du Maître, s'il voulait vraiment s'occuper de vous, il lui suffirait de recourber un doigt.'
Bien sûr, ces paroles-là ne pouvaient pas se dire, sous peine d'exciter Grand-Mère : une fois piquée au vif, elle irait forcément se mesurer au Maître... Les deux servantes s'imaginèrent la scène en silence et trouvèrent le tableau si beau qu'elles n'osaient pas vraiment le regarder.
Su Nuannuan ne prêta aucune attention à ces remous intérieurs. Elle avait déjà sorti du papier et un pinceau et commençait à dresser une liste, marmonnant toute seule :
« Voyons, le goujat revient se faire inviter, alors autant afficher les prix. Réfléchissons à ce qui manque à la cuisine. Il n'y a plus du tout de porc, non ? Qu'il apporte un jarret, et aussi dix livres de poitrine de porc avec la couenne. Hmm, ce n'est pas trop demander qu'un carré de travers, si ? Et s'il pouvait apporter en plus un gros os à soupe, c'est ce qu'il y a de mieux pour le bouillon... »
Honglian et Xiangyun se tenaient derrière leur maîtresse, comme frappées par la foudre. Elles avaient beau se croire loyales, en voyant cette page noircie de haut en bas, elles trouvaient tout de même que la cupidité de Grand-Mère allait finir par attirer la foudre pour de bon. Ce n'était que deux repas : fallait-il pour autant faire déménager la cuisine du Maître ?
Alors qu'elles y pensaient, elles virent soudain Su Nuannuan relever la tête et leur donner un ordre.
« C'est vrai, j'allais oublier. Le riz et les haricots que votre Maître a apportés viennent du domaine, ils doivent donc dater de l'an dernier. Il a beaucoup plu ces derniers temps, et je ne sais pas s'ils ont pris l'humidité. Sortez-les dans la cour pour les faire sécher ces deux jours-ci, et mettez-les près de la porte de la cour, c'est là que le soleil est le meilleur. »
Le soleil serait le meilleur près de la porte de la cour ?
Les deux servantes se regardèrent et se dirent que Grand-Mère était décidément bien savante. Elles, en tout cas, ignoraient en quoi le soleil était bon près de la porte de la cour, mais puisque Grand-Mère le disait, en servantes obéissantes elles n'avaient qu'à s'exécuter : elles acquiescèrent et sortirent ensemble.
Tandis que Su Nuannuan se creusait la tête pour tirer de Duan Tingxuan davantage d'ingrédients, et couchait serré sur le papier son appétit de serpent qui veut avaler l'éléphant, le Jeune Marquis, l'estomac bourré de beignets frits, de galettes frites et de lait de soja, était déjà rentré tout content dans la cour arrière de la résidence du Marquis. Comme il n'avait pas d'audience impériale aujourd'hui, il se rendit droit à la cour de Madame Yang pour saluer sa mère, et la mère et le fils bavardèrent.
Madame Yang sourit.
« Pourquoi t'es-tu levé si tôt aujourd'hui ? Tes deux épouses ne sont même pas encore venues me saluer. »
Duan Tingxuan sourit.
« Je me lève tôt tous les jours pour l'audience. Les jours où il n'y en a pas, je n'arrive pas à me rendormir. Autant venir bavarder un moment avec vous, Mère. »
Madame Yang sourit.
« J'ai tes épouses pour me tenir compagnie. Pourquoi t'aurais-je traîné jusqu'ici ? Tu as de la piété filiale, alors va donc la montrer devant ton père. Je te connais, mon enfant, tu as des capacités, sans quoi l'Empereur ne te tiendrait pas en estime. Seulement ton caractère est trop orgueilleux, tu es moins attentionné que ton frère cadet, et lui sait se montrer filial devant ton père. À la longue, ton père ne finira-t-il pas par te croire arrogant ? Tu as beau être l'Héritier, si ton père en venait vraiment à jeter son dévolu sur ton frère cadet, il lui suffirait de te dire indocile, de trouver un prétexte et de donner ta place d'Héritier à ton frère : ce n'est pas impossible. »