« Encore un garçon… Ça fait le huitième. »
« Regarde, c'est un garçon en pleine santé. Il lui faut un nom à sa mesure. »
« Hum. On l'appellera Wendelin. Bien que les chances pour que cet enfant puisse perpétuer le nom des Baumeister soient quasi nulles. »
Une somnolence soudaine me fit replonger dans le monde des rêves, où j'assistais à une scène étrange.
La naissance de ce nourrisson, ce petit garçon dont je semblais habiter la conscience, se déroulait sous mes yeux comme une séquence de film.
Apparemment, je venais de naître comme huitième fils dans cette famille Baumeister.
Ou plus précisément, devrais-je dire que j'en avais pris possession ?
Au fil des révélations, j'appris que les Baumeister étaient une famille de basse noblesse gouvernant trois villages de deux à trois cents habitants chacun, aux confins du territoire.
L'actuel chef, Artur von Benno Baumeister, était un quadragénaire d'une banalité confondante, pour le meilleur comme pour le pire, marié à une femme issue de la même basse noblesse et entretenant une concubine, fille d'un chef de village local.
De ces deux épouses étaient nés dix enfants, moi, Wendelin, inclus : huit garçons et deux filles, dont je découvris les noms.
Pourtant, pour une famille de basse noblesse qui ne gouverne grosso modo que huit cents âmes, dix enfants…
On se demande sérieusement s'ils ont entendu parler de planification familiale, à leur âge.
D'après les informations déjà emmagasinées, je comprenais que ce monde ressemblait trait pour trait à l'Europe médiévale.
Même si des enfants naissent, tous n'atteindront pas l'âge adulte.
On ne peut pas se contenter d'un fils unique, et rien ne garantit que l'épouse légitime pourra enfanter, donc la présence d'une concubine se comprend.
Mais ce nombre est excessif.
C'est de nature à déclencher une guerre de succession.
Mettons de côté les enfants de la concubine, aussi pitoyables soient-ils.
D'après les souvenirs de ce corps, la concubine que je n'avais pas encore vue était mère de deux garçons et deux filles. Les garçons devaient être adoptés comme héritiers par des chefs de village ou de riches paysans n'ayant que des filles, et les filles étaient déjà promises.
Leur sort m'importait peu.
Leur avenir était assuré.
L'essentiel concernait les six frères restants, les fils de l'épouse légitime.
J'avais cru, en tant que huitième fils, être forcément un enfant de la concubine, mais non : je suis l'enfant que l'épouse légitime a mis au monde à près de quarante ans.
Franchement, à son âge, qu'il évite de mettre enceinte une tante pareille.
Sans doute le domaine est-il trop misérable pour qu'il puisse s'offrir une nouvelle concubine jeune, ne serait-ce que pour des raisons financières.
Vu sous un autre angle, cela prouve une harmonie conjugale exemplaire.
« Madame, Wendelin a peut-être du talent pour l'épée ou la magie. »
« Si c'est le cas, il pourrait s'en sortir seul. »
À travers ce qui semblait être les souvenirs de l'enfant que je possédais, ou plutôt à travers un regard tiers fondé sur ces informations, je comprenais peu à peu ma situation actuelle.
D'abord, j'avais réincarné — ou plutôt pris le contrôle — de Wendelin, huitième fils d'une famille noble pauvre, âgé de cinq ans révolus, six ans selon le compte traditionnel.
Né noble, mais dans une famille trop prolifique pour que je puisse hériter du moindre domaine.
Pis : il était quasi certain que je ne pourrais même pas vivre en noble.
Normalement, l'aîné hérite, le cadet fait figure de réserve, et à partir du troisième, il faut se débrouiller seul.
Cela vaut peut-être pour les grandes familles aux vastes domaines ou les lignées de nobles de robe hereditaire occupant des postes clés à la capitale, mais pour cette famille de basse noblesse dont l'unique talent est de faire des enfants, mieux vaut ne pas compter sur la moindre prévoyance pour l'avenir des cadets.
Dès lors, pas le temps de m'inquiéter pour mon corps endormi dans mon appartement du Japon de l'ère Heisei, ni de m'enthousiasmer pour le mot « magie » entendu tout à l'heure.
Je ne sais pas à quel âge on devient adulte ici, mais avant cet âge, je dois acquérir les moyens de survivre par moi-même.
(Se presser n'est pas bon, mais si je ne fais que jouer sous prétexte que je suis un enfant, ma vie est fichue…)
Par la suite encore, je passai en revue, sous cet angle décalé, le résumé de la vie de Wendelin jusqu'ici, et je m'efforçai de glaner un maximum d'informations pour ne pas éveiller les soupçons de ma nouvelle famille au réveil.