« — Voyons, maître Wendelin ? »
« — L'antha d'aujourd'hui, j'ai hâte de la voir. »
Enfin commença le premier jour du tournoi martial.
Aujourd'hui, le programme prévoyait d'éliminer la majeure partie des qualifications.
Il y avait tant de participants, et les épreuves de lance, d'arc et de combat rapproché s'ajoutaient à l'escrime ; impossible de tout boucler en une seule journée.
Les matchs principaux se déroulaient au Colisée royal, là où j'avais duelé le duc Helter auparavant.
Ce étant la phase finale, elle s'étalait sur deux jours, tranquillement.
Seuls les qualifiés pour le tableau final pouvaient donc combattre dans cette enceinte.
Pour les autres, on leur assignait divers dojos et terrains d'entraînement dans la capitale, où se tenaient les qualifications.
Car aujourd'hui, le premier tour de la finale en combat rapproché — l'épreuve la moins fournie en inscrits — avait lieu au Colisée.
Et, environ deux heures plus tard.
« — Garçon, éliminé au premier tour ? »
« — Oui… »
Puisque j'étais baron, j'avais acheté une loge pour les trois jours du tournoi afin que mes proches puissent s'asseoir dès le début.
Une telle loge offre une vue imprenable et accueille aisément une quinzaine de personnes.
Boissons et repas pouvaient être commandés aux marchands accrédités, mais nous avions Elise, une professionnelle de la cuisine et du thé.
Elle s'était levée dès l'aube pour préparer une montagne de bentôs et de pâtisseries.
« — J'ai entendu. C'était Warren-sama en face… »
« — Un commandant de la Garde impériale, la chance de Ver au tournoi… »
Parmi les plus de dix mille épéistes engagés, Erwin tombait dès le premier tour sur Warren-san, son propre maître d'escrime.
Une telle malchance est-elle seulement possible ?
Mon frère Paul et mon frère Helmut en restaient sans voix tant mon sort était cruel.
Warren-san, utilisateur de l'épée magique, ne pouvait pas employer sa magie.
Même handicap pour moi, conditions égales sur le papier, mais l'écart de technique pure était abyssal.
On ne lui avait pas confié un poste à la Garde impériale pour rien.
Quelques secondes après le coup d'envoi, je me rendis compte que la pointe de son épée touchait ma gorge ; je dus abandonner.
Si j'avais pu user de magie, un bouclier magique aurait bloqué l'attaque, mais…
C'est ce qu'on appelle des excuses de mauvais perdant.
« — Euh… je ne sais que dire, pardon. »
« — Ahaha, moi j'ai la magie. »
« — C'est la force de celui qui a abattu un dragon. »
L'échange d'après-match avec Warren-san sonnait creux.
Le public, lui, restait coi devant la déroute en un tour du héros tueur de dragon.
Mais mon escrime n'a jamais été que ça.
L'entraînement matinal au manoir familial n'était sans doute que de la préparation physique de base.
« — À la base, personne n'attend rien du gamin côté escrime. Et toi, Erwin ? »
La remarque de Brantack-san était brutale, mais vraie ; impossible de la contredire.
« — Le premier tour, je l'ai gagné largement. »
J'expliquai la situation d'Erwin à Brantack-san, assis dans la même loge.
Il avait clairement l'air en villégiature.
Il picorait les accompagnements prévus pour l'apéritif dans les bentôs d'Elise, tout en vidant mon vin maison avec un air éméché.
« — Je vois. »
« — Complètement saoul… »
« — Aujourd'hui, le gamin ne risque pas d'être mêlé à quelque chose d'étrange. Je reste en mode repos. »
« — Et s'il arrive quelque chose ? »
« — Je m'en fiche. Le grand prêtre est à côté, ça ira bien ? »
On m'avait provoqué en duel un duc loufoque, on m'avait fait purifier des biens immobiliers douteux, on m'avait confié la protection d'un hippopotame bizarre.
Vraiment, rester dans la capitale ne m'attire que des ennuis.
Quant au grand prêtre, lui aussi était dans la loge, engloutissant les gâteaux d'Elise et avalant son maté par grandes gorgées.
Entre ses mains, même un thé excellent se boit comme de l'eau de puits.
Il enchainait les pâtisseries sans ménagement, au point de me donner des brûlures d'estomac rien qu'en le regardant.
« — Le gamin d'Erwin aussi, au premier tour au moins… »
« — Le jeune Erwin a fourni des efforts ! Le résultat ne saurait tarder ! »
Je m'attendais à ce qu'Erwin peine face à un vétéran aventureux de niveau moyen dès son entrée en lice, mais il avait balayé l'épée adverse en quelques minutes.
N'ayant jamais vu son entraînement quotidien, j'étais stupéfait de le découvrir si fort.
« — D'abord, une victoire logique. »
Il y avait la requête de Sa Majesté, mais selon Warren-san, Erwin a du talent pour l'escrime.
En un an et quelques à la capitale, il m'avait dépassé au point que je ne faisais plus le poids ; avec un tel maître, c'était compréhensible, d'autant que j'étais médiocre à la base.
« — À part le gamin, personne ne revient. »
« — Ne le dites pas… »
Mais une fois l'après-midi passé, c'est Luise qui rentra la première.
Elle gardait un air mécontent, posée sur mes genoux.
Comme un chaton qui réclame qu'on le console.
« — Pas de magie autorisée, c'est défavorable pour un adepte du Matō-ryū… »
Luise avait combattu en n'utilisant que les formes du Matō-ryū qu'elle avait apprises.
Petite et sans force, elle avait misé sur la vitesse, déroutant l'adversaire et retournant sa propre puissance contre lui.
Grâce à cela, elle avait passé le quatrième tour des qualifications, mais s'était inclinée au cinquième contre un vétéran de la même école, ce qu'elle racontait avec frustration.
« — Treize ans, première participation, quart de finale : c'est énorme. Quatre fois plus fort que le gamin. »
Arriver jusque-là suffit pour figurer sur les listes des chevaliers ou baronnets cherchant des vassaux.
On repère jeune, on achète le potentiel, et on forme sur la durée selon les traditions de sa maison.
Même dans ce monde, certains nobles pratiquent un recrutement « nouveaux diplômés, sans expérience ».
Même très forts, les vétérans âgés ont souvent des habitudes qui les rendent difficiles à employer.
« — Je m'y attendais. Mais tu es couverte de bleus. »
Épreuve de corps-à-corps oblige, les coups effleuraient souvent.
Les bras et le visage de Luise portaient encore les traces d'ecchymoses et d'égratignures.
« — Ver, soigne-moi. »
« — Tu aurais pu te faire soigner par les prêtres sur place. »
Beaucoup de blessés sortent des matchs ; l'Église dépêche plusieurs mages de guérison en permanence.
Je pensais qu'elle s'était déjà fait soigner là-bas.
« — Là, tu devrais dire honnêtement que tu veux soigner ta mignonne fiancée. »
« — Oui, oui, soin pour vous, demoiselle. »
« — J'ai aussi des blessures sous le dōgi, tu veux voir ? »
« — Sache rester à ta place. »
« — Mais au fond ? »
« — Je veux voir ! »
Je refermai toutes les blessures de Luise d'un seul coup de magie de guérison d'eau.
« — Ta guérison, Ver, elle marche aussi bien que celle d'Elise. »
« — Wendelin-sama possède une grande puissance magique. »
Il y a la question de l'efficacité, mais dépenser cinquante unités de mana soigne mieux qu'en dépenser dix.
Les blessures de Luise n'étaient que des éraflures ; tout disparut sans effort.
« — L'économie de mana progresse. Il faut continuer l'entraînement, ceci dit. »
« — J'en ai conscience. »
« — Hé, Ina-chan est revenue aussi. »
Au vu de l'heure, Ina avait dû aller loin dans le tableau, pourtant elle gardait une mine renfrognée.
« — Ina ? »
« — Sixième tour des qualifications, à un match de la finale… j'ai perdu. »
La chance du tirage y était pour quelque chose, mais Ina avait indéniablement progressé cette année.
« — C'est frustrant, mais pour une première, c'est un bon résultat, non ? »
« — C'est vrai, mais… »
« — Alors, quoi ? »
« — Pas exactement de l'insatisfaction… plutôt quelque chose que je n'accepte pas. »
Son adversaire du sixième tour était ni plus ni moins l'homme au « Grand Tournoi de Lance » qui avait stationné devant le manoir pour se faire embaucher.
Et il était terrifiantement fort.
« — Je pense qu'il ne perdrait pas contre mon maître de lance. Peut-être même qu'il est plus fort… »
« — Ce type était aussi fort que ça… »
À cause de son numéro de clown qui faisait reculer les gens sensés, il n'avait pas été retenu pour l'armée vassale, et continuait son spectacle devant le manoir ; nous l'ignorions délibérément.
« — S'il postulai normalement au lieu de faire le pitre… »
Il existe ce genre de profil.
Compétences solides, mais une erreur quelque part l'empêche d'atteindre son but.
« — Du coup, j'ai discuté après le match… »
Ce « Grand Tournoi de Lance » s'appelle Roderich-san.
Et il a des liens de parenté inattendus.
« — Du ministre des Finances Ruckner ? »
« — Son frère a eu un enfant avec la fille d'un marchand. »
Ce qui en fait un neveu, mais sa mère n'étant pas une concubine officielle, il a le sang noble sans la noblesse.
« — En discutant, c'est quelqu'un de surprenamment polyvalent… »
D'abord, élevé chez les marchands maternels, il maîtrise lecture, écriture, calcul et toute la gestion commerciale.
Tenue de livres, clôture comptable, calcul d'impôts : tout.
Droit commercial, législation liée aux affaires : il connaît.
« — En un sens, c'est le neveu du ministre Ruckner. Mais pourquoi la lance ? »
« — Enfant, il était chétif ; c'était pour se forger le corps. »
« — Hein ? »
Ensuite, pourquoi viser un poste de fonctionnaire ?
Son oncle maternel a déjà repris la direction de la guilde marchande et veut y placer son propre fils.
Roderich-san, trop compétent, est devenu un gêneur.
On craignait qu'une fois subordonné au fils, il ne prenne le dessus.
Quant au soutien du ministre Ruckner, c'est compliqué.
Des histoires de succession et d'héritage ont brouillé les deux frères ; leur détestation est connue à la cour.
D'où l'absence de lettre de recommandation.
« — Le monde des marchands est rude… Mais de la lance pour se muscler, et le voilà en finale ? »
Vu par des lanciers puristes, il peut sembler désagréable, même sans mauvaise intention.
« — Ver, moi je lui ai perdu. »
« — Euh… c'était un talent imprévu, c'est pas de ta faute. »
« — Mais c'est un type bizarre… »
Effectivement, je ne l'avais vu qu de loin, et son grand tour de lance restait incompréhensible.
Un mètre quatre-vingts, corpulence moyenne mais visiblement entraîné.
Seuls ses cheveux verts, rares ici, en faisaient un beau jeune homme.
Son cri de « Grand Tournoi de Lance » laissait deviner une énergie débordante.
« — Disons, il a l'air utile, on le garde sous le coude ? »
« — Je me doutais que tu dirais ça, j'ai pris ses coordonnées. »
De toute façon, je deviens aventurier à ma majorité ; il me faut quelqu'un pour gérer le manoir de la capitale.
Compétent en comptabilité et bon combattant : bon candidat.
« — Accessoirement, tu pourrais prendre des cours de lance. »
« — Ce type est fort, mais… »
Même en match, son grand tour crée des ouvertures si un profane l'imite.
Ina ne savait pas à quelle école il appartenait ; probablement un style quasi original.
« — Inimitable pour un commun… Bon, tu es allée loin quand même. »
« — C'est vrai. »
« — S'il y a une prochaine fois, on verra. »
Moi, en tout cas, pas de prochaine fois.
Encore moins nécessaire.
« — Au fait, Ver, toi comment c'était ? »
« — Hah, bien joué de demander ! »
Mon adversaire : Warren-sama, commandant de la Garde impériale, maître de l'épée magique.
Sans magie, sa technique n'avait pas la moindre faille ; dès l'instant initial, il déchaîna une lame acérée.
Face à cette vélocité, moi qui m'entraînais aux bases chaque matin depuis mes six ans…
Avec quelques pauses, il est vrai, au manoir familial…
« — Tu as perdu ? »
« — Ridiculement vite. »
Visage calme d'Ina, réponse calme de ma part.
« — Au premier tour ? »
« — Évidemment. »
« — Inutile de le dire avec cette fierté ! »
En y repensant, mon second frère Hermann est un peu plus fort, mais au manoir personne n'excelle à l'épée.
La méthode d'auto-entraînement transmise chez les Baumeister se résume à une heure de bases pures le matin.
À l'aune des standards mondiaux de l'escrime, c'est du niveau tai-chi des vieux Chinois ou radio-gymnastique japonais.
Tout apprentissage demande des efforts.
Pour la magie, je m'y suis mis corps et âme jusqu'au crépuscule, jour après jour.
« — M'aligner en escrime était une erreur. »
« — Certes. Mais il n'y a pas de tournoi de magie, si ? »
« — Il y a une raison ! »
À la question d'Ina, le grand prêtre Armstrong répondit illico.
Il tenait sa tasse géante personnelle et un scone d'Elise.
« — Les mages sont rares ; on ne peut pas en rassembler tant à la capitale ! »
Trop peu nombreux pour les missions qui leur incombent, ils ne peuvent gaspiller temps et mana dans un tournoi.
« — Ensuite, le risque de morts. »
L'escrime tue aussi, mais la magie est bien plus meurtrière.
De plus, des duels magiques dans l'enceinte exigent des barrières tenues par des spécialistes.
Organiser l'épreuve relève du parcours du combattant.
« — Je comprends, mais Erwin alors ? »
« — Il devrait encore être en lice… »
Pendant qu'Ina répondait, le premier tour de la finale de combat rapproché débutait dans l'arène.
Le premier jour sans match au Colisée provoquerait des plaintes du public, d'où cette programmation.
Différence de capacités physiques innées ?
L'intensité n'avait rien à voir avec les arts martiaux de ma vie antérieure, mais sans connaissance en lice, je regardais distraitement.
« — Y a beaucoup de vieux. »
« — C'est un concours de technique. »
D'après Luise, l'épreuve privilégiant la technique, les vétérans y survivent mieux.
Surtout en combat rapproché, où les maîtres d'armes abondent.
« — Mais la force réelle, c'est autre chose ? »
« — Je ne pense pas perdre contre la plupart des finalistes. Moi. »
Du moyen au haut niveau de mana, injecté dans le Matō-ryū : logique.
« — Alors à quoi sert ce tournoi ? »
« — Pour prouver : "Puissance globale moyenne, mais entraînement quotidien sérieux, donc technique supérieure !" »
« — Exactement, demoiselle Luise ! Si nous combattions à fond, presque personne ne gagnerait ! »
Autre but : montrer qu'on peut instruire les autres.
Promotion des rōnin sans maître et démonstration comme formateur.
Tels sont les deux objectifs principaux des participants.
« — Ça coupe l'envie. »
Normalement, un tournoi martial devrait électriser ; une fois les coulisses connues, l'intérêt s'effondre.
Je commençais à ne plus penser qu'au bentô d'Elise.
Surtout le porc mariné au miso grillé, parfait avec le riz.
Recette que je lui ai apprise, soit dit en passant.
« — C'est parce que le gamin a perdu au premier tour, non ? »
« — Pas du tout. »
« — Moi, je m'amuse bien. »
Pour Brantack-san, bon manger et bon boire suffisent au bonheur ; son avis ne compte pas.
« — Reste Erwin comme seul concerné. »
« — Hé, au fait… »
« — Tu étais là, Erwin ? »
Erwin était revenu sans que je m'en aperçoive.
Avec un air vaguement coupable.
« — Perdu ? »
« — Sixième tour, tombé sur le maître Warren. »
« — Toi aussi ! »
L'expérience a parlé ; impossible de battre son maître Warren-san.
Moi, je me demande encore comment j'aurais pu gagner.
« — Sensation de "tout est fini". »
Comme quand le club de baseball de mon lycée perdait en éliminatoires du Kōshien, dans ma vie d'avant.
« — Six tours, c'est déjà pas mal. Mais pourquoi tout le monde a l'air de s'amuser ? »
Dans les romans et mangas fantasy de mon ancien monde, les tournois martiaux sont épiques.
Ici, sans magie, c'est terne.
Pourtant, le public retient son souffle.
Je trouvais ça bizarre.
« — Ce tournoi, le royaume en fait un gros pari. Les gains vont à la charité, paraît-il. »
« — J'aurais mieux fait de ne pas savoir. »
Deux jours plus tard, le tournoi s'acheva comme prévu.
Mon manque d'enthousiasme contrastait avec Luise, qui dansait de joie.
« — Yattaaa ! Pari combat rapproché gagnant ! Cote vingt-trois ! »
« — T'avais parié… »
Les deux jours suivants se passèrent sans incident.
Notre activité : occuper la loge entre proches, festoyer autour des bentôs d'Elise, de son thé et de mon vin.
Les matchs n'étaient plus qu'un décor.
« — Mais les combattants nous jettent des regards louches. »
« — Normal, ils veulent que le gamin les embauche. »
« — Pas besoin de tant de brutes. »
Je cherche un intendant pour le manoir de la capitale, quelqu'un qui tienne la maison et gère le personnel.
Si bon épéiste soit-il, ce serait un contre-emploi.
« — Et ce "Grand Tournoi de Lance" ? »
Brantack-san l'avait vu faire son spectacle devant le manoir.
À l'évocation du poste d'intendant, il fit mine de surprise.
« — Ce type sait tenir les comptes. »
« — L'habit ne fait pas le moine… »
Ce tournoi de trois jours ne m'aura rapporté qu'un intendant pour le manoir de la capitale et la preuve concrète qu'on ne juge pas sur l'apparence.