Béatrice fixa l'espace qu'Olivia venait de quitter, plongée dans de profondes réflexions. La gouvernante en chef, qui l'observait,’ouvrit prudemment la bouche.
« J'ai informé l'orphelinat que Votre Altesse Royale la Princesse Consort s'y rendrait également demain. J'ai aussi réduit le nombre de journalistes conviés, comme vous me l'avez ordonné. »
« Merci pour votre travail. »
La gouvernante en chef jaugea l'humeur de la Reine Consort. Puis, elle demanda doucement : « Ne devrions-nous pas en informer Son Altesse le Prince à l'avance ? »
« Oui… Vous trouvez qu'on devrait demander, n'est-ce pas ? »
« Oui. »
« Mais réfléchissez à nouveau. Pourquoi devrions-nous demander ? »
« …… »
« La Princesse Consort a-t-elle besoin de la permission du Prince ne serait-ce que pour rendre visite aux enfants de l'orphelinat et faire du bénévolat ? »
Ce n'est qu'alors que la gouvernante en chef poussa un souffle de surprise et inclina la tête.
« En effet. Ma pensée était courte. »
Ce n'était pas seulement elle. Peut-être que tout le monde pensait ainsi. Si la Princesse Consort, qui avait gagné son rang grâce au Prince, agissait contre son gré, tous la critiquaient.
C'est sans doute pour cela qu'Olivia avait répondu de la sorte lorsqu'on lui avait demandé quelle vie elle souhaitait mener.
« Votre Altesse… souhaitez-vous que j'emprunte la première voie ? »
L'expression d'Olivia en prononçant ces mots paraissait aussi vide et douloureuse que celle de quelqu'un qui aurait perdu le monde entier.
« Noah me en voudra probablement. »
« …… »
« Il m'a ignorée quand j'étais en enfer, mais maintenant il sera en colère parce que j'essaie de faire quelque chose contre son gré. »
« Mais pourquoi…… »
« Même Lucy, dix ans, était dégoûtée par la protection excessive de son père. Combien de temps croyez-vous qu'Olivia supportera la protection excessive de Noah ? »
Cela ressemblait même au talon d'Achille d'Olivia.
Elle ne pourrait pas le supporter longtemps. Mais elle ne pourrait demander aide à personne, alors elle risquait de finir par se faner et mourir.
Et Noah devrait assister à l'extinction de cette lumière scintillante, regardant Olivia mourir lentement.
« Et lorsque tous deux atteindront le point de rupture, celui qui souffrira le plus… »
Béatrice marqua une pause pour reprendre son souffle, puis affirma avec conviction : « Ce sera Noah. »
Chaque année à cette époque, la Reine Consort se rendait à l'orphelinat de la cathédrale de Hamel, parrainé par la famille royale, et y distribuait elle-même des cadeaux aux enfants.
À l'intérieur de la voiture close, Olivia caressa l'invitation que la Reine Consort lui avait remise.
Il faisait trop sombre pour distinguer les détails, mais l'invitation contenait un dessin d'elle fait par un enfant.
[Princesse Consort, venez s'il vous plaît !]
Olivia baissa les yeux sur l'invitation. Les petits caractères étaient si mignons qu'elle en eut envie de sourire, pourtant son cœur se glaça et se serra tout à la fois.
« Si vous ne voulez pas laisser le reste de votre vie aux pensées de Noah, vous devez l'affronter maintenant. Je vous aiderai, soyez courageuse. »
Olivia se rappela les paroles de la Reine Consort et inspira profondément. Elle eut l'impression qu'une épine lui était fichée quelque part dans la poitrine, mais elle calma son cœur tremblant en reprenant son souffle à plusieurs reprises.
Lorsqu'elle rencontrerait Noah, elle essaierait d'avoir une conversation calme. Elle lui demanderait sans faute pourquoi son attitude avait changé.
Olivia repassait inlassablement dans sa tête la conversation qu'ils auraient.
La voiture gravissait une colline lorsque le rythme régulier des sabots se mêla à une agitation, et une voix perçante s'éleva.
« Son Altesse Royale la Princesse Consort n'a pas prévu de rencontrer qui que ce soit. Écartez-vous immédiatement. »
« Nous, nous avons des questions que nous tenons absolument à poser à Son Altesse Royale la Princesse Consort. »
À peine la voix suppliante s'était-elle tue que l'on sentit les gardes bouger. Pressentissant l'anomalie, Olivia se glissa du côté de la portière, et au même instant un homme hurla.
« V-Votre Altesse !! Votre Altesse !! »
À ce cri, Olivia releva vivement le rideau, et Jonan, dehors près de la vitre, secoua la tête d'un air sévère et articula sans un mot :
« Fermez. »
La main d'Olivia, qui tenait le rideau, se crispa.
Il ne lui dirait pas ce qui se passait ni pourquoi, juste de rester immobile comme il l'ordonnait.
Dans ce lieu sombre et clos.
« Votre Altesse !! »
Au cri désespéré, Olivia serra les mâchoires et se leva. Et elle arracha violemment la portière de la voiture, hermétiquement close pour ne pas laisser filtrer le moindre filet de lumière.
Une pâle lumière du jour et un vent glacial s'engouffrèrent.
Alors que la Princesse Consort jaillissait de la portière close, les regards des gardes et de l'homme qu'ils maintenaient se portèrent tous sur elle.
Jonan lui barra le passage, l'air décontenancé.
« Votre Altesse, veuillez remonter. Ce sont des gens grossiers. Vous n'avez pas à vous en soucier. »
« Jonan. »
La Princesse Consort l'appela d'une voix basse. Une volonté ferme se lisait dans ses yeux, ombragés par son chapeau. Face à ce regard, Jonan n'osa pas lui ordonner de remonter.
La Princesse Consort le fixa droit dans les yeux et dit d'une voix digne : « Que ce soit une affaire à traiter ou à vous laisser, c'est moi qui déciderai. »
« …… »
« Écartez-vous. »
Quelles que fussent ses origines, elle était la Princesse Consort d'Hérot et la Duchesse de Rosemond.
Finalement, Jonan s'effaça sur son ordre.
Dès que l'obstacle disparut, la situation devint claire. L'homme, dont un garde costaud empoignait le col, l'implora désespérément dès qu'il aperçut la Princesse Consort.
« Votre Altesse Royale la Princesse Consort ! Je m'appelle Ronald Perta, je suis journaliste ! Je ne veux vous poser qu'une seule question, accordez-moi un instant !! »
Tandis qu'il hurlait, d'autres journalistes qui observaient la scène à quelques pas élevèrent aussi la voix dans la précipitation.
« Je suis Edam Miller ! Accordez-moi un peu de votre temps, Votre Altesse ! »
« Je suis…… ! »
Au milieu des voix qui se bousculaient dans la confusion, un autre garde dit à Olivia d'un air sévère :
« Nous allons nous en charger. Veuillez remonter. »
La voix autoritaire était chargée de la forte conviction qu'elle ne saurait pas gérer la situation.
Face à cette conviction, une rébellion très forte et instinctive monta en elle.
Olivia sourit doucement au garde au visage sévère. Elle savait bien qu'un sourire et le sang-froid étaient des armes plus puissantes que tout le reste.
L'expression du garde devint vide face à son sourire.
Nul ne le saurait.
Qu'elle avait toujours vécu en livrant une guerre.
Elle n'avait pas été victorieuse face à ceux qui brandissaient les épées et les boucliers du statut et de la richesse, mais elle n'avait pas été massacrée non plus.
Pendant que le garde hésitait, sans voix, Olivia le contourna et s'avança vers le journaliste qu'on tenait par le col.
La Princesse Consort, un sourire détendu aux lèvres, dégageait une dignité royale. Le garde qui empoignait le col du journaliste relâcha involontairement sa prise et se redressa au garde-à-vous, tandis que le journaliste se releva hébété et s'inclina devant Olivia.
Olivia le regarda de haut et demanda doucement : « Pourquoi souhaitez-vous me rencontrer ? »
Le journaliste n'osa pas relever la tête et bredouilla d'une voix à peine audible : « J,j'ai quelque chose à demander…… »
« Quoi donc ? »
Une voix claire transmettait une intelligence indéniable.
Le journaliste, qui guettait la Princesse Consort dans l'espoir d'obtenir n'importe quel cliché comme un paparazzi, fut intimidé et n'osa pas ouvrir la bouche. L'entrain dont il avait fait preuve en l'interpellant même empoigné par le garde avait déjà disparu.
Olivia jeta un coup d'œil aux autres journalistes qui hésitaient dans un coin, puis se tourna vers celui qui s'inclinait et lui tendit la main.
« Donnez-moi votre carte de visite. »
« …Excusez-moi ? »
Alors que le journaliste surpris relevait la tête, la Princesse Consort ajouta : « Je n'accorde d'interviews qu'aux journalistes programmés. Je ne reçois pas ceux qui se présentent sans rendez-vous et braquent leur objectif sur moi sans prévenir. »
« …… »
« Bien sûr, je sais que vous n'auriez même pas la moindre chance de m'interviewer si vous ne faisiez pas cela. »
La lèvre inférieure du journaliste trembla légèrement.
« Alors donnez-moi votre carte. J'essaierai de trouver une solution. »
Face à son calme, le journaliste cligna des yeux un instant, puis fouilla vivement ses poches pour en sortir sa carte. Les autres journalistes, groupés dans un coin, en firent autant et se ruèrent vers elle.
D'ordinaire, quand ils fonçaient comme des paparazzi, on les repoussait ou on les insultait. C'était la première fois que la Princesse Consort leur demandait leurs cartes.
Si le Prince avait été là… Ils n'osaient même pas l'imaginer.
« S'il vous plaît, appelez-moi. »
« Si vous m'appelez, je viendrai n'importe quand, Votre Altesse. »
Tandis que les gardes restaient désemparés à ses côtés, la Princesse Consort récupéra les cartes, une par une, chargées de ferveur.
Mais ce fut à cet instant.
Flash !
Un éclair d'appareil photo jaillit de quelque part.
Un sentiment de consternation envahit enfin les visages des gardes qui observaient la scène, hébétés. Jonan, qui reprit rapidement ses esprits, se tourna vers la ruelle d'où provenait le flash, mais quelqu'un de familier avait déjà tourné l'angle avant lui et disparu.
Un collègue à la carrure solide et aux cheveux gris foncé était trop caractéristique pour ne pas être reconnu.
« Meson. »
Si Meson était là, c'est qu'il était venu avec lui.
Jonan grinca des dents en tournant la tête.
« Je suis foutu. »
Jonan poussa un profond soupir.
Le Messager d'Hérot, qui semblait ne pas accorder le moindre brin de miséricorde, s'avançait vers eux.