«C'est donc ça, Élise prépare le thé avec talent, son ragoût au miso du soir était délicieux. Le matin aussi, elle préparait tout avec une grande efficacité. »
« C'est bien ma nièce. On peut être tranquille, elle fera une parfaite épouse pour le baron Baumeister. »
« Enfin, ça, c'était avant que je ne faillis y passer. »
« Cela… »
En tant qu'aventuriers débutants, on nous avait ordonné d'explorer des ruines souterraines qui avaient déjà fait plusieurs disparus, et le contenu de cette mission se résumait à un combat acharné, une lutte à mort.
Un affrontement contre un dragon-golem revêtu d'une armure composite en mithral et orichalque.
Puis, un transfert forcé par un cercle magique de contrainte vers les ruines du « Piège du Renversement », et une bataille féroce contre une armée massive de golems.
Et pour couronner le tout, un combat désespéré contre un second dragon-golem aux performances supérieures au premier, tout en surveillant notre mana résiduel.
Honnêtement, on ne peut qu'être impressionné d'avoir survécu.
Dopés par la magie et les potions pendant près d'une semaine de combats, nous étions mentalement et physiquement en lambeaux.
J'en suis même arrivé, chose rare, à ne plus pouvoir cacher mes sentiments négatifs envers le royaume et la guilde des aventuriers qui nous avaient confié cette mission.
Malgré tout, nous avions réussi à accomplir la demande, et le lendemain nous nous rendions au château royal pour y présenter nos respects.
À l'origine, l'exploration de ces ruines était une commande du gouvernement royal, et vu la nature de ce qui y avait été découvert, le siège de la guilde nous avait dit de venir au palais pour discuter de la récompense.
Je marchais vers la salle d'audience en discutant avec le maître Armstrong qui était venu nous accueillir le premier.
Même en chemin, il semblait avoir déjà reçu le rapport, car il ne posait aucune question particulière sur les ruines ou les combats eux-mêmes.
Au contraire, il s'intéressait beaucoup à notre vie quotidienne avec Élise.
Probablement pour m'empêcher de m'emporter au palais en entendant des choses superflues.
D'un autre côté, le maître Armstrong lui-même semblait très attaché à sa nièce capable de magie.
« Bon, laissons ce sujet de côté. »
« Hum… »
Au palais, il y a souvent des oreilles indiscrètes, et les rumeurs ainsi collectées parviennent fréquemment aux oreilles de leurs commanditaires.
Mieux valait donc ne pas trop bavarder.
Bien sûr, ces commanditaires étaient des nobles.
Et parmi eux, certains se réjouissaient secrètement de nous voir en conflit avec le royaume, ou cherchaient à en tirer parti.
Le plus bel exemple étant le frère du ministre des Finances Ruckner.
Devant de telles circonstances, le maître Armstrong, en tant que mon maître de magie, faisait de son mieux pour me calmer.
« (Celui-là, c'est le grand auditeur des comptes ?) »
« (Vous le saviez donc… ) »
Impossible de ne pas savoir.
C'est son propre fils qui gère actuellement le personnel et l'intendance du manoir du baron Baumeister à la capitale.
« Ohhh ! Mââître ! »
Quand nous sommes rentrés au manoir après avoir confié la gestion des découvertes à la garde venue de la capitale, la porte s'est ouverte avec une telle violence qu'on aurait cru qu'elle allait voler en éclats, et une présence s'est jetée dans mes bras.
« Hein ?! »
« Impossible de réagir ! »
Même El et Ina, chargés de ma protection, n'avaient pas pu réagir. Ce qui était normal, car l'homme en question est un maître de la lance qui possède bien d'autres talents.
C'était bien lui, Roderich, l'intendant de notre maison Baumeister.
« Ce Roderich ! J'ai été tellement inquiééé ! »
« J'ai compris ! Mes os vont craquer ! »
En l'engageant, j'ai découvert que Roderich était une sorte de maître Armstrong polyvalent, mais sans magie.
Moins massif que le maître, mais dans mon ancienne vie on aurait dit un « maigre musclé ».
Plus fort qu'il n'en a l'air, et visiblement surexcité d'avoir enfin trouvé un emploi.
D'après les autres domestiques, c'est quelqu'un « avec qui on a parfois du mal à suivre ».
Son travail est excellent et sérieux, mais il est constamment survolté, et ça fatigue de le supporter tout le temps.
C'est peut-être d'ailleurs pour cela qu'il n'avait pas réussi à se faire embaucher jusqu'ici.
« Ce Roderich ! Si jamais il arrivait quelque chose au jeune maître ! »
« J'ai dit que j'avais compris ! »
Précisons-le : ni Roderich ni moi n'avons la moindre inclination homosexuelle.
C'est juste que Roderich, submergé par l'émotion de mon retour, s'emballe tout seul.
Ou plutôt, je viens de l'apprendre.
Roderich a essuyé deux cent sept refus d'embauche. De quoi faire pâlir un salarié licencié de mon ancienne vie.
Mais apparemment, dans ce monde, ce n'est pas si rare.
Sans guerre, et hors quelques lauréats de tournois martiaux, pour servir un noble il faut des relations géographiques ou sanguines. Quel que soit son talent, un nouvel arrivant inconnu a du mal à se faire accepter.
Surtout Roderich : bâtard non reconnu d'un noble, il est évité par les nobles encore plus qu'un rōnin sans attaches.
Pourtant, il avait d'excellents résultats aux tournois. C'est pour ça qu'il n'avait pas pu se faire embaucher.
« Le jeune maître est l'espoir de votre serviteur ! »
« Hé, Roderich. Si tu continues, tu vas briser cet espoir. »
« Ah… »
Ramené à la raison par la remarque froide d'El, Roderich nous guida au salon où une servante nous servit immédiatement du maté.
La servante, une jeune fille aux cheveux châtains, un peu plus âgée qu'Élise, était la fille de la gouvernante de la maison Hohenheim.
Je comprenais mieux pourquoi les relations étaient indispensables pour trouver du travail.
Elle s'appelait Dominique et, dit-on, jouait souvent avec Élise dans leur enfance.
Une amie d'enfance plus âgée, en somme.
Dominique est jeune mais compétente comme servante.
Pas du tout favorisée par pure népotisme.
D'ailleurs, même avec des relations, si on déçoit l'employeur, c'est celui qui a recommandé qui perd la face.
Avoir des piston ne veut pas dire que c'est facile.
« Je n'arrive pas à la hauteur du thé d'Élise-sama. Mais plus que ça, Roderich-sama encore… »
« Les os de mon dos… »
Même pas blessé dans le palais souterrain, c'est devant le manoir que je me fais malmener, mais peu importe. Après avoir bu le maté de Dominique, j'eus enfin l'impression de reprendre vie.
« Ce Roderich a été terriblement inquiet. »
« Pour une exploration de ruines, une semaine c'est la routine. »
En tant qu'aventuriers, s'absenter une semaine est normal.
Même si le contenu, lui, n'avait rien de normal.
« C'est vrai, mais… »
En fait, Roderich lui-même, pendant sa période de rōnin, s'était inscrit à la guilde pour gagner sa vie.
Il n'a jamais déposé sa démission, donc il est techniquement encore actif.
« Ce Roderich n'a jamais exploré de ruines souterraines. »
Comme il cherchait du travail en même temps, il ne pouvait pas former d'équipe, et avec la lance comme spécialité, il opérait surtout dans les forêts proches et dans la plaine de Parkenia ouverte l'an dernier.
Ses résultats étaient pourtant ceux d'un aventurier solo gagnant très bien sa vie.
J'avais vu sa carte de guilde et m'étais souvenu d'avoir été stupéfait par son palmarès.
« En plus, des gens répandaient la rumeur que le jeune maître était peut-être mort… »
Ce manoir se trouve dans le quartier des hauts nobles.
Quand Roderich et les domestiques sortent pour des courses, ils entendent toutes sortes de rumeurs.
Boutiques prisées des nobles, guildes d'artisans qui envoient menuisiers et jardiniers… Les domestiques de différentes maisons s'y croisent et échangent, dans les limites du secret professionnel, les rumeurs entendues chez leurs employeurs.
Parfois l'un d'eux dépasse les bornes et se fait renvoyer, mais pour la plupart, c'un moyen précieux d'évaluer objectivement la situation de leur maître et d'éviter de subir les lubies d'un noble excentrique.
Les maisons problématiques font vite l'objet de rumeurs.
Même s'ils sont les employeurs, les roturiers sont désespérés pour se protéger.
C'est dans ce contexte que Roderich, parti à la guilde des artisans chercher un jardinier, avait entendu la rumeur de notre mort.
On pourrait dire : « Nobles oblige, pourquoi ne pas engager un menuisier et un jardinier attitrés ? » Mais même pour un grand manoir, c'est inefficace.
Seuls la famille royale, les très grands nobles ou les amateurs de jardinage le font. La norme, c'est de passer par la guilde pour avoir des artisans compétents.
Les bons sont vite complets, ils ne veulent pas être exclusifs, et les retenir coûterait cher. Engager un mauvais artisan n'a pas de sens. Mieux vaut que les domestiques fassent l'entretien courant et confient le travail spécialisé aux pros.
C'est plus efficace.
« Qui a lancé cette rumeur ? »
« Au début, on ne savait pas… »
Inquiet, Roderich en a cherché la source.
Et a découvert qu'elle venait d'une certaine maison de baron.
« C'était lui. »
Le frère du ministre des Finances Ruckner, le grand auditeur des comptes Ruckner, père biologique de Roderich.
La rumeur était colportée par les domestiques de sa maison, qui mentaient en disant l'avoir entendue ailleurs.
L'expression de Roderich s'assombrit.
Pour lui, le frère Ruckner n'est pas un père.
Il a abandonné sa mère avec un enfant et n'a même pas reconnu son fils. C'est logique.
« Qu'il arrête de faire croire qu'il m'a tué. »
C'est horrible, mais est-ce punissable ? C'est délicat.
Une rumeur reste une rumeur : « il est peut-être mort », pas « il est mort ».
Les nobles prennent ces ragots à moitié, comme les tabloïds de mon ancien monde.
Parfois, ils tombent juste, mais c'est rare.
« Il y a sûrement aussi le vœu que je meure. »
« Est-ce que j'ai fait quelque chose pour me mettre le frère Ruckner à dos ? »
« Non. C'est parce que le jeune maître est proche du ministre des Finances, avec qui il est en froid. »
Des frères en froid.
Le fait que ça ne me semble pas si étranger est peut-être de mon fait.
« Quelle raison stupide. »
Je ressens l'injustice, et en même temps je pense : « De toute façon, je n'ai pas envie d'être proche de ce vieux radin ! »
Dans mon ancienne vie, on appelait ça une « relation pourrie ».
Ou « l'argent est le nerf de la guerre ».
« Mais tant que Wendelin-sama est rentré sain et sauf… »
« Oui, Madame. Une rumeur aussi dépourvue de sens n'a pas lieu d'être. »
À la réplique d'Élise, Roderich répondit brièvement mais poliment.
Bien que la cérémonie n'ait pas encore eu lieu, il la traitait déjà en épouse légitime en l'appelant « Madame ».
« De plus, j'ai déjà riposté de mon côté. »
À rumeur malveillante, rumeur malveillante en retour.
Les nobles fonctionnent comme ça, et Roderich a suivi leur code pour propager une contre-rumeur.
Et pour une raison quelconque, Roderich se désigne par « votre serviteur (sessha) ».
Ce mot existe dans ce monde, mais on ne le voit que dans de vieux romans de théâtre d'époque. Dans la vie courante, on ne l'entend jamais.
« Ah, tu as contre-attaqué. »
« C'est exact. Louise-sama. »
« Quelle rumeur as-tu lancée ? »
« C'est… Ina-sama… »
Comme le frère Ruckner avait fait courir le bruit que « le baron Baumeister et sa troupe sont partis en exploration et ne sont pas revenus, ils sont donc morts ».
« Il se pourrait que le grand auditeur Ruckner soit impliqué dans leur mort. N'aurait-il pas utilisé son autorité pour faire pression sur la guilde ? » — c'est la rumeur qu'il a fait circuler en retour.
Lui aussi, ce n'est qu'une possibilité.
D'où le point d'interrogation à la fin.
Ce n'est pas une certitude, ça reste une rumeur, donc le frère Ruckner ne peut pas se plaindre.
D'autant qu'il a fait le premier coup.
« En plus, Wend est revenu sain et sauf, donc leur rumeur est fausse et tout le monde s'en rend compte. À l'inverse, pour le grand auditeur Ruckner… »
Comme dit El, la rumeur sur le frère Ruckner ne s'effacera pas si facilement.
Même si je suis vivant, la possibilité qu'il ait fait pression sur la guilde ne disparaît pas.
Le frère Ruckner a un titre, son influence noble est plus forte qu'un baron ordinaire.
En tant que grand auditeur, il n'est pas anormal qu'il se rende au siège de la guilde pour pointer des irrégularités budgétaires.
Car la guilde sert aussi de soupape pour la jeunesse et les marginaux, le royaume la subventionne.
Dans mon ancienne vie, c'était l'équivalent de subventions à l'embauche des jeunes ou pour la sécurisation de la viande.
« Reste à savoir pourquoi il a lancé cette rumeur. Le héros tueur de dragon est proche du frère qu'il déteste, donc il a peut-être ourdi l'assassinat du héros pour affaiblir le frère. »
« Théorie du complot… »
« Que ce soit vrai ou faux n'a aucune importance. Cet homme utilise depuis toujours les rumeurs pour attaquer ses ennemis. Qu'il en subisse le contrecoup une fois ne lui fera pas de mal. »
Même s'il le hait, Roderich connaît bien son père biologique.
Et il utilise les mêmes méthodes pour contre-attaquer.
Si je le lui disais, il serait furieux, mais on finit par penser que « le sang est plus épais que l'eau ».
« Grâce à ma rumeur, il a l'air dans de beaux draps. »
« Cet homme est capable de tout, non ? »
« Oui. »
Indépendamment de ma survie, la rumeur court toujours dans la noblesse, rendue crédible par ses méfaits passés.
Si c'était vrai, il serait puni plus tard, mais comme je vis, il ne le sera pas.
Pourtant, même ça, on pourrait croire qu'il use de son autorité pour échapper à la sanction.
Finalement, son arme favorite, la rumeur, se retourne contre lui.
« On dirait qu'il s'est auto-détruit… »
« Ce genre d'individu nourrit invariablement une rancune tenace. Jeune maître, soyez extrêmement prudent. »
« Si je bouge maintenant, les dégâts s'étendraient encore, non ? »
Même après mon retour, la rumeur sur le frère Ruckner continuait de circuler.
Il a été contraint de faire profil bas pour un temps.
En fait, je ne l'ai jamais rencontré en face, donc je ne le vois que comme un type qui agite les coulisses.
Mais un blocage né d'une simple rumeur ne dure pas.
J'ai ordonné à Roderich de ne pas laisser l'attention se détourner du frère Ruckner pendant un moment.
« (Vraiment, les nobles, y en a qui sont impossibles, hein ?) »
« (C'est dur à entendre. J'aimerais croire que tous ne sont pas si terribles.) » À propos, ce livre…
L'endroit s'y prêtait, et même à voix basse, continuer cette conversation risquée semblait imprudent.
Mais se taire هكذا n'était pas drôle non plus.
J'avais sous le bras un livre que Roderich m'avait trouvé la veille.
« Culture et histoire de l'Empire sacré d'Aakart ».
Les ouvrages sur l'empire voisin sont rares.
Le commerce et les échanges se limitent à la capitale et ses environs, et comme c'est un ennemi potentiel en puissance, l'empire ne partage pas facilement ses informations.
Même en temps de paix, les deux pays placent sûrement des espions, mais les gouvernements ne publient pas les informations obtenues au prix d'efforts.
Surtout en province.
Dans le sud où j'étais, on voyait parfois des produits d'importation, mais jusqu'à récemment je ne connaissais presque rien de l'empire. Selon ce livre, le système politique n'est pas si différent.
L'empereur suivant est élu par un vote du parlement, ce qui paraît un peu plus démocratique.
Mais la majorité des parlementaires sont des nobles et des membres de la famille impériale, les candidats sont des princes et des princes-électeurs. Pas de place pour les roturiers.
La réalité change peu, et même si j'émigrais, je ne serais pas dépaysé.
« C'est au nord, donc l'hiver doit être un peu plus froid. Ce serait bien de pouvoir y voyager. »
« Non, les étrangers ne peuvent pas sortir de la capitale impériale… »
Le maître Armstrong répondait à ma question en essuyant la sueur qui lui coulait du front.
« Hé, vous connaissez bien le sujet. »
« Il y a une dizaine d'années, j'ai participé à une délégation d'amitié. »
Plus de deux cents ans d'armistice.
Tous les cinq ans, les deux pays s'envoient une délégation d'amitié à tour de rôle.
Et quand le roi ou l'empereur change, on envoie aussi une mission diplomatique.
C'est dire si le maître Armstrong est important, pour avoir été choisi dans une telle délégation.
« Au fait, y a-t-il des déserteurs ? »
« Il n'y en a pas… pas zero. »
« Hé, pour quelles raisons désertent-ils ? »
……
Nous étions déjà arrivés dans la salle d'audience, il ne restait plus qu'à attendre l'arrivée de Sa Majesté, mais le maître Armstrong ne cessait de s'essuyer le front avec son mouchoir.
« Vous avez eu du mal, à ce qu'on dit. On m'a rapporté que ce fut très éprouvant. »
« Oui, j'ai cru que j'allais mourir. »
« C'est fâcheux… »
Inutile de mentir ici.
J'expliquais à Sa Majesté, apparue dans la salle, les grandes lignes de notre lutte dans les ruines.
Cette convocation venait du fait que le royaume jugeait nécessaire de récupérer ce qui avait été découvert.
L'atelier de magie vivante, le dock de construction et de réparation dédié aux navires volants magiques — le royaume allait sans doute tout racheter.
Même si c'était à moi, je ne saurais pas comment les gérer.
Je suis un mage habile grâce à mon mana, mais je n'ai aucun talent pour la fabrication d'objets magiques.
Je pouvais faire quelques sacs magiques utilisables seulement par des mages, mais pour des objets de grande valeur utilisables par tous, c'était hors de ma portée.
Mes connaissances viennent de quelques livres. Mieux valait que le royaume les rachète à un prix juste.
Les navires volants magiques, d'ailleurs, sont interdits de propriété privée hors du gouvernement.
Plus précisément, la possession de navires dépassant une certaine taille est interdite.
Même les petits navires nécessitent des pierres magiques difficiles à obtenir, donc les nobles ou marchands qui en possèdent sont une infime minorité.
Et leur rayon d'action effectif est d'environ trois cents kilomètres.
Certains grands nobles s'en servent pour déplacer des gens ou des marchandises à courte distance, ou plusieurs maisons voisines en exploitent une ensemble.
Pour le long trajet, ça ne vaut pas le coup, donc hors zones sans fleuves, les navires marins sont préférés.
Le margrave Breithleder lui-même possède beaucoup de grands navires ordinaires.
« J'ai entendu dire que les aventuriers partis avant vous n'ont pas survécu. »
« Oui. »
Les aventuriers seniors partis en éclaireurs ont tous été carbonisés par le souffle du dragon-golem.
Leurs corps brûlés jusqu'aux os, aucun objet prouvant leur identité n'a été retrouvé parmi les débris.
Nous n'avions découvert sur place que quelques fragments métalliques d'équipement calcinés.
Peut-être valait-il mieux ne pas voir des cadavres dès notre première mission, mais nous aurions fini pareils si nous avions échoué.
Ça fait une première mission qui donne beaucoup à réfléchir.
« Je vois. Prions pour le repos de leurs âmes. Et c'est ma faute si l'estimation des forces vous a mis en danger. De ma part, je ne peux que présenter mes excuses. »
« Votre Majesté ! »
Des voix surprises s'élèvent parmi les nobles en attente. Certes, un roi qui s'excuse auprès d'un vassal est rare.
« C'est bien. S'il ne reconnaît pas ses torts et ne s'excuse pas, un roi n'est qu'un dictateur arrogant. »
Cela dit, les excuses de Sa Majesté semblaient prévues.
Seuls quelques petits nobles étaient surpris ; le ministre des Finances Ruckner, lui, gardait un visage impassible en vérifiant des documents.
« Cependant, quel résultat exceptionnel pour une première sortie. »
« C'est peut-être la chance du débutant. »
« C'est bien de la chance. D'autres aventuriers ordinaires seraient morts sans rien gagner. »
Même à la guilde, des aventuriers de premier plan n'avaient pas survécu ensemble.
Si on ne l'appelle pas chance, comment l'appeler ?
« Nos instructeurs et nos coéquipiers étaient excellents. »
« Je crois que c'est la première fois que je vous vois, hormis Élise. »
Bien sûr, mes camarades attendent derrière moi, mais aucun ne dit un mot.
Tous sont tendus face au roi, une première pour eux.
Même Louise, dite la plus culottée des trois, reste figée. Preuve que le roi est un être des nuages.
Élise l'a déjà vu plusieurs fois, mais son visage me semble plus raide que d'habitude.
« Ça fait trois ans environ ? Élise. »
« Oui, cela fait longtemps. »
« Tu es devenue belle. Ton futur époux, le baron Baumeister, est-il bien ? »
« Oui, c'est quelqu'un de très gentil. »
« C'est bien, je suis rassuré. »
Sa Majesté s'adresse à Élise, mais c'est la petite-fille du cardinal Hohenheim.
Elle répond sans faute.
« Et puis, Elvin von Alnim et Ina Susanne Hirenbrant. J'ai entendu dire que Warren avait de grands espoirs pour vous. »
« Je dois beaucoup à maître Warren. »
« C'est un honneur. »
Sa Majesté sait non seulement qu'ils s'entraînent chez les chevaliers de la garde, mais semble même l'approuver implicitement.
« Vous êtes Louise Yorande Aurélia Offenweck, n'est-ce pas ? Attirer l'attention d'Armstrong, c'est déjà un exploit. »
« J'ai reçu d'excellents enseignements du maître. »
La capacité de combat magique de Louise est reconnue par le maître Armstrong lui-même.
Elle n'arrivait pas bien à lancer de sorts malgré son mana élevé, mais en échange elle a acquis une force capable d'assommer un dragon.
Et même tendue, elle répond sans faute au roi. Louise semble la plus à l'aise des trois pour ce genre d'exercice.
Même si elle ne paraît avoir que douze ans.
« Une équipe bien équilibrée. J'ai hâte de voir votre avenir. »
Sa Majesté étant occupée, l'audience ne dure pas longtemps.
Elle se termine par de brèves salutations, et l'on passe au sujet principal : le sort des ruines.
Au final, pour l'histoire où nous avons failli mourir, je n'ai pas pu trop me plaindre.
Le maître Armstrong a encaissé quelques remarques, mais le roi s'est excusé tout de suite, et mon petit côté citoyen lambda a cédé face à l'atmosphère de la salle.
Je me dis que sans être réincarné en royalty, impossible de tenir tête à un roi.
Autre chose : pour une raison quelconque, M. Brantack était absent pour « mauvaise santé ».
En tant qu'instructeur, il touche un salaire fixe de la guilde, donc il ne participe pas au partage de la récompense.
En effet, dans ce cas, pas besoin de venir stresser devant le roi.
C'est quelqu'un de plutôt pitoyable, au fond.
« Au sujet du dock de construction et d'entretien pour navires volants… »
D'après les investigations ultérieures, le toit du dock peut s'ouvrir.
C'est une installation bien supérieure aux existantes, permettant de construire efficacement tout sauf les pierres magiques.
L'entretien et les réparations y sont aussi grandement facilités.
« Actuellement, on prévoit d'y déplacer la base de l'armée de l'air. »
C'est près de la capitale, et on envisage de transférer la fonction de base depuis l'actuel dock et aérodrome vers celui-là.
« L'installation actuelle servirait de plateforme d'embarquement principale, et le dock adjacent serait rénové en s'inspirant de celui découvert. En en faisant un dock secondaire, on renforcerait les forces et la base de l'armée de l'air. »
L'armée de l'air gère surtout la maintenance des navires, le transport de passagers et de fret.
On renforcerait les fonctions de décollage/atterrissage du port où nous avons atterri en premier, et on rénoverait le dock attenant en se basant sur celui découvert.
En en faisant un dock secondaire, on renforcerait la base et les forces.
« C'est encore votre propriété, mais pour les navires volants, le royaume a la priorité. Acceptez. »
« Oui, c'est… »
Si je garde sept navires volants et un grand dock près de la capitale pour les exploiter moi-même.
Le nombre de nobles murmurant « Le baron Baumeister est dangereux » à l'oreille du roi va exploser.
Vaut mieux vendre vite, pour ma sécurité.
« Pour la construction de nouveaux navires, la technologie de fabrication des pierres magiques étant encore au stade de la recherche, les sept navires trouvés au chantier ont leurs pierres magiques intactes dans la partie moteur. En y injectant du mana, ils seront utilisables après une légère révision. »
La fabrication de pierres magiques géantes progresse aussi grâce à l'atelier et aux livres du comte Ishulbalk trouvés ensemble. Actuellement, l'analyse avance à marche forcée.
« Les deux dragons-golems sont trop dangereux, on les démonte pour les analyser. »
Ils contiennent beaucoup de mithral et d'orichalque, et leurs mécanismes internes utilisent des systèmes inédits.
Leurs pierres magiques sont aussi très grosses.
Le second dragon-golem avait même un câble pour alimentation magique externe.
Il y avait un atelier de réparation autonome pour golems, alimenté par des pierres magiques ultra-grosses servant de batteries, en principal et secours.
Le célèbre artisan antique, le comte Ishulbalk, devait être un personnage bien difficile.
Pour s'être construit une planque souterraine à un coût astronomique.
« Ces pierres magiques pourront servir à réactiver d'autres navires volants, ce qui nous arrange bien. »
Ensuite, le groupe massif de golems que nous avons arrêtés.
Des très endommagés aux simplement arrêtés, il y en a plus de dix mille. Les soldats comptent péniblement en les alignant dans les zones libres des ruines.
« Chacun possède un cristal de personnalité artificielle et une pierre magique pour une longue activité. »
Nous l'avions constaté.
Les cristaux de personnalité artificielle feront l'objet de recherches.
Mais les pierres magiques, si on les retire maintenant, sont utilisables telles quelles.
Pas assez grosses pour les grands navires, mais comme matériaux d'objets magiques ou pour l'infrastructure du royaume, on en veut autant que possible.
« La guilde des objets magiques a flairé le coup et réclame qu'on lui en vende. »
La partie la plus pénible dans les objets magiques grand public, c'est la fabrication des pierres magiques qui font office de piles.
S'il y en a déjà plus de dix mille disponibles, ils veulent en prendre le plus possible pour raccourcir les délais.
« Les panneaux de récupération de mana, découverts en plus, donnent aussi d'excellents résultats. »
Enfin, les panneaux qui absorbent le mana atmosphérique. Leur structure est plus simple que prévu, et la recherche sur des prototypes et leurs applications a commencé.
« Pour la consommation d'un réverbère magique, installer un panneau dessus permettrait de réduire les frais. »
Les réverbères magiques répandus dans la capitale et les grandes villes nécessitent qu'un mage vienne régulièrement recharger leur pierre magique.
Si ça devient inutile, l'économie est considérable.
D'ailleurs, le travail des mages qui rechargent les réverbères ne disparaîtra pas.
D'autres infrastructures magiques sont en masse, et faute de mages, les intervalles de recharge s'allongent, certaines sont à l'arrêt, d'autres nécessaires mais non installées.
Et il y a encore un objet que le royaume veut racheter.
Le cercle magique de transfert forcé de type absorption de mana qui nous a envoyés dans le « Piège du Renversement ».
Si la recherche avance, peut-être pourra-t-on déplacer librement quelques personnes entre cercles.
La guilde des mages veut l'acheter cher pour en avoir l'exclusivité.
Pour nous, c'est juste un piège dans lequel on est tombés, sans sentiment d'avoir « gagné » quelque chose.
« Ma maladresse vous a fait vivre un enfer, mais comme résultat de débutants aventuriers, c'est optimal. Le royaume rachètera tout ce que le baron Baumeister et les siens ont trouvé. Désolé, mais c'est tout ce que je peux faire. »
« Bein, c'est vrai. »
Ainsi s'acheva ma troisième audience avec Sa Majesté, mais vouloir revenir à une vie d'aventurier normale est-il un luxe ?
Même avec la magie, on ne sort pas si facilement des carcans du monde. Preuve que aucun monde n'est si facile.
« Pour l'estimation du rachat, je la confie au ministre des Finances Ruckner. »
Malgré les rumeurs de son frère, le ministre me communique le résultat avec un large sourire.
J'ai vraiment l'impression que c'est impossible.
« Euh… Sept navires volants utilisables, mille cinq cents pièces de platine l'unité, total dix mille cinq cents. Deux dragons-golems, matériaux mithral-orichalque et panneaux de récupération compris, huit mille pièces de platine. Golems : douze mille cinq cents modèles soldats, huit cent cinquante modèles chevaliers montés. L'estimation tient compte des dégâts importants, certains ne valent que comme métal. Mais il y a beaucoup de nouveaux cristaux de personnalité artificielle et un atelier de réparation autonome, total dix-huit mille pièces de platine. S'y ajoutent les vastes documents de recherche du comte Ishulbalk trouvés dans son atelier et son bureau. Le chantier naval qui deviendra la future base de l'armée de l'air. Deux pierres magiques ultra-grosses pour le faire fonctionner. Le cercle magique de transfert forcé d'absorption de mana dans le donjon souterrain, que la guilde des mages achètera pour la recherche. Autres : mission forcée du royaume, prime majorée. Les deux premières équipes d'exploration ayant été anéanties, la guilde verse aussi une prime… »
Après l'audience, direction le siège de la guilde, où la réceptionniste récitait la récompense le visage à moitié crispé.
Dire tout ça d'une traite sans se mordre la langue, c'est fort.
Elle doit être une pro de l'accueil.
« En gros, combien ? »
« Eh bien… Vingt mille pièces de platine par personne. »
« Vingt mille ! »
Devant le montant, non seulement moi mais El et les autres en restèrent sans voix.
La réceptionniste aussi semblait un peu pâle.
« C'est divisé entre les cinq membres des Dragon Busters. Mais le paiement se fait en vingt ans. Comme c'est échelonné, les intérêts sont inclus, et les taxes déjà déduites. La cotisation de 20 % à la guilde est aussi prise en charge par le royaume. »
Recevoir vingt mille pièces de platine d'un coup aurait posé problème, et le royaume en a-t-il seulement autant ?
Donc paiement sur vingt ans, impôts déjà réglés, et plus de cotisation à la guilde.
Mais ça a quelque chose de suspect.
D'habitude, quand on touche un gros lot, on vous pompe impuestos, cotisations, frais…
C'est la règle de ce monde.
« (C'est étrangement bienveillant… ) Au fait, la part de M. Brantack… Ah, c'est vrai ! »
« M. Brantack est instructeur cette fois, donc… »
L'instructeur accompagne les débutants, donc s'il partage la prime, sa part est souvent décevante.
La guilde lui verse donc une prime fixe, c'est la norme.
« À cause du règlement de la guilde, M. Brantack rate le gros lot. »
« Moi, je m'en fiche. »
M. Brantack apparaît en personne, sans la moindre once de regret pour la grosse somme.
Pourtant, il était « malade » ce matin pour l'audience, mais maintenant il a l'air en pleine forme.
« Comprenez-moi, gamin. »
Une audience aussi lourde, et M. Brantack n'est même pas membre officiel de l'équipe.
Le maître Armstrong faisant office de tuteur, il a naturellement attrapé une « maladie ».
« Avec une telle somme, un vieux comme moi ne saurait quoi en faire. Plutôt que ça, ne vous laissez pas griser. »
Beaucoup d'aventuriers se perdent après un gros gain.
M. Brantack met El et les autres en garde.
« À l'inverse, ceux qui font faillite après ça sont rares, non ? »
« D'un certain sens, ils marqueraient l'histoire. »
El a raison. Dilapider l'équivalent de deux billions de yens et faire faillite, c'est une performance historique.
Mais comment le dépenser, au juste ?
Recouvrir tout le manoir d'armure mithral-orichalque…
Trop absurde, j'abandonne l'idée.
Manger de la viande de dragon tous les jours ?
Vu mon niveau de vie d'avant, je ne vois vraiment pas comment l'utiliser.
« Pourtant, vous avez une sacrée veine. »
Nouveaux venus, on nous impose une mission quasi impossible — malchance — mais on trouve un trésor inespéré — chance.
Selon M. Brantack, les aventuriers d'élite ont besoin de chance autant que de talent.
Effectivement, je ne peux qu'acquiescer.
« Sur ce point, vous êtes déjà des aventuriers d'élite. Ceux qui sont morts étaient de première classe, mais pas « super » première classe. C'est ça la différence. »
Bref, notre baptême du feu s'est achevé sans encombre, et deux ans et demi plus tard, nous allions ramener notre base de vie à Breithleich.
Pourvu que ce déménagement se passe sans accroc.