« Monseigneur. Aujourd'hui, ce sont les travaux de dragage du port. »
« Compris. Allons-y au plus vite. »
Environ trois mois s'étaient écoulés depuis le début de la mise en valeur des terres vierges.
Durant cette période, à l'exception d'un jour de repos par semaine, j'avais sillonné les terres vierges de l'aube au crépuscule pour y exercer la magie de génie civil.
Afin que villes et villages puissent être construits au plus vite, j'aplanissais les terrains, renforçais les sols, découpais les parcelles.
Je construisais les routes pour les relier, défrichais champs et rizières à grande échelle, creusais des canaux d'irrigation, érigeais murs et fossés pour repousser la faune sauvage.
J'entreprenais divers travaux de contrôle des cours d'eau, extrayais la pierre dans les montagnes rocheuses, coupais le bois dans les forêts.
On m'avait dit qu'on allait aussi produire du sel à grande échelle sur le littoral, aussi les travaux de fondation pour cela, ainsi que la construction de plus de dix ports, petits et grands, servant aussi de points d'expédition, étaient-ils prévus.
Le dragage des fonds marins était nécessaire pour permettre l'accostage des grands navires, et des travaux de fondation pour la construction d'une ville portuaire étaient aussi au programme.
De plus, en prenant la mer, on trouvait des dizaines d'îles, grandes et petites, où poussaient en quantités massives de la canne à sucre sauvage ; pour en faire une culture agricole, ports, villages et villes s'y rendaient indispensables.
« Au fait, à propos de la position des mines notées sur votre carte, Monseigneur… »
« Ce territoire vierge est drôlement riche en ressources minérales, non ? »
Les gisements situés dans des zones inextricables, aux réserves et teneurs incertaines, je les exploitais jusqu'à épuisement pour m'exercer à la magie.
En revanche, pour les autres mines, exploitables facilement par la main-d'œuvre, je me contentais de les prospecter et d'en indiquer l'emplacement sur la carte.
Car pour l'entraînement à la magie d'extraction ou pour augmenter ma capacité magique, ce genre de gisements convenait mieux.
En réalité, la méthode la plus efficace pour accroître sa puissance magique consiste à ramasser indéfiniment du sable ferreux sur n'importe quel sol.
On en ramasse le plus possible, puis on élimine les impuretés du bloc de fer obtenu.
C'est une méthode que mon maître pratiquait étant enfant, dit-on.
Il portait ensuite le bloc de fer chez le forgeron, le vendait et s'en faisait de l'argent de poche.
Pour ma part, je préférais infuser de la magie dans l'argent pour produire du mithral, ou extraire un métal précis d'une montagne rocheuse en contenant.
« Nous mettrons du personnel en place au plus vite. Mais la magie est quelque chose d'extraordinaire, tout de même. »
Normalement, il faut dépêcher une équipe d'enquête incluant des ingénieurs miniers chevronnés et mener une étude minutieuse pendant plusieurs mois au minimum.
Mais avec la magie, on connaît les types de métaux exploitables, leurs teneurs approximatives et leurs réserves.
C'est pourquoi les ingénieurs miniers capables de sortilèges de détection détaillés ont un emploi du temps bourré jusqu'à la mort, dit-on.
« Bref, pour l'heure, la priorité reste la mise en valeur. »
« C'est ça. »
« Ce soir, on boit un coup chez Arnaud, chez le rôtisseur d'abats. »
« Bonne idée. »
Le matin, après avoir téléporté El et ses compagnons partis en équipe dans la Forêt des Démons, je me rendis moi aussi à la construction de Breithburg.
Là, Roderich me briefa sur le travail du jour.
Je me téléportais sur site, effectuais la besogne, traitais parfois plusieurs commandes d'affilée, et le soir venu, j'allais récupérer El et les siens.
Selon les jours, je dînais avec Roderich et d'autres gens du chantier.
Le plus souvent, on profitait des repas et de l'alcool fournis, mais il arrivait qu'on mange à l'extérieur.
Pour l'instant, Breithburg ne possédait pas encore de véritables restaurants.
Des gens flairant la bonne affaire y tractaient des étals de fortune, et c'est là qu'on mangeait le plus souvent.
Mon favori restait l'étal de brochettes d'abats.
Le patron y achetait bas prix les abats issus de la lutte antiparasitaire et de la chasse, les préparait soigneusement et les servait en ragoût ou en brochettes.
Trois saveurs : sel, miso, sauce soja. L'endroit était prisé des autres ouvriers du chantier.
C'est vulgaire, mais c'est bon. On y mange des abats en buvant de l'alcool fort, entre hommes, à refaire le monde.
Je ne suis pas homosexuel, mais ces beuveries entre gars, grivoises comprises, ont leur charme.
C'est très agréable, mais…
« Tiens, je viens de réaliser. Je suis aventurier, moi ? »
« Oui, Monseigneur est aventurier. »
Aventurier, et pourtant depuis plus de trois mois, je n'ai l'impression de faire que du génie civil dans les terres vierges.
Est-ce qu'on peut vraiment appeler ça du travail d'aventurier ?
« C'est une commande conjointe de la Guilde du Génie Civil et de la Guilde des Aventuriers. »
Actuellement, bien que ce ne soit qu'une baraque, la Guilde des Aventuriers a ouvert une antenne à Breithburg.
La Guilde du Génie Civil y a transmis, par l'intermédiaire de Roderich, une commande de travaux dans des zones difficiles d'accès et infestées de bêtes féroces.
La Guilde des Aventuriers a alors relayé la mission vers moi.
Je l'exécute, touche la prime, et verse une commission à la Guilde des Aventuriers.
Accessoirement, la Guilde du Génie Civil prélève sa part.
Légalement, on peut dire que c'est du travail d'aventurier.
« Je vois, c'est aussi une mission de la Guilde des Aventuriers… Ah oui ? »
Pas du tout, ce n'est pas du travail d'aventurier.
La preuve : hier, El m'a lancé : « Vel, t'es pas plutôt ouvrier du BTP ? »
« Elvin aussi dit des choses terribles. »
« El est dur, mais Roderich l'est tout autant, je trouve. »
On m'avait dit que je n'avais pas à assumer les devoirs de seigneur en devenant chef de la famille Baumeister, et voilà qu'on ne me demande que des travaux de développement.
« Monseigneur, les travaux de génie civil ne relèvent pas des fonctions d'un seigneur. »
« Toi, t'es devenu vachement calme, ces temps-ci. »
Comme la discussion n'avançait pas, je posai une question qui me trottait dans la tête.
« Cela dit, les travaux de contrôle fluvial qu'on a faits avant. Ils ne sont même pas entrés en phase de finition, non ? »
Mon rôle, pour des raisons d'efficacité, se limitait aux fondations, les parties les plus laborieuses.
Il y a à peine une semaine, j'ai passé trois jours sur un fleuve assez éloigné, mais les finitions n'ont toujours pas commencé.
« J'ai détourné le cours, dragué le lit, créé un bassin de rétention, bâti des digues avec les sédiments. J'ai peiné, et pas de finitions en vue ? »
Au minimum, j'aimerais bien qu'on renforce les digues en pierre et béton.
« Comme le résultat est solide, tant qu'il n'y a pas de crue majeure, ça tiendra un moment. Les chantiers ont leurs priorités. »
Actuellement encore, depuis le port achevé en périphérie de Breithburg, des navires volants magiques amenaient masses de main-d'œuvre et de matériaux.
Ailleurs, de petits navires volants livraient des matériaux sur plusieurs sites de villes prévues, et la construction d'habitations et de grandes fermes avançait.
S'y ajoutait la voirie maillant tout le territoire, et la construction de plusieurs villes portuaires sur le littoral au-delà de la Forêt des Démons.
Finalement, l'ouverture des trois secteurs de la Forêt des Démons était jugée trop dangereuse pour l'instant.
On avait envisagé d'ouvrir la zone centrale, en laissant l'est et l'ouest, riches en monstres et ressources, mais la faune et la flore de la zone centrale différaient radicalement des deux autres.
Éliminer le maître dominant risquait de briser l'équilibre et de déverser des hordes de monstres vers le littoral et le centre des terres vierges.
On a fini par comprendre qu'en volant à plusieurs centaines de mètres d'altitude par navire volant magique, il n'y avait pas de problème. Des rotations expérimentales de petits navires sont désormais assurées entre le littoral et l'intérieur des terres.
Parallèlement, plusieurs ports étaient en construction.
Pourquoi le sais-je ? Parce que j'en ai fait les fondations.
La Forêt des Démons regorge de ressources et de monstres rares.
La politique consiste à l'ouvrir aux aventuriers, encourager la chasse, faire passer les matériaux par la Guilde des Aventuriers, et prélever l'impôt à la source.
Sans doute pour cela, plusieurs antennes de la Guilde des Aventuriers sont déjà installées dans les villes en construction au cœur de la forêt, et des aventuriers s'y enfoncent déjà.
Il y a déjà plusieurs victimes face à des monstres inconnus, cela dit.
« La raison pour laquelle Monseigneur avance les travaux de fondation, c'est pour que le plan de développement ne prenne pas de retard même si Monseigneur ne peut pas accepter de commandes de génie civil pendant plusieurs mois. »
Pendant mon absence, on se concentrera sur les finitions.
C'est pour ça qu'on me fait faire les fondations en avance.
« (Roderich est peut-être plus fait pour la noblesse que moi, en fait…) »
« Je suis pleinement satisfait de mon rôle de vassal de Monseigneur. »
Le ministre des Finances Ruckner a bien suggéré : « Si Roderich le souhaite, on pourrait faire revivre la baronnie Ruckner… » mais lui n'en a cure.
« Réalistement, reprendre une maison qui a commis une telle faute ne l'intéresse pas. Financièrement aussi, rester vassal de Monseigneur est bien plus avantageux. »
En tant que intendant, il touche un traitement élevé tant qu'il occupe ce poste.
Un montant qui ferait dire au comte de robe à la capitale : « Je veux bien échanger ma place. »
Puisque je lui délègue tout, je dois bien lui payer l'équivalent.
Quand je prendrai ma retraite d'aventurier pour assumer mes fonctions seigneuriales, une réduction sera sans doute nécessaire, mais.
« Prévu pour une vingtaine d'années, encore. »
« C'est un travail qui vaut la peine, je m'y mettrai de bon cœur. »
« C'est entendu. Tant mieux. »
Tout en parlant, je sortis de mon sac magique une énorme quantité d'ouvrage ressemblant à des brochures, que je remis à Roderich.
Il y en avait bien plus de cinq cents.
Roderich en parut surpris par le poids.
« Monseigneur. Qu'est-ce que c'est ? »
« Des photos de miai. »
Dans ce monde, les appareils photo existent.
Ce sont des outils magiques antiques, dont il ne subsiste que des exemplaires anciens. Seuls la famille royale, les grands nobles et les grands marchands en possédaient. Les nobles s'en servaient souvent pour les photos de miai.
Heureusement, la technique de fabrication des films a été rétablie. Les nobles achètent les films, se rendent chez leur parrain ou chez les nobles présentés par lui, et y font prendre les photos.
Le défaut, c'est le prix du film : mille centimes environ. Mais les nobles qui ne veulent pas perdre face à leurs rivaux mettent les bouchées doubles pour faire photographier leurs filles ou leurs sœurs.
Côté prétendants, voir le visage de l'autre est un atout, donc c'est prisé.
Même si l'autre dit « Notre fille est belle », sans connaissance préalable, on ne sait pas à quoi elle ressemble. Naturellement, une photo montrant une vraie beauté facilite la sélection.
« Il y en a beaucoup. »
« Ahaha, ça s'est accumulé. »
En tant qu'intendant du fief Baumeister et vassal en chef, Roderich était submergé de propositions de miai.
Simultanément, j'en recevais plusieurs fois plus, mais ceux qui acceptaient Roderich à ma place ont tous réorienté leurs propositions vers lui.
Visiblement, la barre « Pour être ma femme, il faut savoir chasser dans la Forêt des Démons » est un filtre diablement efficace.
« Roderich va être encore plus occupé, faut qu'il se marie vite. »
« C'est bien compris, mais… »
Roderich ouvrit le premier livret machinalement. Une fillette encore toute jeune y figurait.
« Monseigneur… »
« C'est la petite-fille du ministre Ruckner. »
J'ai refilé à Roderich la petite-fille de huit ans que Ruckner tentait de me caser.
Ça a l'air cruel, mais il y a une raison valable.
« C'est un cadre de baron de robe que les Ruckner détenaient. Ils ne veulent pas le perdre, non ? »
Puisque Roderich refuse de le reprendre, l'idée est de le transmettre à l'enfant né de cette union.
Telle semble être la pensée du ministre Ruckner.
« Entre nobles de la clique financière, un déséquilibre dans les rapports de force les embêterait. »
« La haute noblesse, c'est compliqué. »
Même s'ils sont en froid entre frères, ils considèrent ce baron de robe comme un lot réservé au clan Ruckner.
On pourrait le leur confisquer vu leur faute, mais les cinq grandes familles financières ont une sorte d'entente tacite.
Si l'une saisit le lot, elle devient la cible des autres. Les conflits stériles coûtent cher pour peu de gain, donc ils se garantissent mutuellement une part des privilèges.
« Tant qu'ils sont solidaires en haut, ça empêche les roturiers de grimper. »
Roderich, qui a galéré à trouver un poste à cause de ça, soupire. Mais c'est moi, qui ai terrassé des dragons et lancé la mise en valeur des terres vierges, qui ai brisé cette atmosphère étouffante de la noblesse.
« Du coup, le ministre Ruckner doit augmenter les parts qu'il lâche aux quatre autres familles pour maintenir cette baronnie. »
« Maintenir cette baronnie ou pas. Lequel est le plus rentable, ouais… Mais un mariage politique pour moi, hein… »
Comprenant qu'il ne pouvait pas refuser, Roderich poussa un énorme soupir.
« Sur ce point, je suis ton aîné. Cette fille sera ton épouse principale, et tu en prendras au moins une autre. Moi, je pars à la chasse demain. Pour une semaine, normalement. »
« Monseigneuuur ! »
« Bon courageuuu ! »
J'abandonnai Roderich hurlant en serrant sa montagne de photos de miai, et me téléportai d'un trait sur le chantier.
« Vel, t'es un salaud. »
« Nan nan, en tant que seigneur, je dois bien consolider mon vassal en chef. Du coup, El aussi. »
Le lendemain, après avoir laissé Roderich hurler sous sa pile de photos et fait le travail prévu, je préparais mon départ en chasse avec El et les siens.
Première chasse depuis trois mois. El m'a lancé : « T'as bien pu venir vu la situation. »
Je lui ai expliqué en détail la situation du développement, y compris l'affaire du miai de Roderich.
Résultat : El m'a traité de pourri d'avoir fourgué toutes ces photos à Roderich.
« Pourquoi moi aussi !? »
« Évidemment ! T'es le chef de ma garde, bordel ! »
Son épée est de haut niveau, mais à mon âge, commander une armée vassale est encore hors de portée. Pour ça, son titre officiel a été changé en « capitaine de la garde rapprochée ».
Comme il continue l'aventurier, son boulot, c'est de ne pas me quitter et de me protéger.
Même si je raccroche l'aventurier, la protection rapprochée restera probablement sa tâche, mais il doit aussi apprendre le commandement militaire, donc devenir cadre de l'armée vassale est acté.
« Moi, le mariage, c'est pas pour maintenant. »
« Impossible ! Absolument impossible ! »
Mais Branterck a appris de mauvais jeux à El.
Apparemment, Branterck l'a emmené plusieurs fois dans le quartier de plaisir de la capitale, et El trouve plus marrant de s'amuser que de se poser.
« Vel, toi aussi tu veux encore jouer, non ? »
« … »
Je ne le nie pas, mais c'est impossible, alors je garde le silence.
Si je m'amuse là-bas et qu'après une femme débarque en disant « Je suis l'enfant du comte Baumeister », c'est la catastrophe.
Et El ferait bien de regarder autour de lui avant de parler.
« Hein ? Quoi ? J'ai dit un truc de travers sur les femmes ? »
« El, évite de fourrer des idées bizarres à Vel. »
« El-san, Vel-sama a maintenant des responsabilités. Une concubine, pourquoi pas, mais une femme pour du plaisir, non. »
Entouré par Ina qui braque sa lance, Luise qui fait craquer ses phalanges, et Elise qui brandit une masse d'armes qu'elle n'utilise d'habitude pas, El pâlit et sue à grosses gouttes.
D'ordinaire, Branterck les accompagne à la chasse, mais aujourd'hui, il a prétexté une urgence pour ne pas venir.
Cette finesse olfactive est peut-être ce qui fait de lui ce « vieux vicieux sympa ».
« Jouer ? Grimper aux arbres, pêcher ? »
« Écoute, Wilma. C'est pas ce genre de jeu. »
Wilma, officiellement ma quatrième fiancée depuis peu, parlait de « servir la nuit » à notre première rencontre, mais elle n'a aucune connaissance de ce côté-là.
Pour elle, jouer = jeux d'enfants. Elle ne pige pas pourquoi Ina et les autres sont en colère.
« Bref, aujourd'hui, on y va avec cette équipe. Allez, El, tiens. »
« C'est quoi ? »
« Photos de miai. Choisis-en au moins deux. »
« Pourquoi moi, cinquième fils d'une famille de chevaliers pauvres… »
El resta sans voix devant les deux cents photos que je lui tendais.
Elles venaient aussi via le margrave Breithleder.
Je lui laisse le tri parce que c'est chiant, mais d'après lui, il a déjà pas mal filtré.
« Elles viennent toutes me voir avec leurs photos, et moi je dois écouter leurs louanges sur leur fille ou leur sœur. Moi qui les écoute toutes, je suis drôlement patient, non ? »
Effectivement, je n'ai pas envie d'y passer du temps.
Dans ma vie d'employé de commerce, un jour de congé, j'ai été invité chez un senior qui m'a saoulé avec sa femme et sa fille nouveau-né. Le sentiment doit être proche.
« Moi aussi, El aussi, notre position a changé. C'est normal. Il veut qu'on se décide dans le mois, dit-il. »
« Pas de droit de veto… »
« Y en a pas. »
Devenir haut dignitaire d'un fief comtal sans femme ni gosse, ce n'est pas envisageable.
Un cas comme Branterck est une exception rarissime.
« Vel, t'es un démon ! »
« Dis ce que tu veux ! Je calerai le planning des miai pour toi et Roderich. »
Embarquant El sous sa pile de photos, nous nous téléportâmes en équipe à l'entrée de la Forêt des Démons.
À l'entrée côtière de la forêt ouest, où poussent les fruits géants, une petite ville portuaire était en construction, et le port lui-même était en travaux pour accueillir de gros navires.
« Vel, là-bas, c'est l'antenne de la Guilde des Aventuriers. »
« C'est miteux. »
« Tant qu'on peut faire l'accueil, ça suffit. »
L'endroit indiqué par Luise était une baraque miteuse, mais l'enseigne de la Guilde des Aventuriers y était, et une trentaine d'aventuriers entraient et sortaient.
Ils y font leur changement de base, on y achète leurs prises. Une baraque suffit pour l'instant.
Pas besoin d'entrepôt pour stocker les achats, j'ai mon sac magique.
La dissection des monstres, pour l'instant, se fait aux installations de la capitale.
« Mais y a plus de monde que prévu… »
« C'est dangereux, mais ça rapporte gros. »
Comme dit Ina, il y a des monstres et des ressources uniques. Malgré le danger, beaucoup d'aventuriers tentent l'est et l'ouest de la forêt.
Pas mal de morts, mais des équipes compétentes reviennent avec des gains.
C'est le lot de l'aventurier : mort inutile ou gros jackpot, tout est à sa propre responsabilité.
« Au début, les trucs trouvés en exploration se sont bien vendus, non ? »
« Oui. Hermann-san en était reconnaissant. »
Pendant que je galérais en aventurier du BTP, Ina et les autres s'étaient concentrées sur la chasse et la cueillette dans la Forêt des Démons.
Résultat : les matériaux de monstres ont été vendus aux enchères à la capitale pour des fortunes, idem pour les fruits.
Actuellement, dans les épiceries de luxe et pâtisseries pour nantis de la capitale, les fruits bruts et les desserts qui en dérivent se vendent comme des petits pains à des prix ahurissants.
Naturellement, ça attire foule d'aventuriers jusqu'ici.
« Mais y avait des trucs dont on ne savait pas quoi faire. Vel a réglé le coup. »
C'était les cabosses de cacao. Effectivement, sans savoir les transformer, ce ne sont que des graines et de la pulpe. L'inquiétude d'Ina était fondée.
« Le cacao et le chocolat, c'est cher mais c'est bon… »
J'ai transmis la recette à Artelio, qui a embauché des pâtissiers discrets pour produire cacao et chocolat. Comme le lait, ingrédient de base, était déjà un luxe, le produit final est devenu très cher.
Extraire les fèves avec la pulpe, les fermenter dans des feuilles de bananier, les torréfier à basse température, enlever le tégument et le germe…
J'avais étudié la filière quand mon entreprise l'importait, mais la production a été confiée aux pros. Après quelques ratés, ils ont sorti un bon produit.
Du coup, à la capitale, le cacao et le chocolat chers sont gratuits pour nous, redevance de brevet Artelio incluse.
« Comme dit Ina. On en mange trop, c'est le problème. »
« Le chocolat chaud, c'est délicieux. »
« Chocolat bon. »
Partout, les femmes aiment le sucré.
Mes femmes en ont fait des rations de marche, cacao et chocolat dans le sac.
Pour la qualité, c'était dans le sac de Branterck, maintenant dans le mien, en grosses quantités.
« Allons cueillir des cabosses. »
« La demande est forte, en effet. »
Hier, El a jeté un œil au tableau de la Guilde des Aventuriers, cette baraque. Artelio y a mis une commande : « Manque de cabosses, j'achète cher, apportez-m'en. »
« Ok, cap principal sur les cabosses. »
Évidemment, des monstres attaquent pendant la cueillette. C'est le destin de l'aventurier.
Mais si on les tue, ça rapporte. Pour les aventuriers compétents, c'est tout bénéf.
« Hier, Branterck était là. Aujourd'hui, Vel est là. C'est drôlement rassurant. »
Avoir un mage puissant dans l'équipe change radicalement l'efficacité de la chasse.
Pour la sécurité, n'en parlons pas.
« Du coup, l'équipe d'El est la top team du coin ? »
« En gros. Mais avec les béquilles de Branterck. »
C'était à la base un aventurier de tout premier ordre.
Donc l'efficacité de chasse n'a rien à voir.
« Attendez pas trop d'un aventurier encore immature comme moi. »
« Ara ara, le héros tueur de dragons est d'une modestie inattendue. »
« Qui ? »
Une voix s'immisce. Je cherche le propriétaire.
Je me retourne. Une jeune femme se tient là.
« Je m'appelle Katharina Linda von Weigel. »
Je sais tout de suite qu'elle est mage.
Et de haut niveau, avec un mana conséquent.
Une dix-huitaine d'années ?
Cheveux violets longs jusqu'à la taille, bouclés en rouleaux verticaux comme une ojou-sama de shōjo d'autrefois.
Un serre-tête orné de plusieurs gemmes bleues.
« (Ça ressemble à des gemmes, mais ce sont des pierres magiques…) »
Réserves pour quand son mana est vide, sans doute.
Plusieurs bagues à pierres magiques aux doigts aussi.
Une robe en cuir rouge, visiblement sur mesure, avec des parties en lacets et des volants de tissu blanc au bas de la jupe.
À première vue, tenue peu adaptée à l'aventurier, mais le matériau est en cuir et duvet de dragon, offrant une excellente défense physique et magique. J'en fais l'analyse.
Coûte les yeux de la tête, mais elle le gagne, cette mage de tout premier ordre.
De plus, des bottes longues marron foncé, aussi en cuir de dragon probablement, et dans la main, un long bâton d'environ deux mètres…
Mais sa tenue me met horriblement mal à l'aise.
« (Vel, elle est probablement descendante d'une famille noble déchue.) »
Le murmure d'El est sans doute juste.
Depuis la fondation du royaume d'Helmut, il y a environ deux mille ans.
Beaucoup de maisons nobles sont nées, mais tout autant ont péri ou déclinées.
Ils ne sont plus nobles, mais ils gardent la fierté d'avoir été nobles, et l'espoir de renaître. Beaucoup gardent le « von » dans leur nom.
« (Ça se voit.) »
Même moi, après près de trois ans à la capitale, je sais distinguer le vrai noble du faux.
Les ojou-sama aux cheveux en rouleaux verticaux, il y en a pas mal.
Son visage est un peu dur, mais c'est une beauté noble.
Peau blanche et belle, son équipement lui va élégamment.
Mais elle a un truc bizarre en plus.
Une cape blanche pure, tissée en duvet de dragon juvénile semble-t-il.
« (Une vraie noble ne porterait pas cette cape.) »
Dans le royaume d'Helmut, le port de la cape est drastiquement réglementé.
La famille royale, évidemment. Les chefs de maison comtale et au-dessus. Les officiers généraux de l'armée. Les ministres en exercice.
Les généraux la perdent à la retraite. Les ministres aussi, sauf s'ils sont chefs de maison comtale ou plus.
Et les femmes n'y ont jamais droit.
Parfois, des roturiers la portent pour faire style, mode, mais la famille royale et la noblesse ne s'en offusquent pas.
Car les règles sont si strictes qu'un roturier en cape jure totalement, et passe illico pour ridicule.
Qui s'enivre de sa propre cape n'entend que des rires étouffés.
C'est devenu un rite de passage : les jeunes enfouissent leur passé capé comme une page noire.
« (Même Vel ne la porte pas…) »
« (Là, je suis aventurier.) »
De plus, la cape, dès qu'on y a droit, est fournie par le royaume, y compris les réserves.
« Puisque je suis né noble, je veux recevoir la cape de Sa Majesté. » C'est le vœu des nobles ambitieux.
Moi aussi, je l'ai reçue de Sa Majesté. Mais comme je bosse comme aventurier, je ne la porte pas.
Seules deux ou trois inspections de fief m'ont vu la porter.
Sinon, en activité d'aventurier, je ne la mets pas.
La Guilde aussi me traite en aventurier normal quand je ne l'ai pas.
C'est notre accord, à la Guilde et moi.
« (Mais sa cape, c'est de la très bonne came.) »
Bien supérieure à la dotation royale, avec une défense anti-magie élevée.
Mais le fait qu'une femme la porte prouve qu'elle n'est pas noble.
« Et donc, Weigel-san, quel est l'objet de votre visite ? »
« En tant que collègue aventurière, je suis venue saluer. »
« C'est aimable. »
Pourtant, son expression brûle d'une évidente rivalité envers moi.
Elle fait un mètre soixante-dix, cinq centimètres de moins que moi, mais elle bombe le torse, et son regard tente de me regarder de haut.
En plus, elle a une sacrée silhouette, sa poitrine approche celle d'Elise.
Sans sa tenue incohérente et son regard agressif, elle serait une beauté digne de ce nom.
« Vel-san a terrassé deux dragons, mais en tant qu'aventurière, vous êtes encore une débutante. »
« Ha… »
Je le sais bien, mais à quoi bon me le dire exprès ?
Alors que je m'interroge, El me sussure son intention.
« (Elle a changé de terrain de chasse pour venir ici, et elle veut dire : je suis au-dessus de toi.) »
Aventurière, elle n'a qu'à chasser librement et faire ses preuves. Pourquoi m'affronter ainsi ?
Pour moi, c'est pure perte de temps et d'énergie.
« (Y a plein de gens comme ça…) »
Luise marmonne aussi. Effectivement, les aventuriers, c'est plein de ce genre.
Milieu de requins, évalué de tout à rien par la société. Du coup, certains développent une conscience de soi hypertrophiée, angoissent s'ils ne vérifient pas sans cesse leur niveau et leur position.
« (En plus, elle doit avoir des pensées sur Vel, qui est noble.) »
Descendante de noble déchu, elle a donné son nom complet à la présentation.
« Maintenant on est déchus, mais un jour on renaîtra », ou « Je suis roturière mais je n'oublie pas la fierté de mes ancêtres nobles. »
Ce genre de raisons fait que beaucoup de descendants de nobles déchus ne lâchent pas leur ancien nom.
Comme c'est un passé perdu, l'attachement et l'admiration sont d'autant plus forts.
« (Et elle est définitivement jalouse de Vel, je pense.) »
Le dernier mot d'Ina scelle son attitude.
Mage de son calibre, elle a de grandes chances de devenir noble.
Au minimum, vassal héréditaire dans une maison noble, c'est dans la poche.
Mais à condition d'être un homme.
Dans le royaume d'Helmut, les chances qu'une femme reçoive un titre sont quasi nulles.
Parfois, une fille de famille royale ou grand noble reçoit un titre viager, mais pour elle, avec sa tenue bancale et élégante, c'est absolument hors de portée.
Quels que soient ses exploits de mage, elle ne sera jamais noble.
Tout au plus, un petit noble la prendra comme femme pour son argent, mais épouse principale ? Quasiment impossible.
Chez nous, même pauvre, un noble épouse une noble pour épouse principale. C'est la norme.
« (C'est pour ça, sans doute…) »
Elle est descendante de noble déchu, elle rêve sûrement de restauration.
Moi, je suis huitième fils de noble pauvre, ma descendance devrait tomber en roture.
Tous deux avons un talent magique que nous avons prouvé. Mais je suis devenu comte, elle reste aventurière de premier plan.
Cette frustration, elle la soulage en confirmant qu'elle est au-dessus de moi.
C'est un classique.
« Je suis venue après avoir entendu les rumeurs sur ce terrain de chasse. Quand j'opère, il arrive que des gens pitoyables en pâtissent, alors je m'excuse d'avance. »
Elle s'excuse par avance auprès de ceux qui risquent d'être lésés par ses gains.
Jolie assurance. Et en même temps, elle me cherche des noises.
« Inutile de s'inquiéter, la Forêt des Démons est vaste. »
Pas comme d'autres zones exiguës ou où les monstres se raréfièrent.
Cette forêt a des zones à part, le gibier ne baissera pas de sitôt.
« D'ailleurs, qui a pris combien et gagné combien. Ça n'a pas d'importance, non ? »
La Guilde des Aventuriers n'a pas de système de classement.
Qui a gagné combien, qui a versé combien, rien n'est public.
Les aventuriers riches attirent des parasites. Les faire fuir prend du temps, et réduit l'impôt à la Guilde. Donc la Guilde ne publie rien.
Seuls les excellents aventuriers voient leur nom circuler naturellement par la rumeur.
Et l'aventurier, son but n'est pas « gagner plus que les autres », mais « combien puis-je gagner moi ? ».
Je n'ai aucune envie de me mesurer à elle.
« Chacun fait de son mieux, chacun a ses résultats. C'est tout, non ? »
« Ma foi, vous avez une sacrée confiance en vous. »
Pourtant, l'humain adore se comparer aux autres.
Elle, ce sentiment est particulièrement fort.
Surtout, elle a l'air de tenir à ne pas perdre contre moi.
« Confiance, disons plutôt qu'on plonge dans un territoire, on chasse, on cueille. C'est tout. »
« Ara ara. Le héros tueur de dragons est un excellent élève qui adore les réponses modèles. »
« Quel con… »
El grogne involontairement, mais elle ne daigne même pas lui jeter un regard.
« Votre suiveur est bruyant. »
« Tss ! »
Son insultante réplique suivante fait bondir El, mais Ina et Luise l'en empêchent.
« Toi. Tu viens nous causer, tu insultes nos camarades. T'as un pet au casque ? »
« C'est vous qui jouez les chefs de clan, c'est enviable. »
Le dialogue de sourds continue, mais je commence à cerner ce qu'elle veut.
Elle veut un duel contre moi pour prouver qu'elle est au-dessus.
Et en tant que femme, elle veut prouver qu'elle est une meilleure aventurière que moi, pour en tirer un levier pour la restauration de sa maison.
En gros, elle veut se faire un nom, s'exposer au public.
C'est pour ça qu'elle me provoque exprès.
« Toi, tu tournes en rond. Tu veux un duel ? Dis-le. Mais… »
« Oui. Un duel magique dans la plaine ne rapporterait pas un centime. »
Elle a encore cette once de raison.
Sur ce continent, les mages sont en pénurie criante.
Un duel en conditions réelles entre mages est vu avec dédain par les autorités, voire punissable.
« Faisons sur la valeur estimée des prises du jour. »
« C'est la méthode la plus aventurière. »
Et puis, se tirer la bourre dans un coin désert ne gaspille que du mana sans rien produire. Raison ultra-rationnelle.
« Soit. Jusqu'au coucher du soleil, ou jusqu'à épuisement du mana, on peut arrêter plus tôt. »
« C'est toi qui as moins de mana que moi qui devrait t'inquiéter. »
« Le mana, ce n'est pas qu'une question de quantité. »
Dit-elle, mais son mana est de haut niveau, probablement dans le haut du panier.
En plus, son expérience d'aventurière surpasse la mienne. Aucune place pour la négligence.
« Hé. En tant que garde du corps, j'accepte pas du tout. »
« Mais si El et les autres viennent, l'équité du duel n'est plus garantie. »
Et en tant que noble, je dois accepter un duel loyalement.
« Juste pour aujourd'hui. »
« Uuu… Roderich-san va m'engueuler… »
« Dans ce cas, je m'en charge ! »
Pour El, mon devoir absolu de protection interdit mon action solo.
Mais de mon côté, passer pour avoir triché face à elle me déplaît.
Les deux arguments restent parallèles. Et là, avec un bruit de météorite, ce personnage tombe du ciel.
Naturellement, l'impact génère une onde de choc, et même cette femme doit retenir les volants de sa jupe à deux mains.
« Maître ? Pourquoi êtes-vous ici encore ? »
« Qui est-ce ? »
« Je suis le Grand Mage de la Cour ! Je vais arbitrer ce duel ! »
« Débutant qu'est le comte Baumeister, s'il lui arrivait malheur, ce serait fâcheux. Maître Armstrong. »
Étonnamment, elle ne montre aucun trouble face au Maître.
À la capitale, sa notoriété est haute, mais en province, peu connaissent sa tête.
Du coup, beaucoup imaginent un bel homme ou un bel homme mûr, et les femmes et enfants restent bouche bée en voyant le vrai.
« Une fille avec du foie ! C'est bien ! Le comte Baumeister, s'il lui arrive quelque chose, c'est embêtant ! Je surveillerai, et s'il y a le moindre pépin, je l'emporte ! »
« Soit. De toute façon, si ça arrive, ma victoire est certaine. »
« Ce ne sera pas nécessaire, mais par pure précaution ! Je ne m'inquiète pas du tout ! Alors, que le duel commence ! »
Au signal de départ, elle et moi nous envolâmes simultanément en vol rapide vers les tréfonds de la Forêt des Démons.
Mieux vaut aller vers les zones intérieures encore vierges de passage que d'attendre le gibier à l'entrée.
« Ah, oui. El, vous, vous prenez le point des cabosses. »
« Compris, mais… »
« Vel, t'as l'air de te soucier plus des cabosses que du duel. »
« Vu que Vel n'est pas là, moi et Wilma on assure la défense de l'équipe. »
« Pour le chocolat, les cabosses sont indispensables. »
Juste avant de m'envoler, j'avais ordonné à El et aux autres de cueillir les cabosses au point près de l'entrée.
Vu le duel, mieux vaut que j'aille à l'intérieur chasser du monstre pour monter la valeur.
« Dans tous les cas, Artelio-san en veut le plus possible… »
D'autres aventuriers en achètent aussi via la Guilde, mais la demande ne suit pas.
« Acheté tout ce qu'on apporte. »
« Prions pour la sécurité et la victoire de Vel-sama. »
« Compte sur moi. »
Elise, en future épouse légitime, me souhaite bonne chance.
Elle a aussi senti que cette femme m'agace un peu.
« C'est parti ! »
Je m'élance, un temps derrière elle, vers les profondeurs de la Forêt des Démons par magie volante.
« Bon, alors. Chasse au long cours, ça fait un moment. »
Quelques minutes plus tard, j'atterris sur un point où je détecte de multiples réactions de monstres.
En l'air, le Maître flotte, me surveillant.
Mais il a l'air de s'ennuyer. Il sort un bentō de son sac magique, le boulotte, et descend des litres de thé maté.
Regarder ça donne des brûlures d'estomac. Je commence à chasser.
D'abord, un cerf géant de plus de deux mètres. Un Wind Cutter concentré lui tranche le net la tête.
« Euh, ce monstre c'est… »
D'après l'Encyclopédie illustrée des monstres et ressources prêtée par Branterck, c'est un Wild Impala.
Ça me rappelle les documentaires africains de ma vie antérieure, où des bêtes similaires se faisaient chasser par des guépards.
L'Encyclopédie dit que le Wild Impala n'est que la proie des grands carnivores.
« Cette Forêt des Démons, tout est démesuré. »
Tout en parlant, je lévite le Wild Impala décapité.
Tête en bas, je le saigne sur place.
Le sac magique préserve la fraîcheur, donc pas obligatoire maintenant. Mais arroser le sol de son sang est crucial.
Car ce sang attire en masse les grands carnivores.
« Le Smilodon, ça rapporte. »
Lors de la précédente enquête dirigée par Branterck, un Smilodon abattu n'avait pas eu de prix à la Guilde, mais une vente aux enchères a eu lieu après.
L'acheteur : un comte nanti de l'ouest. Il a mis la peau tannée dans son salon pour l'exhiber aux invités.
En plus, malgré son régime carnivore, sa chair et ses abats sont délicieux.
Il les a servis à une réception, et le comte a juré avoir largement rentabilisé son achat.
Monstre absent des encyclopédies modernes, et abattu par Branterck, ex-aventurier de rang S, et Luise du Matō-ryū, en combinant leurs forces.
S'ils s'y étaient mis, ils en auraient eu plus, mais l'enquête était la priorité, ils n'ont traité que ceux qui s'approchaient. Ces trois derniers mois, l'activité principale étant la cueillette de cabosses, la Guilde affiche « Achat haut prix Smilodon », ce qui a attiré pas mal de candidats au jackpot, avec son lot de victimes.
Cette taille, et une vitesse bien supérieure à l'humain normal. Forcément.
« (Comment elle chasse, elle ?) »
Un excellent mage n'est pas forcément un excellent aventurier.
Les chances sont plus grandes, mais par exemple, un mage spécialisé feu qui tue au sort de feu.
Pour tuer un monstre à la vitalité bien supérieure aux animaux, il faut un feu intense. Résultat : le monstre est carbonisé.
Peu de parties utilisables, prix médiocre.
Tuer en abîmant le moins possible.
C'est la base. Donc il faut s'en prendre à plus faible que soi.
« Elle fait ça, elle ? »
Pendant que j'y réfléchis, plusieurs silhouettes de monstres apparaissent dans mon champ de vision.
« Des Smilodons… »
Quatre au total.
D'après l'encyclopédie, le Smilodon est solitaire.
Ils ont donc été attirés par le sang du Wild Impala.
Ils s'approchent de la mare de sang, la lèchent un moment, puis fondent sur moi tous les quatre.
L'homme, peu poilu, est une proie facile et copieuse pour eux, dit l'encyclopédie. C'est bien la réalité.
« Flippant… »
Les quatre Smilodons m'attaquent à tour de rôle, mais tous sont stoppés par ma Barrière Magique.
Je les regarde gratter ma barrière, et je passe à l'offensive.
L'important : abîmer le moins possible la proie.
Donc pas de Wind Cutter qui tranche, mais une version améliorée de la flèche magique que j'utilisais gamin pour la chasse.
Je compresse des branches d'arbres par magie, en aiguise la pointe, et vise le bulbe rachidien, point vital de tout être vivant, par l'arrière.
La proie me fixe, mais au début, elle esquive mes flèches arrière, ou elles ratent le point vital. J'ai pas mal raté.
Mais le Smilodon, obstiné à me bouffer, n'arrête pas d'attaquer.
Au bout d'une vingtaine de minutes, les quatre Smilodons ont le bulbe rachidien détruit par mes flèches arrière, et s'effondrent.
« Faut encore de l'entraînement. »
Je fourre les quatre cadavres dans mon sac magique et file au point suivant.
« Tous ne seront pas des Smilodons. »
À une dizaine de reprises, même méthode.
Smilodons, mais aussi des panthères nébuleuses (Nanpou Hyou) de taille similaire, des Rhino (géants rhinocéros), des Condors des Enfers (Hell Condor) oiseaux géants.
J'avais saupoudré le sang pour n'attirer que des carnivores, mais des omnivores et herbivores sont aussi venus m'attaquer.
Probablement pour punir l'intrus sur leur territoire.
Je bloque leurs assauts par Barrière Magique, transforme des branches en flèches, leur perce le bulbe rachidien par-derrière.
Vu de l'extérieur, c'est une tactique sans panache. Mais ainsi, le corps du monstre est peu endommagé, et le matériau se vend cher.
Et puis, la plupart des boulots consistent en tâches répétitives. Moi, ça me calme, ça me rappelle mes jours de salarié.
« Bon, mangeons un bout. »
Un certain rendement atteint, je déploie ma Barrière Magique, étale un goza sorti du sac, et déballer mon bentō.
Menu simple : trois gros onigiri avec umeboshi (réussis récemment), et une gourde de thé d'orge.
Midi, repas léger, je bosse.
« Le Maître n'est pas là… »
En mangeant, je scrute le ciel. Le Maître n'est pas dans mon champ de vision.
Il surveille sûrement l'autre.
« Enfin, le duel, peu m'importe. »
Je suis venu chasser en aventurier. Le duel n'est pas mon but principal.
Et perdre m'est égal.
Si elle gagne et se proclame numéro un, ma réaction sera : « Heee, c'est comme ça. »
En fait, je veux même savoir sur quoi elle base ce « numéro un ».
D'autres régions peuvent avoir de meilleurs aventuriers.
« Reprenons la chasse. »
Pause déjeuner finie, je reprends.
Je déplace un peu le point, abats un monstre, répands largement son sang, et enchaîne les bêtes attirées.
Pas seulement carnivores, omnivores et herbivores aussi. C'est mystérieux, mais tous, sans exception, tentent de me bouffer ou grattent ma Barrière Magique, pendant que mes flèches de branches leur traversent le bulbe rachidien par-derrière.
Ça a duré jusqu'au soir. J'ai établi la méthode pour chasser seul par magie.
Avec ça, même si je devais fuir en exil vers l'Empire Saint d'Arcart, je pourrais vivre en aventurier.
Et le Maître, revenu on ne sait quand, flotte au-dessus, bouffant goulûment d'énormes mangues cueillies on ne sait où.
Il me surveille, mais a l'air de s'amuser lui aussi.
« Déjà le soir… »
J'ai encore de la réserve de mana, mais le crépuscule approche. Je rentre.
« Vous usez d'une magie fort habile. »
« Si je les tranche ou les carbonise en spectacle, les matériaux ne valent plus rien. »
La source de revenus de l'aventurier, c'est la vente des matériaux des monstres abattus.
Hors quelques morts-vivants, pas de prime d'extermination, car les monstres restent dans leur territoire.
« Pourtant, le monstre fort est la norme. »
Tuer sans abîmer le corps pour vendre cher le matériau.
C'est la base. Forcer un monstre fort et l'abîmer, c'est risquer le coup pour rien.
Mieux vaut abattre proprement du petit gibier, c'est ça le bon sens de ce monde.
« Au fait, comment s'en est sortie cette fille ? »
« "La Tempête" Katharina ? Elle a fait un carnage spectaculaire ! »
« Le Maître la connaît. »
« À l'ouest, c'est une aventurière-mage super connue ! »
Débutante à quinze ans, en un an elle est devenue la numéro un de la région ouest.
« Je savais pas. »
« Le comte Baumeister, c'est pas grave. »
En tant que noble, j'ai dû mémoriser les nobles avant les aventuriers célèbres.
Et à l'école préparatoire d'aventuriers, on n'enseignait pas les noms des aventuriers actuels.
La pédagogie : « Au lieu de mémoriser les stars, devenez-en une. »
« Mais les gens font leurs classements tout seuls et colportent les rumeurs ! »
Comme dit le Maître, c'est la nature humaine.
« Quoi qu'il en soit, chacun pour soi dans ce métier ! Rentrons. »
« Oui. »
Nous volons vers la baraque de l'antenne. El et les autres, et cette fille, y attendaient déjà.
« Vel, les cabosses sont cueillies comme demandé. »
« Merci. »
« Ce gars rapporte gros. »
Actuellement, à la capitale et ses environs, Artelio a quasi le monopole du chocolat et du cacao.
D'autres maisons de commerce essaient de suivre, achètent des cabosses, font des essais et vendent.
Mais la qualité pose encore problème, ils n'ont presque pas grignoté de parts.
Toutefois, la qualité finira par s'aligner. J'ai conseillé à Artelio de « marquer la marque ».
« Marquer la marque ? »
« Vous êtes les premiers à produire et vendre chocolat et cacao, avec la meilleure qualité. »
Bientôt, la concurrence va noyer le marché dans la guerre des prix. Il faut se différencier par le haut de gamme, la qualité premium.
« Genre "Fournisseur de la Maison Royale". Les chocolats Artelio, c'est cher mais la qualité diffère. Contrôle qualité, estampille Artelio sur les produits sortis. »
« Et on autorise les revendeurs à afficher une enseigne. "Ici, on vend le chocolat Artelio." »
« Mais t'as bien eu cette idée. »
Pas mon idée originale.
Au royaume aussi, « Fournisseur de la Maison Royale », « Fournisseur du Duc Untel »…
Les boutiques et ateliers qui clament « Utilisé par la famille royale/noblesse » pour vanter le luxe sont légion.
« Du coup, on part sur "Estampille Baumeister". »
« Pourquoi notre nom ? »
« Si vous mettez "Estampille Artelio", la jalousie des alentours sera encore pire. »
Déjà riche grâce aux condiments, et futur fournisseur officiel du fief Baumeister, s'il sort sa propre marque, la jalousie redouble.
« Juste de la jalousie, encore… »
Mais si on nous met des bâtons dans les roues, c'est chiant. Alors, comme le cacao est une spécialité exclusive de la Forêt des Démons, la marque « Estampille Baumeister » a été actée pour chocolat et cacao.
« Artelio-san aussi, il a du pain sur la planche. »
Comme dit El. Son commerce existant, plus condiments, aliments, restaurants, franchises, et maintenant production et vente chocolat/cacao.
En plus, le travail de fournisseur officiel de chez nous s'ajoute. Normal qu'il soit débordé.
Mais c'est trop, alors il a commencé à sous-traiter une partie à des maisons moyennes contre redevance.
Raison : devenir fournisseur d'un grand noble fait exploser la charge de travail.
Heureusement, pas d'exclusivité. On a des années de relation, sa maison a bien grossi.
Donc lui confier le gros du boulot, c'est logique qu'il soit submergé un temps.
« C'est pour ça que les cabosses se vendent. »
« Manque de matière première pour le chocolat. »
Du coup, pas besoin de forcer la chasse aux monstres, je pense.
En fait, on a essayé de rapporter des cacaoyers pour étudier la culture, en confiant la recherche à des agronomes recrutés par la maison Baumeister.
Mais ça prend des années, et le cacaoyer ne pousse qu'en zone tropicale humide et ombragée.
Sur place, on le plante à l'ombre de bananiers. C'est la base.
Du coup, recherche sur bananiers et manguiers aussi. Une ferme expérimentale au sud du fief Baumeister a été créée, on commence par y faire pousser les plants transplantés.
À la base, ce sont des arbres géants de la Forêt des Démons. Impossible de savoir quand ça donnera. Entre-temps, la cueillette en forêt reste nécessaire.
« Ara ara, des propos bien peu combatifs. »
Pendant que je causais avec El, Katharina, qui avait fini sa chasse et attendait, s'immisce.
« La combativité, presente ou pas, le résultat change pas beaucoup. »
Dans ma vie d'avant, les chefs surexcités sans raison m'insupportaient. Ici aussi, je vois plein de nobles qui n'ont que l'énergie à revendre et ne font qu'emmerder le monde.
La combativité seule ne suffit pas, je pense.
Ou plutôt, cette fille qui vient provoquer en criant « duel » est celle dont l'énergie tourne à vide.
« Bref, comparez vite les résultats et dissolvons. »
« Na ! Le verdict ? »
« Peu importe qui gagne. »
Être numéro un n'ouvre pas l'accès à la forêt. Chacun peut continuer à son rythme.
Se mesurer pour savoir qui est supérieur, pour moi, c'est pure perte de temps.
« Oui oui, expertise, expertise. »
L'antenne près de la forêt est une baraque, mais vu la demande croissante à la capitale pour les produits et matériaux de la forêt, le personnel et les sacs magiques ont été augmentés.
Les achats sont mis en sac magique pour préserver la fraîcheur, et régulièrement expédiés par navire volant vers les destinations requises.
Actuellement, quasi 100 % partent à la Guilde centrale de la capitale pour enchères vers les marchands désignés.
« Alors, je commence. »
Katharina sort ses prises de son sac magique. La quantité est impressionnante.
Digne de son surnom « La Tempête », elle excelle dans le vent. Elle tuait d'un Wind Cutter tranchant la carotide d'un coup, mort par hémorragie.
« Impressionnant, la numéro un de l'ouest. »
Le personnel de la Guilde admire son niveau.
« Presque intacts. De beaux matériaux. »
Carotide en un coup. Aucune autre lésion.
Idéal pour la mode naissante chez les hauts nobles : trophées de monstres de la Forêt des Démons.
Les nobles sont des vantards.
Ils collectionnent du rare et cher, l'exhibent aux autres pour étaler leur fortune.
Jusqu'ici, le sommet était la tête de wyverne naturalisée. Prix fou, mais les nobles s'arrachaient.
Cher parce que peau, globes oculaires, crocs de wyverne ont des usages, et l'offre ne suit pas la demande.
Matériaux utiles gaspillés en déco, seul un noble très riche peut se le permettre.
« Mais la plupart l'ont déjà. »
Deux mille ans de royaume. La plupart des nobles ont leur tête de wyverne.
L'exhiber n'a plus beaucoup de sens.
Certains ont essayé tapis en peau de Wild Wolf, mais l'impact est moindre face aux dragons.
C'est là qu'est apparu le Smilodon unique abattu lors de l'exploration initiale.
Ses crocs caractéristiques, sa taille plus du double du Wild Wolf.
Et pour l'instant, sa présence n'est confirmée que dans la Forêt des Démons. Un aventurier moyen qui y va se fait bouffer.
Le premier noble de l'ouest qui en a fait un tapis a vu son nom retentir dans le monde mondain.
« Voilà pourquoi on a besoin de Smilodons le moins abîmés possible. »
Pour en faire des tapis, trop de blessures les rendent inutilisables.
Pour d'autres usages, ça va, mais.
« Blessure seulement à la gorge, c'est parfait. Mais… »
« Mais quoi ? »
« Les produits et monstres de la Forêt des Démons, tout est évalué aux enchères. »
Unique, inaccessibles sans être top aventurier. Résultat : l'offre ne couvre pas la demande, les enchères réservent l'achat aux nantis.
« Le verdict s'annonce palpitant. »
Katharina a l'air ultra confiante.
Et c'est mon tour.
« C'est… Encore moins abîmés. »
Et presque pas de sang versé.
Flèche de branche dans le bulbe rachidien par l'arrière.
« Donc, le sang est récupérable. »
« Oui. »
Mis au sac magique juste après la mort. Pas de rigidité cadaverique, pas de coagulation.
Le sang de monstre sert pour médicaments, fabrication d'outils magiques, catalyseurs. Tout s'achète tant qu'on en a.
« Et la quantité est plus importante. »
« La quantité, j'y ai pas trop fait gaffe. »
Aujourd'hui, je m'étais mis en tête : « entraînement à tuer sans abîmer ».
Le duel, je m'en fichais. Elle serait satisfaite si je le fais, c'est tout.
« Quantité près du double. Et celui-là, prix fou. »
« Ah, y avait un Smilodon albinos. »
Parmi mes prises, un seul Smilodon albinos s'était glissé.
Qu'un monstre géant soit albinos et survive dans la nature, c'est rare.
Il est un tour plus grand que les autres, peut-être pour ça.
« Sa fourrure, beaucoup de nobles la voudront. »
Même tapis de Smilodon, l'albinos est plus rare, donc plus de vantardise possible.
En plus, plus argenté que blanc pur. Superbe allure.
« Vous ne pourriez pas en chasser encore quelques-uns ? »
« Des albinos ? La part de chance est grosse. »
Probabilité : un sur quelques milliers à dizaines de milliers.
La Forêt des Démons est riche en gibier, les grands carnivores comme le Smilodon y pullulent à une densité effrayante. Mais même en chassant tous les jours, des années sans en voir.
« C'est vrai… »
Le verdict n'a même pas besoin de calcul précis.
Types et quantité de monstres : j'en ai près du double.
Donc, pendant que le personnel de la Guilde et moi causions de l'albinos, Katharina, ignorée, pique une colère.
« J'ai déjà gagné, non !? »
« Suffit de regarder, non ? »
Les résultats sont évidents. Et même sans me battre, elle abat seule autant de monstres de la forêt. Elle est déjà top aventurière. Inutile de forcer la comparaison, je me dis.
« Les aventuriers, c'est la constance sur la durée ! Le duel, c'est sur une semaine ! »
« Eeeeh !? »
Changement de règles brutal.
Ça me rappelle les gamins qui, au pierre-feuille-ciseaux, perdent et disent : « Au mieux des trois ! » Gagnent encore : « Au mieux des cinq ! »
Katharina est visiblement une très mauvaise perdante.
« Moi ça me va. »
« Moi pas ! »
J'ai dit une semaine à Roderich, pas de souci.
Mais El, chargé de ma protection, ne peut pas accepter mon action solo.
« Toi, t'as pas de camarades ? »
Si on fait combat d'équipes à effectif égal, El pourrait participer.
La réponse de Katharina est d'une cruauté déconcertante.
« Quand on est une aventurière de premier plan comme moi, on trouve rarement des camarades du même niveau. »
« Hein ? Tu as jamais fait équipe ? »
« Jamais ! J'ai tout accomplie seule ! »
En gros, comme le moi d'avant : solo.
Les mages d'élite gagnent seuls, donc s'isolent facilement.
Si dans leur jeunesse des parasites s'approchent, la tendance s'aggrave.
Et elle est femme.
Des aventuriers hommes visent sûrement le statut de gigolo.
« Un quatrième fils de baron quelque part m'a dit qu'avec lui, ma maison revivrait… »
Une femme aventurière, même en tuant plusieurs dragons attributs, n'obtient pas de titre.
Donc des fils de nobles sans héritage visent ses exploits et ses avoirs.
« Je deviens le chef nominal, toi tu me donnes tes résultats. »
Croire ce genre mène inévitablement au désastre. Son refus est juste.
Mais inversement, une femme seule ne peut pas restaurer une maison noble.
Elle pense que se faire remarquer en gagnant gros ouvrira la voie.
« C'est le monde, ça. Mais le comte Baumeister a eu droit aux mêmes, non ? »
Là, le flot bascule bizarrement.
Katharina jette un regard provocateur à El et aux autres.
« Des camarades qui se font porter par une mage d'élite. »
« Elle a du culot ! »
La première à réagir, c'est Ina, d'ordinaire la plus froide.
« Parce que tu es seule, ne critique pas notre équipe ! »
« Je préfère être seule que parasitée par des nuls. Je ne cite pas de noms, mais… »
« Si Vel le dit, j'accepte. Mais pas de toi ! Une tordue comme toi, c'est pour ça que tu es seule ! Faire semblant de t'isoler par grandeur d'âme ! »
« (Ina, arrête…) »
Moi comme elle, on ne peut pas intégrer un aventurier de niveau égal sans que ça coince.
Même avec un calcul d'intérêt, c'est la survie. Si au final les deux s'accordent et que ça marche, c'est bon.
Moi, avec ma tête de vieux, je relativise. Mais Katharina, à l'âge sensible, a trop côtoyé ce genre, elle ne fait plus confiance aux gens.
« Moi je sais pas faire de magie, je gagne pas autant que toi ! Mais j'ai ma fierté ! Battez-vous ! »
« Eeeeh !? »
Ina qui sort « duel », je m'y attendais pas.
Et en même temps, Katharina vs Ina, c'est plié d'avance. Ina est une maître de lance, mais la magie est d'un autre niveau.
« Alors moi aussi j'y vais. »
« Moi aussi, on m'a traité de parasite. Je participe. »
« Moi aussi, le rôle de soigneuse sera nécessaire. »
« Je protège Elise-sama. »
Ina seule, c't impossible. El, Luise, Elise, Wilma déclarent leur participation. Cinq contre une.
« El, ma garde ? »
« Je demande au Maître. »
« Non, moi aussi je participe ! »
Un duel à trois équipes : moi, Katharina, et l'équipe d'El.
Le Maître, au lieu d'arbitre de sécurité, décide de participer lui aussi.
« Qu'est-ce que vous fabriquez… »
Moi et Katharina, on est perplexes.
« Pourquoi ? Parce que ça a l'air super amusant ! »
« … C'est ça. »
Dans ma tête, je hurle : « T'es un gamin ! »
« L'arbitre ? »
« Je demande à Branterck ! »
Finalement, la participation forcée du Maître est acceptée. Demain, reboot : concours de chasse sur cinq jours (sur mes six restants). L'équipe avec la plus haute valeur estimée gagne.
Mais du coup, le résultat d'aujourd'hui, c'était quoi ?
Même en chasse normale, un goût d'inachevé persiste.
« Je suis pas si libre que ça… »
Une victime de plus.
Le soir, de retour au manoir, je consulte Branterck. Il accepte à contrecœur.
Si m'arrive quelque chose, la colère du margrave Breithleder ne s'arrêtera pas à une engueulade. Il a dû accepter.
« Une ojou-sama de noble déchu en surrégime, faut la trainer jusque-là ? »
« De toute façon, je comptais chasser à fond. Si je gagne avec un écart énorme, elle se calmera. »
« Espérons. »
Mais son visage affichait clairement : « Quel bordel… »