Je m'appelle Amadeus Freitak von Breithleder.
Je suis le chef de la maison du margrave Breithleder, qui gouverne la région sud du royaume d'Helmuth, dans la partie méridionale du continent de Lingaia.
J'ai trente-quatre ans cette année, quatre épouses et six fils.
Bien que beaucoup puissent m'envier, je pense tout de même avoir ma part de souffrances.
À l'origine, j'étais le second fils et n'étais pas censé hériter de la maison, mais mon père a soudainement levé une armée vassale de deux mille hommes pour partir en expédition et ne revint jamais.
C'est pour cela que j'ai dû hériter du titre en urgence.
Le but de l'expédition était d'obtenir un élixir capable de soigner la maladie de mon frère aîné, dans le domaine inexploré des monstres situé au-delà de la chaîne de montagnes et de la vaste terre inconnue de l'extrême sud.
Mon frère, destiné à devenir le prochain chef de la maison du margrave Breithleder, possédait un esprit brillant mais était de constitution fragile depuis sa naissance, et depuis environ un an, il était atteint d'une maladie mortelle qui le laissait sans lendemain.
« De quoi t'inquiètes-tu ? Même si je meurs, Amadeus n'a qu'à prendre la suite. Tu es bien plus fait pour être chef que moi, qui ne suis qu'un intellectuel. »
Mon frère affirmait constamment qu'il n'était pas bien qu'un homme aussi maladif devienne chef de famille noble, et il me pressait de prendre la relève, sans même se marier, ce qui inquiétait notre père.
À mon avis, mon frère était trop intelligent pour son propre bien.
Précisément parce qu'il était intelligent, il abandonnait la place de chef en invoquant sa maladie et me la cédait.
Pour éviter tout trouble de succession, il refusait même de se marier.
C'était peut-être la chose correcte à faire, mais j'aurais souhaité qu'il ait un peu plus d'ambition, comme les autres nobles.
S'il était mort jeune, s'il avait eu un enfant, j'aurais pu servir de tuteur et le faire hériter.
En voyant un tel frère, mon père a dû le plaindre et décider d'envoyer des troupes.
Il a hâtivement formé l'armée vassale et l'a menée en expédition vers l'inconnu.
Sa bonté lui revint sous la forme du pire des résultats.
« Et mon père ? »
« Le maître Alfred s'est battu vaillamment, abattant une multitude de monstres. Mais encerclés par une horde sans fin, il a trouvé une fin pitoyable … »
Mon père et ses hommes, ayant pénétré dans la forêt magique avec les renforts de la maison chevaleresque de Baumeister au pied des montagnes, avaient d'abord regonflé le moral grâce à d'énormes gains, mais furent bientôt encerclés par une horde de monstres.
Un moment, le mage en chef, Alfred, soutint le front par sa valeur.
Mais quand il s'effondra d'épuisement, l'armée s'effondra d'un coup.
Les soldats qui parvinrent à rentrer me firent leur rapport, mais leur regard était vide et ils sursautaient anormalement au moindre bruit.
Probablement une maladie mentale rare en ces temps paisibles, qui frappe les soldats ayant connu le champ de bataille.
« Merci pour vos peines. Reposez-vous maintenant. »
Sur deux mille partants, les survivants étaient moins de cent.
Les pertes imposées aux Baumeister, forcés de prêter main-forte, s'élevaient à environ quatre-vingts.
Sur une population d'environ huit cents âmes, le déséquilibre démographique était criant.
Le chef actuel doit en ce moment se creuser la tête pour y remédier.
Mais plus urgent que le sort de mes filleuls, une crise imminente menaçait ma propre maison.
« D'abord, je dois consulter mon frère … »
Mon père décédé avait encore désigné mon frère comme prochain chef.
Il me fallait donc annoncer l'échec de l'expédition à mon frère, cloué au lit par sa maladie mortelle.
Même si cela portait un coup fatal à son état.
« C'est compris … De par mon autorité de prochain chef, je t'ordonne : Amadeus, tu vois mon état, tu prendras les mesures nécessaires. »
Mon frère, le visage livide, parvint à se redresser sur son lit.
Il me confia la direction de la maison du margave Breithleder après la mort de notre père.
Son visage portait la marque de la tourmente.
Lui non plus ne voulait pas rester au lit en me laissant tout porter.
« Notre père est un idiot … Il aurait dû m'abandonner … »
Le lendemain, la servante apporta le petit-déjeuner dans la chambre de mon frère : il avait déjà rendu l'âme.
La rumeur courut qu'il était mort de colère, mais la réalité était bien celle-là.
Sans doute sa rage intérieure consuma-t-elle ce qui lui restait de vie.
À partir de là, je connus de grandes difficultés.
D'abord, j'annonçai la mort de mon père et de mon frère à la famille et aux branches collatérales, et déclarai que je devenais le prochain chef.
Certains parents prétendirent être plus dignes de succéder.
D'autres cherchèrent à faire de moi une marionnette pour tenir le pouvoir réel.
Je ne devais pas me laisser mépriser.
Mais mon père avait emmené dans la mort tous les hommes capables de m'aider.
Les deux mille hommes de l'expédition n'étaient qu'une partie de l'armée vassale, mais les cadres qui la dirigeaient étaient d'une grande qualité.
Surtout, la mort d'Alfred, un mage rivalisant avec le nouveau maître de cour Armstrong, que nous venions d'accueillir.
Leur disparition m'enfonçait encore davantage comme nouveau chef.
« (Maintenant, fais simplement ce que tu peux, dans l'ordre…) »
J'accomplis sans faille les funérailles de mon père et de mon frère.
Je me rendis à la capitale pour la procédure de succession de la maison du margrave Breithleder et recevoir la cérémonie d'héritage de Sa Majesté.
J'envoyai une indemnité majorée aux familles des soldats morts, et la même condition s'appliqua à la maison chevaleresque de Baumeister.
Pour cette dernière, il était impossible de se contenter du taux habituel.
Puisque la faute incombait clairement aux Breithleder, il était naturel qu'ils l'acceptent en silence.
Car depuis la mort de mon père et de mon frère, le margave de Browa, qui gouverne l'est, profitait du chaos pour mener des opérations de subversion auprès de mes filleuls frontaliers.
Mes filleuls limitrophes et ceux du côté de Browa.
Chez tous les nobles, des conflits existent dès que les terres se touchent.
Conflits territoriaux purs, droits d'eau, parts des forêts et mines à gestion partagée qui chevauchent la frontière.
Les Browa ont dû ordonner à mes vassaux d'agir, pensant pouvoir arracher de bonnes conditions en nous frappant maintenant.
Un homme qui choisit un si mauvais moment pour faire une chose si déplaisante.
Pourtant, je parvins peu à peu à calmer ces troubles et à stabiliser mon domaine.
J'ai dû commettre bien des erreurs.
Les relations avec la maison de Baumeister, que l'expédition avait tant incommodée, se sont complètement détériorées.
Mais vu de l'intérêt global des Breithleder, c'est une affaire mineure.
Cruel à dire, je ne suis pas un dieu omnipotent.
Je continue d'envoyer des caravanes pour m'acquitter du minimum d'obligations.
Si l'autre partie faisait un pas vers moi, je pourrais plus facilement tendre la main…
J'ai ouï-dire que l'héritier me déteste.
Si au moins le cinquième fils, Erich, réputé intellectuel, héritait ou entrait comme vassal, les négociations seraient plus aisées.
Mais Erich lui-même, détestant les troubles de succession, est parti à la capitale devenir fonctionnaire subalterne.
Réussir l'examen de recrutement du premier coup, même pour un poste subalterne…
C'était vraiment un talent gâché.
Je l'aurais bien gardé, mais il a refusé vu les inconvénients.
« J'ai une montagne de choses à dire à ton père. Mais à son fils, ça ne sert à rien. »
Pourtant, j'ai gagné un excellent nouveau vassal.
J'ai réussi à engager Brantack, le maître de magie d'Alfred, un aventurier de haut rang portant le titre de Tueur de Dragons.
« Je ne vaux pas Alfred comme remplaçant, cela dit. »
À notre première rencontre, Brantack ne semblait qu'un mauvais plaisant aux allures de playboy, et j'avais été inquiet.
Mais une fois engagé…
Sa puissance magique est inférieure à celle d'Alfred, mais ses vingt ans d'aventurier de premier rang parlent d'eux-mêmes.
Son expérience sociale et son réseau, grâce aux disciples qu'il a formés dans tout le pays, sont vastes.
Peut-être est-il même supérieur à Alfred en tant que vassal noble.
« Au fait, Brantack. Ma tante… »
« Mon seigneur, rien que ça, je vous en prie… »
Dès qu'il devint mon vassal, Brantack cessa immédiatement son ton familier, montrant une grande adaptabilité, et me soutint tant comme mage que comme conseiller avisé.
Son seul défaut : un célibat radical, refusant tous les mariages que je lui proposais.
Beaucoup d'autres choses se passèrent, mais ce que je veux dire, c'est que le jeune homme que j'étais a été tantôt freiné, tantôt aidé par divers gens pour en arriver là.
Ayant dépassé la trentaine, je dois maintenant conseiller les jeunes en difficulté.
Quelques jours après le rapport de fin d'exploration de la ruine souterraine antique par mes excellents filleuls, les barons Baumeister.
Je me trouvais à la capitale pour affaires, ayant utilisé la téléportation, et recevais la consultation de trois jeunes gens.
« Haha, la magie de Baumeister est bien pratique. »
Commençons par une conversation légère.
Vraiment, cette téléportation est commode.
Normalement, il faut payer une fortune pour prendre un vaisseau magique ou passer du temps en diligence ; là, j'arrive en un instant.
Je viens une fois par semaine.
Un jour fixe le matin, le baron Baumeister vient me chercher à Brehiliak.
Un autre jour fixe le matin, il me raccompagne à Brehiliak. Je vis ainsi depuis deux ans et demi.
Le fait de pouvoir opérer à la capitale la moitié de la semaine est extrêmement avantageux.
Je ne suis pas simplement un grand noble, je supervise les nobles du sud.
Jusqu'ici, la distance m'empêchait de me montrer souvent.
Mais face aux nobles pourris du centre, me montrer en personne, pas seulement par mes ministres résidents, donne souvent l'avantage.
Cela facilite aussi la création de nouveaux réseaux et le renforcement des liens.
Même en payant une fortune au baron Baumeister, le profit est largement positif.
« On sait que le margrave Breithleder utilise le baron comme transporteur… »
« Hé, on dirait que vos soucis sont encore plus profonds que je l'imaginais. »
Les trois jeunes agneaux tourmentés qui me consultent.
Le premier, quinze ans, ami du baron Baumeister depuis l'école préparatoire d'aventuriers.
Membre du même parti, et accessoirement commandant des vassaux de la maison Baumeister : Elvin von Arnim.
Lui aussi est le cinquième fils d'une petite maison chevaleresque de l'ouest, et sa naissance ne diffère guère de celle du baron Baumeister.
Il y a des écoles préparatoires à l'ouest, mais il a choisi celle de Brehiliak au sud.
Parce que son talent à l'épée était si grand que ses frères l'ont ostracisé. Une histoire banale.
Mais grâce à cela, il a rencontré le baron Baumeister.
Je pense qu'il faut voir le bon côté.
« Contrairement à Iena et Luise, je ne suis pas en position de consulter… »
« Ne vous en faites pas. Vous êtes le vassal du baron Baumeister. Je reçois la consultation d'un vassal de mes filleuls. Moi aussi, la vingtaine a été une suite d'épreuves. »
Encore maintenant, c'est une suite d'épreuves, mais le fait d'avoir pris l'habitude change beaucoup.
« Merci. »
Les deux autres sont, comme on s'y attend, Iena Suzane Hirenbrant et Luise Yolande Aurelia Ofelvek, quinze ans toutes deux.
Toutes deux filles de mes vassaux.
L'une est instructrice de lance, l'autre de style magique martial ; elles sont de rang moyen dans la maison.
Elles sont aussi amies du baron depuis l'école préparatoire.
Et maintenant, candidates concubines du baron qui a fondé sa maison.
La place d'épouse officielle a été prise par la petite-fille du cardinal Hohenheim, pour des raisons de rang.
J'espère qu'elles recevront la plus grande affection.
L'idée de leur imposer d'autres femmes a été écartée faute de candidates d'âge convenable dans ma famille, et parce qu'elles risquaient de déplaire au baron.
« Donc Iena-san et Luise-san ont le même souci ? »
« Oui. »
« C'est un souci extrêmement grave. »
Luise-san, d'habitude si insouciante, dit « grave » : c'est donc vraiment grave.
En fait, j'ai tout de suite compris de quel souci il s'agissait.
« Le fardeau, c'est les deux milliards de cents ? »
À ma question, les trois baissèrent la tête en même temps.
« Effectivement, c'est trop. »
« C'est même proche du harcèlement. »
En effet, comme dit Luise-san.
Même pour moi maintenant, deux milliards de cents…
Non, même en considérant les réserves monétaires de la maison du margrave Breithleder, impossible à réunir immédiatement.
Bien sûr, l'actif total incluant les terres est plusieurs fois supérieur.
« Un aventurier fait une découverte inattendue et gagne une fortune. C'est un rêve, mais le montant est trop… »
Même Iena-san, d'habitude si calme, semble perplexe.
Je vois. Un aventurier vise la gloire, obtient une fortune inattendue, suscite l'envie.
La guilde n'a pas de loi imposant le secret sur les gains individuels.
Avec le temps, impossible d'empêcher les fuites.
Gagner quelques dizaines de milliers de cents par jour : les connaissances sont jalouses et demandent à boire.
Quelques centaines de milliers : on les envie encore plus, on veut gagner autant.
Quelques millions : on devient un « millionnaire », condition minimale pour être considéré comme riche.
Mais au-delà.
Les demandes de prêts, d'investissements frauduleux, les parasites affluent.
Les amis et connaissances augmentent anormalement.
Pire, on peut être mêlé à des crimes.
Tout le monde veut de l'argent, mais en avoir attire les ennuis.
Le monde ne va pas comme on veut.
« (Donner deux milliards de cents d'un coup à des adolescents qui n'ont jamais vu de gros sous. Effectivement, c'est proche du harcèlement.) »
Pour l'instant, ce n'est pas publique, mais si on apprend qu'ils ont touché cette somme ?
Vu le montant, des ennuis bien pires sont prévisibles.
Mariages forcés pour l'argent, et pour Elvin, sa famille pourrait même provoquer quelque chose.
Même pour Iena-san et Luise-san, leurs familles pourraient manigancer.
« Si leur famille demande juste de prêter ou donner l'argent, c'est encore le moindre mal. »
Au pire, pour hériter d'Elvin après sa mort, sa famille pourrait envoyer des assassins.
C'est un montant si énorme.
Surtout Elvin, qui n'est pas proche de ses frères.
« Nous aussi, c'est pareil. »
« Pour nous, femmes, c'est encore plus grave. »
Les femmes ne pouvant généralement pas hériter, l'option d'Elvin — s'affranchir par l'argent — leur est fermée.
« Ça pourrait devenir : "Étends notre dojo de lance dans tout le royaume, sors l'argent." »
« Hé ? Le dojo de la famille d'Iena-san n'est-il pas une école assez majeure ? »
« Un ancêtre a obtenu la licence complète et les droits de gestion du siège. Mais avec cet argent, on pourrait faire pression au siège pour prendre la tête… »
« Nous aussi, ça pourrait arriver… »
Je vois. Si l'argent permet de prendre la tête du siège d'une école majeure, ces vassaux subalternes pourraient devenir des figures que d'autres dojos salueraient bas.
Une forme d'ascension sociale pour eux.
La question est : leurs parents résisteront-ils à la tentation ?
« C'est trop d'argent, on ne voit que des inconvénients. »
« Compris. Mais vous ne pouvez pas refuser. »
Le royaume, pour s'excuser de les avoir mis en danger, leur verse cette somme.
Non, ce n'est pas exact.
J'ai lu le rapport de Brantack : le royaume n'y perd pas.
Il paie gros, mais récupère des actifs d'une valeur supérieure.
À long terme, ce montant sera récupéré avec bénéfice. Ce ministre des Finances l'a calculé.
« Hein ! C'est impossible ! »
« "Mieux vaut tout me donner qu'au royaume !" ou "C'est irrespectueux envers Sa Majesté." »
Le second reflète le vrai sentiment des nobles : ils craignent un royaume trop fort.
Moi non plus, je ne veux pas qu'ils rendent l'argent sans condition.
« Oui, c'est impossible. »
« Mince… »
Elvin laissa tomber les épaules, mais d'autres solutions existent.
Simplement, ce n'est pas à moi de les expliquer.
J'actionnai la sonnette proche, et un homme entra.
Notre mage attitré, Brantack.
« Yo, pas de souci de faillite, hein ? »
« Ne soyez pas méchant. C'est vraiment grave. »
« Pardon, pardon. C'est vrai que c'est trop. »
Grâce à leur présence dans le parti du baron Baumeister, ils ont nettoyé une ruine que personne ne peut normalement nettoyer, et obtenu d'énormes résultats.
Ils ont droit à une récompense conséquente, et leurs exploits le justifient.
Mais deux milliards de cents ne mènent qu'à la ruine.
Que faire ?
J'ai reçu la consultation, mais la réponse vient mieux de Brantack, ancien aventurier.
Il saura gérer ce cas.
« Vous avez le livret reçu à l'inscription au siège de la guilde ? »
« Oui. »
À la question de Brantack, les trois hochèrent la tête.
« Article 27, paragraphe 4. Le système de contestation de la répartition des gains. »
Je n'ai pas d'expérience d'aventurier, donc je ne connais pas, mais c'est une vieille guilde : ses règles sont bien rodées.
« Système de contestation de la répartition ? »
« Oui. »
Selon Brantack, la répartition de base est l'égal partage.
Mais on intègre souvent un novice dans un parti aguerri, on le traite en apprenti et on baisse sa part temporairement.
Ou un vétéran rejoint un parti novice pour le guider, et touche une part plus grande tant qu'il y reste.
Les arrangements varient selon les cas.
Mais certains en abusent.
« On retient un novice déjà opérationnel avec une part basse et on l'empêche de partir. Un vétéran inutile reste indéfiniment pour toucher une grosse part. Les aventuriers, c'est du pareil au même. »
Pour survivre, ou pour gagner plus que les autres, on trompe et on exploite.
Aventuriers ou nobles, c'est pareil.
« Les victimes portent plainte au siège. Des enquêteurs viennent, entendent les parties, et proposent parfois une médiation. »
Pas de force contraignante, l'efficacité dépend des gens. Mais le plaignant et le parti visé sont fichés, ce qui réduit les futures victimes.
C'est le vrai but du système.
« Mais ce système sert à contester une part trop basse, non ? »
« Non, c'est pour contester la répartition, quel que soit le motif. Rien n'interdit de contester une part trop élevée. »
« En effet, ce n'est pas écrit… »
En vérifiant le livret de Brantack, c'est exact.
On a exploité un angle mort du règlement.
Personne ne conteste d'avoir trop gagné, d'ordinaire.
« Vous trois, servez-vous en pour tout refiler au gamin. »
« Compris. »
Les trois, ravis d'avoir trouvé la parade, partirent pour le siège de la guilde.
Le baron Baumeister sera « pris au dépourvu », c'est certain.
Pour moi, qu'il concentre l'argent est avantageux.
« Au final, Sa Majesté, le maître Armstrong et le ministre Ruckner s'y attendaient ? »
« Sans doute. Sinon, ils n'auraient pas pris cette décision. »
Quelques jours plus tard, les trois revinrent rendre compte.
Ils avaient gardé cent millions de cents chacun, et reversé tout le reste au baron.
Les enquêteurs, après les avoir réentendus sur les combats, reconnurent que sans la destruction du second golem dragon par le baron, les trois seraient morts.
La majeure partie de la récompense lui revenait de droit.
Ils émirent une recommandation en ce sens.
Mais c'est ironique : avoir partagé normalement, puis subir une contestation pour « trop », et voir cela fiché.
Le baron Baumeister est né sous une étoile capricieuse.
Quoi qu'il en soit, une contestation laisse une image négative.
La guilde a dû envisager de ne pas ficher, mais sans ficher, les trois seraient éternellement vus comme ayant empoché deux milliards.
Ils ont dû ficher à contrecœur.
De toute façon, une telle fiche n'affecte en rien l'estime du baron.
Au contraire, le rapport détaillé des combats souterrains va rehausser encore sa réputation.
Ces trois auront à porter le poids de cette somme astronomique et de l'attention publique.
Mais pour le baron, c'est « de toute façon », je l'exclus.
C'est pour sa vassale et ses deux concubines qu'il doit endosser.
Ils n'ont pas fait le mauvais choix.
« Au fait, la demoiselle Elise n'a pas contesté. Elle n'a même pas consulté les trois ? »
« C'est que… Brantack. »
Effectivement, les femmes ont une position basse dans ce pays.
Si Iena-san et Luise-san détiennent une grosse somme, les hommes adultes autour vont bouger, c'est effrayant.
Mais Elise-san est la petite-fille du cardinal Hohenheim.
Personne n'osera l'approcher.
Et connaissant Elise-san…
Elle a probablement tout confié au baron.
Le baron n'est pas idiot : il ne méprisera pas celle qui s'est évanouie en lui donnant son mana pour abattre le golem dragon.
Contrairement aux trois, elle n'avait pas besoin de contester.
« Elle fera un don, de toute façon. »
« Ce don, cette fois, n'est que pour la forme. »
Ce don dérisoire face aux nouveaux droits acquis… ils s'en moqueront.
« Ne me dites pas que l'argent s'accumule chez le gamin ? »
« Oui, n'en dites pas plus. »
En résumé.
Sa Majesté et le ministre Ruckner voulaient relancer l'économie royale stagnante.
Surtout les bidonvilles qui s'étendent en périphérie de la capitale.
S'ils s'aggravent, ils pourraient causer le déclin du royaume.
Pendant qu'ils réfléchissaient, est apparu un mage extraordinaire capable d'abattre un dragon antique.
De plus, sa famille est une maison noble de la frontière sud.
Et adjacent à elle, une vaste terre inexploitée.
Le royaume seul devrait y investir un budget colossal.
Mais vu le risque d'échec, le ministre Ruckner ne peut pas engager si facilement les fonds.
D'autant qu'il a un frère qui lui fait opposition.
Non, ce n'est pas exact.
Quand un haut personnage tente quelque chose de nouveau, une opposition apparaît toujours.
Même si c'est une bonne mesure, des gens s'y opposent pour en tirer profit.
L'échec potentiel est pour eux une arme délicieuse.
La réussite rendrait plus de gens heureux, mais ils s'en fichent.
Revenons au sujet. Le baron Baumeister, héros Tueur de Dragons apparu soudain, a ensuite abattu un second dragon dans la plaine de Parkenia, contribuant à sa libération.
Et cette fois, il a réussi l'exploration d'une ruine souterraine antique regorgeant d'objets d'une utilité extrême.
Le royaume a réussi à concentrer les fonds sur le baron sans perdre au change.
Dès lors, une seule possibilité reste.
« (Confier le développement de la vaste terre inexplorée du sud en en faisant le fief du baron Baumeister.) »
Heureusement, les fonds de développement sont plus que suffisants.
Et si ça échoue, c'est sur la bourse du baron.
La maison royale a récupéré des actifs valant plus que ce qu'elle a payé.
C'est pour ça qu'ils sont effrayants.
« (Alors, la prochaine étape, c'est le traitement de la famille d'origine… ) »
C'est un endroit que je trouve moi-même épineux.
Réduction du fief à une taille digne d'un chevalier.
Actuellement totalement inexploité, le royaume pourrait le confisquer pour négligence ?
La procédure sera probablement un ordre de division du fief.
Quoi qu'il en soit, comment le seigneur actuel va réagir.
Le chef actuel est calme, mais l'héritier m'est incompréhensible.
Je ne l'ai jamais vu, ce qui n'arrange pas mon anxiété.
Les rumeurs disent qu'il n'est pas très capable en tant que noble.
« (Un simple ordre de division provoquera une révolte. Le royaume envisage-t-il un transfert vers un fief convenable près du centre ?) »
La seule inquiétude, c'est la distance entre le gouvernement central et la frontière sud.
Le royaume peut estimer qu'une si petite maison chevaleresque ne mérite aucune considération.
Mais si on l'irrite malencontreusement et qu'il fait obstruction pendant le développement, moi, son parrain proche, j'en subirai les contrecoups.
« (Il y a aussi la possibilité qu'ils le laissent pourrir exprès pour me tirer les jambes.) »
Un développement à grande échelle d'un vaste territoire.
Or, le baron n'a pour l'instant que de l'argent et quelques vassaux.
Vu l'étendue, au minimum un comté.
Sans moi, ce serait un margaveat de premier ordre.
Une maison comtale entièrement neuve qui se dresse de zéro.
Compte tenu de la charge, la probabilité qu'on me demande de coopérer est nulle.
Aider crée une dette, c'est la règle du monde.
Ici, cela signifie d'abord placer du personnel digne d'une maison comtale.
Chaque noble veut caser ses parents ou vassaux inemployés.
L'Église aussi : combien d'églises pour un tel fief ?
Y placer du personnel à chaque fois, c'est une forme de privilège.
Bien plus important que le don temporaire d'Elise.
Ou plutôt, ce don sert sans doute à dire : « Développez vite avec ça. »
Un village né = une église de plus = un prêtre de plus.
Un fief de cette taille nécessitera une succursale importante, donc des postes de cadres supplémentaires.
C'est une logique qu'un enfant comprendrait.
Ensuite, le placement de main-d'œuvre pour le développement.
Les marchands et paysans de son fief auront de nouveaux débouchés et du travail.
Ils ramèneront l'argent gagné pour le consommer sur place.
Vu la distance, ce sont les nobles du sud, moi y compris, qui en profiteront le plus.
Pour s'accaparer une part de ces privilèges, on traite le « bossu » de la famille d'origine avec négligence.
« C'est un petit seigneur, après tout. » Comme justification.
« (Faut-il les sonder une fois ? J'ai justement une demande d'aventurier que seul le baron peut remplir.) »
Réfléchir trop ne sert à rien, et le royaume attend peut-être un changement avant d'agir.
Je décidai de confier un travail au baron et entamai une discussion détaillée avec Brantack.
***
« Encore de l'escorte ? »
« Cette fois, ce n'est pas si dangereux. »
« Pour le danger, peut-être. Mais les négociations fastidieuses… »
« Que ce soit fastidieux dépend de l'adversaire. »
« Ça va sûrement virer au scandale. »
Pourtant, en tant que margrave Breithleder, j'ai le devoir de protéger la vie de mes nombreux sujets.
Je pris donc la décision de faire bouger les choses, le cœur endurci.
***
« Ça fait un bail que je suis revenu. »
« Moi, j'ai ramené les bagages la semaine dernière. »
« Pour Vell, c'est ça. »
Après un séjour forcé de deux ans et demi à la capitale, une première exploration de ruine souterraine où j'ai failli mourir, et la résolution sans encombre de plusieurs affaires mêlant adultes et politique, nous rentrâmes enfin au manoir de Brehiliak.
En fait, grâce à la téléportation, j'y retournais parfois, mais entre les études et entraînements d'aventurier, et les rendez-vous avec Elise, le temps passé réellement au manoir était maigre.
C'est dommage pour un manoir si bien équipé, mais enfin, je peux m'y installer.
Après ce premier travail, l'exploration de la ruine, nous touchâmes les récompenses pour les découvertes, saluâmes Erich-niisan et les gens de la maison Brant, le maître Armstrong, Warren-san et tous ceux qui nous avaient aidés à la capitale, puis téléportâmes vers Brehiliak.
Au cours de ce processus, un incident survint : El et les deux autres me reversèrent la majeure partie de leurs gains.
Trop d'argent, disaient-ils, source d'ennuis.
Et ils utilisèrent même le système de contestation de la guilde.
Sans ce système, pas de trace officielle, et la rumeur « ils ont une fortune » aurait fini par se propager.
De plus, Elise me confia la quasi-totalité de sa part.
Le paiement est échelonné sur vingt ans, mais au lieu de pièces de platine, cinq « billets du royaume » se trouvent dans mon sac magique.
Ces billets sont des plaques de bois utilisant la technologie des outils magiques.
Présentés au château, ils s'échangent contre la valeur inscrite.
L'équivalent ancien des billets de clan.
La technologie magique empêche la contrefaçon, mais les porteurs sont si rares que les responsables mémorisent les visages ; aucun cas de faux n'a été signalé.
Faire du faux avec des billets si faciles à repérer, pour risquer la peine de mort pour contrefaçon, personne ne tente.
Les pièces d'argent et d'or sont parfois contrefaites, avec exécutions, mais les billets du royaume sont quasi introuvables.
Ils ne sont émis que pour des sommes impossibles à payer en platine, et circulent à peine.
Chaque billet vaut un milliard de cents.
J'ai donc donné cent pièces de platine aux trois qui refusaient leur part, et récupéré les billets.
Ils disaient qu'un chiffre de moins n'aurait pas posé problème, mais la part de répartition serait devenue trop faible.
Je leur ai quasi imposé cent millions.
« Moi aussi, emmène-moi. On me dit de réduire les frais. »
Revenons à l'histoire. Brantack-san m'ayant demandé de l'emmener, je le ramenai à Brehiliak.
Ma téléportation, malgré l'entraînement, ne porte toujours que six personnes incluant moi-même. Cette fois, nous passâmes juste à six.
« Désormais, quand j'ai affaire à la capitale, je ferai appel au gamin. »
« Et si tu es en mission d'aventurier ? »
« Attendre un ou deux jours, c'est encore rapide. Et ça économise les frais. »
Trop commode : Brantack-san et son patron, le margrave Breithleder, ont jeté leur dévolu sur moi.
De toute façon, les mages capables de téléportation ou communication doivent s'enregistrer, impossible de le cacher.
Pour le maintien de l'ordre, et parce qu'ils peuvent être réquisitionnés en cas de crise.
Même si aucune réquisition n'a eu lieu depuis près de deux cents ans.
Bref, je ramenai Brantack-san à Brehiliak, rendis compte au margrave, puis dépose mon transfert à la guilde de Brehiliak, et ces derniers jours, je chassais normalement des monstres dans la zone la plus proche.
Aucun aventurier n'est forcé d'accepter une mission royale dès le début ; normalement, on commence par chasser patiemment.
Je me rendis dans la forêt désignée par la guilde et y chassai.
Ours-monstres, loups-monstres, sangliers-monstres.
Ces bêtes sont des animaux sauvages attirés dans la zone, qui mutent soudain en monstres.
Leur trait : plusieurs fois la taille normale, et un noyau magique dans le corps.
Aussi, reproduction et croissance anormales, et leurs matériaux (viande, os, fourrure, crocs) se vendent cher.
Mais un ours plusieurs fois plus gros qu'un normal, un humain ne peut pas le gérer.
Un coup de patte peut tuer sur le coup.
C'est ce danger qui justifie les gros gains.
« El et Iena sont motivées. »
« Leur baptême du feu était si hors norme… »
En effet, comme dit Elise, El et Iena ont connu l'extrême dans la ruine.
Même contre le second golem dragon, pendant que Brantack-san et moi tenions la magie, elles couraient affronter les golems qui approchaient.
Mieux que d'être inutiles, mais un baptême pareil, c'est trop.
Luise est toujours pareille, pas de changement. Elise, en soigneuse, n'intervient que si quelqu'un est blessé.
Hormis son tour de cuisine.
« Bon, on a assez chassé, on rentre ? »
Dès l'entrée, El et Iena sont restées en première ligne, Luise en appui.
Moi et Elise, dans la barrière magique arrière, prêtions à intervenir. Le compte me semble suffisant.
J proposai la retraite.
« Oui. On a l'air d'avoir assez. »
« Euh… Luise-san ne chasse pas ? »
« Je laisse faire à ces deux-là et fais l'appui, mais y'a rien à faire. »
Ces jours-ci, El et Iena ont abattu pas mal de bêtes en étant au centre.
Elles sont satisfaites, et c'est une bonne expérience.
Pas que nous ménagions nos efforts ou baissions la garde.
« Des gens irresponsables dehors critiquent El et les autres. »
Dans tous les mondes, la jalousie d'autrui est terrifiante.
Moi qui ai abattu un dragon, des nobles et mages murmurent « un gamin chanceux ».
À Luise, des pratiquants du style magique martial disent « gamine immature ».
Elise, traitée en sainte, n'a pas de mauvaise réputation, mais El et Iena subissent des critiques plus dures.
« Ils ont juste eu la chance de suivre le baron Baumeister. »
Pour les gros gains de la ruine, les critiques ont redoublé.
Une exploration normale rapportant autant est un miracle.
La découverte d'objets rares a poussé le royaume à les racheter cher pour les monopoliser.
Même le fait qu'elles aient cédé la majeure partie au baron est connu, mais il reste cent millions de cents par personne — environ cent milliards de yens.
Inaccessible pour un aventurier ordinaire, d'où la jalousie accrue.
Moi aussi, j'ai eu droit à « On est plus utiles que ce jeune maître et ces gamines » de la part de types louches.
Pour Luise, être disciple du maître Armstrong la met à l'abri des critiques ouvertes.
Nul ne cherche querelle ouvertement avec ce maître.
Moi non plus, je n'oserais pas.
« Elles ont obtenu un tel résultat, refusé la majeure partie, et on les critique encore ? »
« Même un cent million, c'est énorme. Ça donne envie de critiquer. »
Elise n'accepte pas, mais une partie, même minime, est une somme folle.
Surtout la valeur du vaisseau magique.
Les nouveaux vaisseaux, mis en service grâce au noyau géant du dragon antique, assurent déjà des lignes régulières, couvrent leurs frais par les tarifs, et permettent l'entretien et la formation.
En temps normal, ils assurent la logistique ; en guerre, ils deviennent une force de frappe et de ravitaillement.
Avant notre départ, le royaume en avait huit opérationnels, réserves comprises.
Le noyau géant du dragon antique a permis de mettre en service le super-vaisseau, baptisé du nom de notre continent, Lingaia, actuellement en entraînement militaire.
Le noyau du Grand Grant a permis un second vaisseau, déjà sur les lignes existantes.
Et maintenant, les sept vaisseaux utilisables de la ruine, les deux cristaux magiques des golems dragons, et les deux sources d'énergie de la ruine permettent quatre vaisseaux de plus.
Grâce à nous, le royaume dispose de plus de vingt vaisseaux opérationnels, et l'armée progresse sur l'armement du super-vaisseau.
Nous avons donné une supériorité militaire nette sur l'empire sacré d'Arkart au nord. Cette récompense est justifiée.
Ceux qui critiquent El et Iena sont juste jaloux de cette chance.
« Bon. On rentre ? »
El jugea aussi qu'on en avait fait assez.
Il essuya son épée et nous appela.
« Belle lame, bien tranchante. »
« J'ai gagné gros. Je m'offre une bonne arme. »
El a acheté une bonne épée avec sa prime.
Il passe son temps libre chez l'armurier à regarder les lames, et en possède près de dix, rechanges compris.
Dit-il, petit, il n'avait que les vieilles épées usées de ses frères, alors maintenant il veut des lames neuves de qualité.
« Moi, je ne comprends pas la qualité sans l'Identification. »
« Tu es quand même fils de chevalier. »
El rit, half-plaintive, de mon indifférence pour les épées.
J'ai fait une heure d'entraînement de base chaque matin jusqu'à douze ans.
Mais sans le moindre talent, j'ai complètement basculé sur la magie et l'arc.
« Je prendrai un bon précepteur pour mon futur gamin. »
Je suis quand même baron.
La transmission magique étant quasi miraculeuse, mes enfants devront recevoir une éducation noble classique.
« C'est moi qui l'enseignerai. »
« Ah, c'est vrai, tu es mon vassal. »
C'était nominal et sans solde faute de résultats, mais El et les autres sont mes vassaux.
« Mais vu la fortune, pourquoi ne pas développer un fief ? »
Acheter un titre nobiliaire est mal vu au royaume.
Si on vend, il faut d'abord le céder à un héritier possible, adopter, ou le rendre au royaume.
L'adoption est encadrée pour empêcher les marchands enrichis d'acheter des titres.
Le cas d'Erich-niisan était simple car il était déjà de sang noble.
Un marchand qui voudrait entrer comme gendre adoptif se verrait refuser net.
Reste l'option : défricher une terre sans maître et la faire reconnaître comme fief.
N'importe qui peut devenir noble par contribution, sans condition de sang, mais partir de zéro est rude.
Ni la force, ni la magie, ni l'argent ne suffisent.
Il faut le talent pour gérer efficacement beaucoup de gens.
Sans ça, on gaspille l'argent.
Beaucoup obtiennent la reconnaissance après gros investissement, mais la récupération prend des décennies, pendant lesquelles ils puisent dans leurs fonds.
Certains, pressés de récupérer, imposent des impôts lourds à des habitants sans attache à la terre, qui finissent par fuir, ruina le fief.
Si le royaume l'apprend, le seigneur est jugé incompétent et perd titre et fief.
L'argent investi est perdu.
Le royaume a des règles strictes pour ne pas multiplier les nobles indéfiniment.
C'est une règle favorisant les droits acquis, mais ce sont les nobles qui font les règles, c'est inévitable.
Certains ont réussi, pourtant.
« Je ne veux pas gaspiller dans un développement hasardeux. Garder du liquide, mes descendants pourront l'utiliser librement. »
Pas d'impôt sur l'héritage au royaume : l'argent, les métaux précieux, les maisons, les champs productifs sont plus avantageux.
L'argent circule mal, mais les fils dissipés des riches le font circuler, et l'équilibre tient.
« C'est ça. Gérer un fief, c'est du boulot. »
« Si on trouve un intendant compétent et fiable, c'est autre chose. »
En rangeant le gibier dans le sac magique, El et moi étions d'accord pour ne pas nous lancer dans la gestion de fief.
Pourtant, je sentais mon entourage se durcir.
« Mais aujourd'hui, belle chasse. »
Le sac magique, j'en ai fabriqué plusieurs.
Les outils magiques demandent du talent, mais le sac magique est relativement simple.
Condition : « mage uniquement ».
Un commun ne peut utiliser que des modèles standards, que je ne parviens pas à fabriquer.
Mais pour Luise ou Elise, qui ont assez de mana, je peux en faire facilement.
« Monstres donc, la viande se vend plus cher que le bétail normal. »
« Pour l'instant, on n'a pas tant besoin d'argent. »
Mais mieux vaut en avoir que manquer. Elise rangea le gibier dans son sac, et nous rentrâmes à Brehiliak.
Téléportation directe jusqu'au jardin arrière de la guilde, dépôt du gibier à l'accueil, puis direction le quartier commerçant.
Tout le monde a travaillé, alors dîner au restaurant.
D'habitude, les filles essaient de cuisiner, mais elles travaillent aux mêmes conditions que nous comme aventurières.
Ne pas leur imposer la charge ménagère.
El et moi pensons pareil.
« Vous semblez habituées au combat. »
« Oui. »
À la base, El et Iena, dans n'importe quel autre parti, seraient reconnues comme aventurières de tout premier rang.
Elles n'ont plus besoin de chasser près de l'entrée pour s'habituer.
« On va un peu plus loin ? »
« Les espèces ne changent pas beaucoup, je pense. »
Les espèces varient peu tant qu'on ne va pas très loin ; les différences régionales sont plus marquées.
Quant aux dragons d'attribut, prédateurs au sommet qui commandent les monstres de la zone, c'est du savoir commun, mais on les découvre rarement.
S'ils étaient faciles à trouver et tuer, les zones de monstres auraient disparu depuis longtemps.
« Le métier d'aventurier, c'estmostly ça. »
Découvrir de nouvelles ruines ou donjons près d'ici est rare.
Pour en trouver, il faut aller loin, et même si on en trouve, partir explorer en terrain isolé demande du niveau : bivouac et combats fréquents, impossible pour des amateurs.
« Yo, c'est pas les gamins ? »
Une voix dans le dos. Je me retourne : Brantack-san, un grand sourire.
Jadis aventurier d'élite, maintenant mage attitré du margrave Breithleder.
Ce dernier poste a l'air pénible, mais son sourire n'annonce rien de bon.
Il nous attendait sûrement sur ordre du margrave.
« Pour le dîner, le margrave vous invite au manoir. »
« Mauvais pressentiment seulement. »
« Dis pas ça. Notre seigneur est ton parrain. »
« Brantack-san, vous le pensez vraiment ? »
« … »
Devant son visage crispé, nous pensâmes du fond du cœur : la vie de cour, c'est dur.
***
« Bien que ce soit récent, votre réputation est excellente. En tant que parrain, j'en suis fier. »
Menés par Brantack-san, presque de force, au manoir du margrave, nous fûmes festoyés somptueusement.
Le margave était de bonne humeur, servant aussi Elise, ma fiancée.
Il a sûrement des arrière-pensées, mais impossible de froisser la petite-fille du cardinal.
Du moins, pas de mauvais traitement.
Il lui souriait et lui tendait les plats.
« Dragon, golem, divers monstres… Vous ne semblez pas avoir eu trop de mal. »
« Pour l'instant… »
Non, en réalité, c'était l'enfer.
J'ai frôlé la mort.
Plus jamais je ne veux revoir de tels monstres.
« Si vous battez un dragon, les autres monstres ne sont rien, non ? »
« Ça dépend des conditions. »
Vraiment, tout dépend des conditions.
Mon maître, mort tragiquement, n'aurait pas perdu face à un dragon en duel.
Même s'il ne pouvait le vaincre, il pouvait fuir avant de tomber.
Mais face à la violence du nombre d'une horde, tout en protégeant son seigneur et l'armée, il n'a pas pu.
Seul, il aurait fui. Mais il ne pouvait abandonner son employeur et ses troupes.
Moi, moins aguerri, selon les conditions, je pourrais mourir encore plus vite que lui.
« C'est vrai. Ça dépend des conditions. Mais j'ai une faveur à vous demander… »
La demande du margave, vu qu'il nous a fait venir exprès, passe certainement par un contrat hors guilde.
Normalement, la guilde déteste ça, mais le margave dirige Brehiliak ; il a sûrement déjà concerté la guilde.
« Quelle est cette demande ? »
Ici, refuser n'est pas une option.
Si ça tourne mal, on se retire et on signale l'échec. Mieux vaut ça.
Puisque ce n'est pas via la guilde, l'échec ne tache pas le palmarès.
« C'est une sorte de mission de subjugation. »
« Une sorte ? »
« Le nettoyage des erreurs de mon père. »
Cette phrase suffit : j'ai tout compris.
La demande du margave concerne les suites de l'expédition insensée du margave précédent, qui a coûté la vie à mon maître et impliqué ma famille.
« Près de deux mille hommes sont morts et ont été abandonnés dans la zone de monstres. Il faut s'en occuper. »
Précisément : les purifier, car ils sont presque certainement devenus des morts-vivants.
Les cas comme mon maître, gardant leur ego en revenants parlants, sont rarissimes.
La plupart évoluent : zombies, goules, squelettes, revenants…
Si des centaines d'esprits maléfiques fusionnent en entité collective, ni moi ni Elise avec notre magie sacrée ne pourrons les purifier facilement.
Même sans fusion, le nombre rend la purification extrêmement ardue.
Surtout, l'emplacement pose problème.
Depuis ici, franchir les montagnes au sud jusqu'au fief chevaleresque de Baumeister, puis traverser des centaines de kilomètres de terres inexplorées vers le sud-est.
La forêt magique est à l'extrémité.
« Vous pouvez aller à la forêt magique par téléportation, non ? »
« Euh, oui… »
Pour un aventurier normal, juste atteindre la forêt est une épreuve.
Mais moi, depuis mes explorations d'enfant, je peux aller à l'entrée par téléportation.
Le margave le sait.
« Mais… explorer la forêt magique sur le fief Baumeister sans autorisation… »
« C'est bon. Ton père ne refuse jamais une demande de son parrain. »
En effet, mon père ultra-conservateur, qui ne pense qu'à préserver son fief, ne refusera pas son parrain.
Et cette fois, nous y allons seuls, sans demander de renforts.
Une simple autorisation suffit, pas de complication.
« Si dans quelques siècles des aventuriers entrent dans cette forêt, et que des morts-vivants renforcés par cannibalisme les attaquent, et qu'on apprend que c'est de notre faute, notre réputation en prend un coup. »
« (La fierté des grands nobles, quelle galère. Plus de recul possible. Mais au minimum deux mille morts-vivants… ) »
Me disant qu'au pire je fuirai, je me vengeai en me resservant généreusement.