Mais ce n'était pas tout.
« Noah, peux-tu parler à ton père ? »
« Si c'était possible, je n'aurais pas assisté à autant de réceptions, Mère. »
« Combien d'interviews cela fait-il maintenant ? »
Béatrice et Noah posèrent sur Leonard des regards d'un dégoût parfait. Puis la reine consort porta les yeux sur Olivia, qu'on avait contrainte à s'asseoir à côté du roi, avec une expression de pitié.
« Cette jeune fille n'a probablement même pas dîné. »
Dès que la photo de groupe fut prise, Leonard ordonna à la famille royale de regagner la salle de banquet, sauf Olivia, qui resta naturellement près de Margo.
« Mademoiselle Olivia Liberty, je souhaiterais que vous restiez pour accorder encore quelques interviews. »
Surprise, Olivia regarda le roi, les yeux écarquillés, et la princesse Marguerite critiqua vertement son frère.
« Une photo ne suffisait donc pas ? »
Leonard ne daigna même pas répondre.
Et ainsi, Leonard installa Olivia à ses côtés et mena avec entrain les interviews face aux journalistes conviés.
Ce fut une aubaine pour les reporters, qui purent photographier la célèbre Olivia à loisir : ils mitraillèrent sans relâche, chaque cliché valant des milliers de kertezza.
« Argh, je ne supporte plus ces flashes. »
« Allons, Mère. Il en a pour au moins une heure encore. »
Tandis que la reine consort fronçait les sourcils sous les éclairs des appareils, Noah l'escorta jusqu'à la salle de banquet.
Après quelques pas, il tourna la tête vers Olivia, qui donnait son interview.
Son visage anormalement pâle accrocha son regard. Il ne savait si elle avait pâli ou si c'était son teint naturel.
Noah, qui savait parfaitement comme il est épuisant d'enchaîner les interviews des heures durant sans avoir dîné, éprouva de la pitié pour elle, mais il fut surtout soulagé.
Sans elle, c'est lui qui aurait occupé ce siège.
L'interview d'Olivia donna pleine satisfaction non seulement à Noah, mais aussi à Leonard II.
En réalité, Leonard avait d'abord prévu de se contenter de la faire photographier, pensant qu'elle serait submergée par la pression de l'immense palais royal.
Car ceux qui passaient un interview pour la première fois étaient d'ordinaire décontenancés, bégayaient, ou disaient des bêtises qui ruinaient l'entretien.
Mais cette petite dame cligna d'abord de ses grands yeux avec effroi, puis parut s'adapter à la situation avec une rapidité déconcertante.
Il décida donc de voir ce qui adviendrait si un journaliste lui posait une question, et qu'advint-il ??
« ... La prestigieuse université de Herollington, à Herot, surpasse de loin toutes les universités de Fulda. Il n'est pas exagéré de dire que les diplômés de Herollington dominent les milieux politiques et économiques de Fulda. J'ai récemment rencontré la Première dame de Fulda, Mme Milaine, et elle a elle aussi loué la réputation de l'université de Herollington. »
Bien joué.
Très bien joué !
Comment parvient-elle à ne dire que le nécessaire, et à ne choisir que les mots qui me flattent tant ?
La bouche de Leonard s'étira lentement, faillit lui toucher les oreilles.
Ce Noah, même quand il fait un de ces interviews, son visage est si raide qu'il vous glace le sang plus d'une fois.
Olivia menait un interview si satisfaisant, sans le moindre signe de cette raideur, comment ne pas être ravi ?!
Le journal de demain vaudra le détour !
Avec le roi et les journalistes surexcités, l'interview, qui aurait dû se terminer depuis longtemps, se prolongea sans fin.
Pendant ce temps, Margo, qui attendait Olivia dans la salle de banquet, désespéra devant l'acharnement de Leonard et gagna la terrasse déserte. Elle ne manqua pas de faire prévenir dès que l'interview d'Olivia Liberty prendrait fin.
Le banquet d'automne était une scène de début pour la haute société, un événement important où jeunes seigneurs et jeunes dames, parés comme des paons, croisaient leurs regards.
« Ne pourrais-tu pas te fiancer au plus vite, ou tomber malade et t'absenter, tout spécialement aujourd'hui, Altesse ? »
« C'est une déclaration qui devrait faire revivre le délit de lèse-majesté, abrogé depuis belle lurette. »
Alors que Noah répondait en riant, les jeunes seigneurs alentour réagirent avec des visages sérieux.
« On le dit parce que les yeux de toutes les femmes du banquet sont rivés sur les deux princes et ne les quittent pas. »
« Demandez donc au prince héritier, à ma place. »
Noah désigna du bout des doigts, la main qui tenait sa coupe de champagne.
Des débutantes et des chaperons s'agglutinaient autour du prince héritier Usher, souriantes, cherchant à lui adresser la parole.
En revanche, le côté de Noah était relativement désert, sans doute à cause de l'atmosphère particulière qui émanait du prince.
Noah, avec une allure délicate qui semblait prêt à se briser sur ses traits parfaits, dégageait une aura bien plus inabordable qu'Usher.
Même l'image de Noah buvant son champagne de sa main gantée avec aisance avait quelque chose de mystérieux et de stimulant, suffisant pour attirer l'œil d'un autre homme.
« Noah, ce n'est pas que les chaperons et les débutantes ne viennent pas de ce côté, c'est qu'elles n'osent pas. »
« Le résultat est le même. »
« C'est vrai pour toi, mais pas pour nous, tu comprends ? Fais-nous grâce, Altesse. »
Noah se contenta de tendre sa coupe vide à un domestique et ne répondit pas.
Qui pouvait approcher Noah, qui balayait les alentours d'un regard indifférent et las ?
« Mais pourquoi Liberty n'est-elle pas encore là ? »
Au nom d'Olivia, les yeux des jeunes seigneurs s'allumèrent et ils se tournèrent vers l'endroit où elle avait disparu.
Noah fit de même et tira sa montre. Une heure et demie semblait s'être écoulée.
Preuve que le roi était fort excité, et l'on comprenait qu'Olivia Liberty ait ressenti une désillusion dès son arrivée à Herot.
Noah remit sa montre dans sa poche et allait se retourner, adressant une brève condoléance à Olivia, quand une exclamation jaillit.
« Elle est là ! »
Noah tourna la tête par réflexe.
On aperçut Olivia, en blouse blanche, franchir la porte en arc menant au jardin. Pour une raison quelconque, ses épaules lui parurent un peu affaissées, et Noah eut un ricanement.
Elle a dû en baver.
Olivia promena un bref regard autour d'elle et s'approcha de la table de finger food sur le côté.
Noah se souvint qu'elle n'avait pas dîné.
Un domestique prompt à l'entour lui tendit vivement un verre de jus, et on vit Olivia le boire avec un air ravi.
« Allons-y. »
Les jeunes seigneurs qui entouraient Noah se mirent en mouvement d'un seul bloc, comme s'ils s'en étaient donné le mot.
Noah fourra les mains dans ses poches et tourna le dos à la terrasse.
« Pathétiques bâtards. »
Noah fronça les sourcils en regardant Olivia, qui avait visiblement faim, attaquer un sandwich avec les mains, et les pathétiques jeunes nobles se ruer vers elle.
Il finit par appeler un domestique près de lui et ordonna.
« Allez voir la princesse Marguerite et dites-lui que mademoiselle Olivia Liberty est de retour dans la salle de banquet. »
« Oui, je comprends. »
Pendant ce temps, Olivia, qui avait faim, ne se contenta pas d'un unique petit sandwich. La salle de banquet était bruyante, et elle avait trop faim pour se soucier des regards, alors Olivia se concentra à remplir son estomac sans réfléchir.
Ce fut au moment où elle mâchait et avalait son deuxième sandwich.
« Mademoiselle Liberty ? »
À l'appel soudain, Olivia tourna la tête et vit plusieurs jeunes nobles rassemblés autour d'elle, la fixant.
Olivia avait passé la majeure partie de son adolescence parmi de jeunes hommes à la carrure robuste, mais il était rare qu'ils s'agglutinent autour d'elle tous en même temps comme ça.
Masquant son embarras, Olivia leur fit face, se remémorant les paroles de Margo : faire comme elle l'avait fait à Fulda.
Mais le problème, c'est que ces hommes étaient des nobles de Herot, et qu'ici elle n'était pas Olivia l'étudiante, mais Olivia la roturière.
Les nobles, curieux au sujet d'Olivia Liberty, avaient appris qu'elle était de retour dans la salle de banquet et que Margo n'était pas à ses côtés, alors ils s'étaient rapprochés d'Olivia un par un.
« Mademoiselle Liberty, enchanté. Je m'appelle Iel Poem. J'ai ouï dire que vous avez dix-neuf ans cette année, c'est bien ça ? »
« ... J'ai entendu dire que vous faites des études d'ingénierie, avez-vous déjà dessiné des plans ? »
« ... Vous seriez mieux en robe, voulez-vous que j vous en fasse envoyer une ? »
Les roués savaient que c'était une grossièreté monumentale, mais ils acculaèrent Olivia par mentalité de meute — ils n'étaient pas les seuls à le faire — et par sentiment de supériorité de leur rang.
Noah observait la scène de loin. Cependant, Margo n'apparut pas avant qu'Olivia n'ait complètement disparu de sa vue.
Noah se demanda pourquoi il devait rester planté là à regarder ce spectacle en attendant sa tante.
Qu'est-ce que ça peut faire ? Ce n'est pas grave si elle est encerclée un moment dans un lieu si public, et la princesse Marguerite va apparaître dans quelques minutes. Alors pas la peine que je m'en mêle.
Il se détourna sans pitié.
Mais Noah n'avait pas fait quelques pas qu'il s'arrêta net. En tournant la tête, il vit que le nombre de nobles entourant Olivia avait encore augmenté.
« Ces bons à rien de bâtards, vraiment. »
Songeant à Olivia, qui était visiblement nerveuse rien qu'à être venue au palais royal, Noah maudit enfin et fit demi-tour.
D'une façon ou d'une autre, elle l'avait tiré de l'enfer.
Noah, qui connaissait la fatigue qui suit l'interview quand on a faim, se mit en marche le premier.
On dit qu'il ne faut pas embêter un chien pendant qu'il mange, mais est-ce que vous tenez vraiment à encercler quelqu'un qui mange parce qu'il a faim ? C'est pour ça qu'on ne peut pas les empêcher d'être traités de roués.
Le prince, marchant d'un pas rapide, le visage chargé d'agacement, fut observé par des regards curieux.