« Bien sûr, asseyez-vous, je vous en prie. »
Olivia tendit l'oreille, qui devenait progressivement sourde.
Mme Seymour fixa le visage de la princesse consort, aussi blanc qu'un linge, avant de détourner les yeux et de reprendre son souffle. Elle se demandait en quoi Isabel était inférieure à cette femme.
Le prince Noah avait dû perdre complètement la tête.
Comment pouvait-il être à ce point épris d'une femme comme celle-là et repousser sa propre fille avec une telle cruauté !
Mme Seymour sentit monter en elle une vague de malice et entrouvrit la bouche. Elle ne voulait pas employer de langage fleuri, alors elle alla droit au but sans détours.
« Votre Altesse, puisque vous daignez honorer une réunion aussi informelle, souhaiteriez-vous entendre quelques conseils tout aussi informels ? »
« Des conseils informels ? »
« C'est un conseil très secret qu'une mère donne à sa fille. Mais une belle-mère ne peut jamais prodiguer un tel conseil à sa bru, aussi ne l'avez-vous probablement jamais entendu. »
Mme Seymour scruta intensément ses yeux noirs qui clignotaient lentement et chuchota avec une ardeur brûlante.
« De nombreux nobles mâles d'Herot entretiennent naturellement des maîtresses après le mariage. »
« ... »
« Coucher avec les servantes ou les actrices de la maison ne compte même pas comme adultère. Ils ont souvent des liaisons avec les maîtresses de familles prometteuses, si bien qu'il arrive de devoir s'asseoir à la même table que la maîtresse de son mari et sourire en mangeant. »
Mme Seymour releva ses lèvres rouges et sourit avec cruauté.
« Dans de tels cas, il n'existe qu'une seule solution. Faire un fils le plus vite possible. »
Remarquant que ses yeux noirs semblaient vaciller, Mme Seymour se pencha et chuchota avec malice à l'oreille de la princesse consort.
« Avant que le prince ne prenne une maîtresse. »
La marquise de Rettium, qui observait la scène de loin, porta son évent à sa bouche et étudia intensément l'expression de la princesse consort. Elle était venue, s'attendant à ce que la comtesse Seymour, au tempérament de feu, finisse par éclater contre la princesse consort.
Non seulement elle, mais toutes les dames nobles avaient les yeux rivés sur elles deux.
Ce serait amusant si la princesse consort pleurait ici, mais que ferait-elle ?
Mais soudain, l'expression de Mme Seymour, penchée vers la princesse consort, se figea.
Mme Seymour resta sans voix face à la voix de la princesse consort qui parvint à son oreille.
« Est-ce vraiment là le conseil qu'une mère donne à sa fille ? »
Alors que Mme Seymour se redressait lentement, la princesse consort la regarda froidement. Ses yeux bleus flamboyants et ses yeux noirs comme les abysses s'affrontaient dans une confrontation tendue, sans la moindre concession.
Olivia respirait par saccades, superficiellement. À chaque inspiration, on eût dit qu'un couteau aiguisé lui transperçait la poitrine.
Il n'y avait plus aucune raison de rester ici. Rester assise après avoir entendu de telles choses n'était en rien de l'humilité.
Olivia se leva de son siège, sans quitter Mme Seymour des yeux. Elle raidit ses jambes de toutes ses forces, comme si elle allait s'effondrer au moindre relâchement.
La princesse consort, qu'elles croyaient tétanisée et en larmes, se dressa soudain, et non seulement Mme Seymour, mais aussi Mme Timberlin, qui observait de loin, en furent saisies.
À présent qu'elles la voyaient, l'état de la princesse consort semblait anormal, et juste au moment où elle allait bondir de son siège dans un élan d'anxiété,
« Pourquoi la professeure d'étiquette de la princesse consort est-elle assise à une autre table ? »
Une voix glaciale, appartenant à quelqu'un qui n'aurait jamais dû se trouver là, lui parvint à l'oreille.
Ce fut une attaque soudaine, comme un lion s'approchant en silence pour saisir sa proie à la gorge.
Mme Timberlin se retourna vivement. L'instant où elle pivota lui parut interminable.
Et lorsqu'elle eut complètement fait volte-face, la personne qu'elle pensait ne jamais voir en cet endroit se tenait là, comme si de rien n'était.
« M, Monseigneur... C, c'est... ! »
« Si vous comptez faire des excuses ou des explications, n'ouvrez même pas la bouche. »
« M, malentendu... »
Un regard vert, féroce et irritable, jaillit vers Mme Timberlin comme pour la déchirer. Alors que cette dernière, étranglée, ne remuait que les lèvres, Noah l'avertit, comme s'il crachait les mots.
« Fermez-la. »
Noah contourna froidement Mme Timberlin, décontenancée, et s'approcha d'Olivia, qui se tenait là, le visage livide.
Son visage pâle rappelait celui qu'elle avait lorsqu'elle marchait seule sur le vieux chemin de pierre, en pleurs.
Il ne voulait plus revoir ce spectacle pitoyable, ... sordide, et lassant.
Jamais plus.
Le cœur de Noah devint aussi froid que le pergélisol aride de l'Arctique. Simultanément, il brûlait aussi sec et chaud que le désert de l'Équateur.
Il ressentit une envie intense et violente d'attraper les gens réunis ici par les cheveux et de les jeter au sol.
Noah avala de force les émotions non résolues, comme quelqu'un qui ferait descendre de travers un gros glaçon insondable. Le prince, qui maintenait à peine un calme précaire, débordait d'une anxiété telle qu'il semblait se briser au moindre contact.
« Votre Altesse... »
Alors qu'Olivia l'appelait d'une voix affolée, Noah releva les lèvres de travers et sourit, tendant la main.
« J'ai du retard. »
Au cœur du froid glacial que Noah avait créé, tous se figèrent, et la princesse consort s'avança vers l'œil du cyclone.
Il paraissait si précaire, comme s'il allait exploser au moindre contact. Ses yeux assombris par l'ombre étaient si froids qu'elle avait déjà oublié la douleur qui lui transperçait la poitrine.
Olivia saisit vivement la main tendue de Noah.
J'allais juste me lever et partir. Rien de spécial ne s'est passé. Il semble que j'aie subi quelque chose qui n'avait même pas drôlé, mais puisque je l'ai déjà vécu une fois, la prochaine fois...
« Allons-y. »
Noah sourit et passa son bras autour des épaules d'Olivia.
Le bras ceinturant les épaules de son épouse, il fixa intensément Mme Seymour, qui restait là, interdite. L'air meurtrier sur son visage, comme s'il allait déployer ses griffes d'un instant à l'autre, rendit impossible à Mme Seymour, comme aux autres dames nobles, d'oser le saluer.
Noah regarda un instant Mme Seymour avant de parler avec un ricanement.
« Comtesse Seymour, excusez-nous. Il semble que ma princesse consort ait fini la conversation. »
« Oui... ? Ah, oui, Votre Altesse. »
« Les gens de votre famille semblent porter un intérêt particulier à la princesse consort, mais un intérêt excessif est encombrant, alors restez mesurée. »
À cet avertissement sans détour, le visage de Mme Seymour blêmit.
Le prince détourna rudement la tête avec une attitude dénuée de la once de courtoisie et porta son regard sur les dames nobles à l'intérieur du café. Puis, il les passa au peigne fin très lentement. C'était comme s'il gravait dans sa mémoire qui se trouvait en ce lieu.
« Noah... »
Alors qu'Olivia s'agitait pour s'extraire de son étreinte, Noah usa d'une force brutale pour l'en empêcher. Une force si forte que son épaule en devint engourdie.
Bientôt, après avoir imprimé dans son esprit tous les occupants du café, Noah fit un pas lent.
Seuls le bruit de ses pas et ceux d'Olivia, qui le suivait prestement, résonnaient dans le vaste café, et les dames nobles assises aux tables n'osaient même plus respirer.
Juste avant que Noah ne fasse franchir à Olivia le seuil du café, Mme Timberlin, qui avait à peine repris ses esprits, releva sa jupe et accourut.
« V, Votre Altesse ! »
Mais elle n'eut d'autre choix que de s'arrêter net sous le regard acéré que le prince lança par-dessus son épaule. Le prince enferma son épouse dans ses bras, la rendant invisible, puis ricana sèchement.
« On dirait que vous avez fait une Shine Party bien agréable, profitez-en encore. »
« ... Sh, Shine Party ?! V, Votre Altesse, c, c'est absolument pas ça. Ce n'est... ! »
Mme Timberlin devint blanche comme un linge, comme sur le point de s'évanouir, et ne sut que faire, mais Noah détourna la tête sans pitié. Devant son attitude glaciale, Mme Timberlin n'osa ni appeler Olivia ni la suivre.
Elle ne sentit qu'un avenir s'obscurcir et s'affala inconsciemment au sol. Mais personne ne la réconforta ni ne la soutint.
« On dirait que vous avez fait une Shine Party bien agréable, profitez-en encore. »
Noah Astrid comprit dès qu'il vit cet endroit. Qu'ils se moquaient de la princesse consort.
Et cela le mit dans une colère terrible.
« Qu'est-ce qu'on fait maintenant... »
Une voix tremblante agita finement l'air instable du café.
Tandis qu'Olivia était emmenée hors du café par la main de Noah, les chevaliers et Methone, qui attendaient dehors, se mirent rapidement à les suivre. Même l'affable Methone n'osa le saluer dans l'atmosphère fracassante du prince.
Non, il n'y avait pas le temps de le saluer.
Les gardes du corps en costume noir les encadrèrent tous ensemble, guidant Noah et Olivia d'un côté.
« Par ici, s'il vous plaît. »
La direction indiquée par les gardes était opposée à l'escalier par lequel ils étaient montés, et Olivia ne tarda pas à comprendre pourquoi.
« Ils sont là ! Par là, par là ! »
« Ah, on dirait qu'ils ne viennent pas par ici ! »
Au-dessous du 5e étage VIP, une foule considérable se pressait, sans une place pour poser le pied. C'étaient des gens qui avaient appris la nouvelle de l'apparition de la princesse consort et s'étaient rassemblés. Incomparable à la foule qu'elle avait croisée avant d'entrer au café.
Noah serra fort la main d'Olivia et descendit vivement l'escalier. Les marches étaient rudes et rugueuses, comme réservées au personnel.
« Attention à la marche. »
À son ton calme, Olivia releva vivement sa jupe et surveilla ses pas. Après avoir traversé un couloir moisi et sombre qui ne allait nullement à Noah Astrid, une simple porte noire apparut.
Alors que les gardes l'ouvraient grand d'avance, Noah appuya sur le bord du chapeau d'Olivia, juste à côté de lui.
« Cachez vos yeux et suivez-moi. »
Elle comprit ce que cela signifiait dès que la porta s'ouvrit tout à fait.
Flash, flash, flash !!
Les intenses éclairs des appareils, sans une once de pitié, crépitaient au hasard. Sa vision blanchit un instant. Olivia baissa inconsciemment la tête et serra encore plus fort la main de Noah.
« Elle est là !! »
« Votre Altesse !! Regardez par ici, Votre Altesse !! »
« Votre Altesse !! Votre Altesse, par ici aussi !! »
Comparés aux cris des reporters, couverts d'une obsession visqueuse, et aux flashes qui éclataient sans merci de toutes parts, la pluie de photographies lors de la marche nuptiale paraissait bien polie.
Des gens accrochés aux bâtiments et aux murs hurlaient de toutes leurs forces.
« Votre Altesse !! »
« Ces putains de fous ! »
Noah jura enfin et tira l'épaule d'Olivia. Les chevaliers se tinrent le corps couvrant le dos d'Olivia et son flanc gauche vide, et Methone s'élança pour ouvrir la portière de la calèche.
Noah enserra complètement l'épaule d'Olivia comme pour la soulever et la poussa à l'intérieur, puis monta vivement et referma la portière. Ensuite, il tira tous les rideaux aux fenêtres.
Alors, tous deux furent coupés de tout au monde.
Dans l'exigu espace carré et sombre, ne restaient qu'Olivia et Noah.
Les flashes continuaient d'éclater dehors, et les voix l'appelant étaient audibles, mais tous les nerfs d'Olivia étaient concentrés sur son mari face à elle.
Même après le départ de la calèche, Noah resta là, sombre.
« Noah... »
« Ne dites rien. »
Sa voix basse coupa le souffle d'Olivia.