« Ça fait du bon temps qu'on retrouve la vie de noble aventurier à temps partiel. »
« Wend, là, c'est plutôt vie d'aventurier noble à temps partiel. »
Deux semaines après la signature du traité de paix entre les deux pays, après avoir achevé le rapport au château royal et les fêtes de victoire entouré de nombreux nobles, nous sommes rentrés dans le fief Baumeister.
Il y a aussi eu le voyage d'agrément auquel nous a conviés le duc de Mizuho, c'est pour ça qu'on a pu enfin revenir dans le comté Baumeister.
« Mais pourquoi une fête de victoire au château royal ? L'armée du royaume a plutôt… »
« El, faut pas dire ça. »
Le fait que l'avant-garde de l'armée du royaume ait perdu misérablement, c'est quelque chose qu'il ne faut plus prononcer.
Il y a la fierté nationale, après tout.
Nous avons brillé pendant la guerre civile, et Philippe et Christoph qui nous ont rejoints plus tard ont aussi été actifs, préservant la dignité du royaume et de son armée.
C'est ce fait-là qui est important.
« Tout le monde, on vous attend. »
Quand nous sommes arrivés devant le manoir, Roderich et les vassaux sont venus nous accueillir, et à partir d'aujourd'hui, on va enchainer l'exploration de la « Forêt des Démons », les travaux de génie civil dans le fief, et un peu de boulot de noble.
Mais en un peu plus d'un an, le comté Baumeister a drôlement développé.
La ville de Baulburg s'est étendue, et autour de la Forêt des Démons, plusieurs villes où se rassemblent les aventuriers et des antennes de la guilde sont achevées, servant de base à de nombreux aventuriers qui chassent et récoltent force matériaux.
Et ça, c'est vendu à l'extérieur, ce qui fait prospérer le comté Baumeister.
Les profits sont réinvestis dans le développement.
De vastes terres agricoles, des villages pour les paysans, l'aménagement des routes, tout avance à marche forcée.
Tous ces flux, c'est Roderich, le majordome de la maison Baumeister, qui les gère.
Mon frère Erich a aussi filé un coup de main pour éviter les nobles bizarres, mais Roderich seul aurait géré la pratique sans problème.
C'est-à-dire…
« J'ai une idée comme ça, mais au fond, ça irait bien même si Roderich était le seigneur, non ? »
« Wend… Toi, t'as pas le droit de dire ça… »
J'aurais jamais cru me faire gronder par El.
« Wend, c'est pas possible. »
Je viens de tenter le coup auprès de mon frère Erich, et sa réponse est non.
Roderich à côté acquiesce.
« Pourquoi ? Frère Erich ? »
« Le développement du comté Baumeister est rapide, mais c'est parce que Wend a fait le gros œuvre en amont. »
Comme c'était fini, Roderich a pu mener le développement normalement et efficacement.
Pendant mon absence, les travaux ont avancé comme prévu.
« Comme le dit Erich-sama. Si on commence un nouveau développement, il faudra encore que le jeune maître s'active comme aventurier du génie civil. Et moi, je ne suis de confiance qu'en tant que majordome investi des pleins pouvoirs par le jeune maître. Si je dis "Écoutez-moi, je suis le nouveau seigneur !", on m'ignorera. »
« C'est ça. »
Encore des travaux de nivellement de friches, d'irrigation, de routes, de barrières provisoires contre la faune sauvage qui commencent.
« Contrairement à avant, ils acceptent docilement. »
« Parce qu'on l'a fait à outrance pendant la guerre civile. »
Entre l'aide à la construction de positions et le développement de villes pour l'apaisement, après avoir fait tout ça, on a l'habitude.
« Je vois, le jeune maître est excellent aussi comme sapeurs. »
« Faut pas en faire un ennemi. »
Roderich et mon frère Erich affichent un air convaincu.
« Et puis. Vos faits d'armes sont déjà grosso modo connus. Je pense que vous êtes le noble le plus respecté, ou plutôt le plus craint, du royaume actuellement. »
Même si c'est une guerre civile chez le voisin, contrairement aux conflits habituels où on évite les morts, vous avez participé à une vraie guerre à mort et vous y avez brillé.
Ce fait est la plus grande cause du respect craintif des nobles du royaume.
« Les nobles, tant qu'ils gagnent la guerre, on les respecte et on les craint. »
« À l'inverse, si on perd, c'est la galère. »
Celui qui a perdu sa réputation en se faisant écraser par l'armée vassale dans la Forêt des Démons, c'est le margrave Breithleder précédent.
Mais l'actuel l'a remise à flot dans le grand conflit avec le margrave Browa.
Les frères Browa ont été ruinés dans ce grand conflit.
Mais cette fois, Philippe s'est fait un nom comme excellent commandant.
La capacité d'administration militaire de Christoph a aussi été saluée.
« La maison du marquis Reger qui a subi une défaite lamentable risque de ne plus pouvoir hériter de sa charge de ministre de la Guerre. »
Il a poussé l'intervention à outrance, infligeant de lourdes pertes à l'armée du royaume.
En plus, le chef de famille est mort au combat, la maison est en plein chaos, et il paraît que la charge de ministre de la Guerre pourrait ne plus leur revenir.
« À l'inverse, les ex-frères Browa qui ont regroupé les fuyards et brillé dans la guerre civile ont bonne presse à la cour. »
Ils ont bien compensé la bourde du marquis Reger, et les hauts gradés de l'armée impériale les estiment comme de grands généraux.
Bien que nobles de robe, ils sont quasi certains d'obtenir l'anoblissement et un poste héréditaire.
Je me demandais pourquoi il était si bien informé sur la cour, mais mon frère Erich est de la faction du ministre des Finances Ruckner.
L'info doit venir de là.
« Une seule bataille fait tout basculer… »
« Les nobles, c'est "forts à la guerre = tout bon". Du coup, aucun noble ne viendra ouvertement fourrer son nez dans le comté Baumeister actuel. Moi aussi, j'ai eu la vie facile. »
« Nous remercions Erich-sama pour ses multiples soutiens. »
« Roderich est un excellent majordome. J'en voudrais bien un chez nous, mais notre maison est trop petite pour avoir assez de boulot. »
Mon frère Erich est noble de robe, donc moins de travail qu'un noble terrien.
En fait, la charge incombe principalement au noble lui-même, les vassaux sont juste en soutien, donc moins de délégation.
« Moi aussi, je vais bientôt rentrer à la capitale. Mais j'ai embarqué quelques dossiers épineux, hein ? »
« Impossible de te cacher quelque chose, frère Erich… »
Ce que j'ai embarqué dans cette guerre, d'abord la personne de Thérèse.
Mais pour elle, Peter pense qu'il est rassurant que je la garde, et le royaume ne dit rien.
Elle n'est venue qu'avec une servante, sans contact avec la maison du duc Philippe, donc on la considère comme « une finie ».
En plus, le fait qu'elle soit une femme pèse lourd.
À la cour, l'idée serait « talentueuse comme candidate prince-électeur, mais au fond, juste une femme », et on perçoit ça comme si j'avais ramené un butin de guerre.
De quoi faire hurler un féministe.
Mais dans ce monde, y'en a quasi pas.
« L'ex-duchesse, une femme d'exception. Elle a bien cette aura. Et c'est une belle femme. »
Mon frère Erich est sévère sur les femmes, donc si il dit qu'elle est belle, c'est qu'elle l'est.
Mon jugement n'est pas faussé.
« Elle a acheté le manoir à côté du nôtre et y vit tranquillement. On a mis une surveillance兼garde par précaution, mais le principal, c'est la garde. »
Si lui arrive quelque chose, la responsabilité retombe sur la maison Baumeister, donc Roderich a été prévoyant.
C'est bien la preuve qu'il était le bon majordome.
« Thérèse-sama n'est pas si épineuse. C'est plutôt Philine-sama. »
« Uuh… »
Elle aussi vit au manoir pour l'instant.
On ne peut pas la présenter tout de suite à son père, le margrave Breithleder.
Les histoires d'enfants illégitimes de grands nobles, c'est courant, et y'a beaucoup d'arnaques.
Même si nos vassaux apportent les preuves et qu'il les valide, la retrouvailles ne sera pas simple.
C'est un grand noble, donc il faut fixer date et lieu, et Philine doit se préparer.
Puisque c'est sa fille, il lui faut une tenue à sa mesure.
« Jeune maître, comment se passent les manières nobles de Philine-sama ? »
« Je l'ai confiée à Elise, ça ira. »
Pendant la guerre, j'ai payé une noble impériale pour l'éduquer.
La présentation vient du comte Landsberg, donc ça ne peut pas être louche.
« La retrouvailles père-fille est une bonne chose, mais c'est clairement nous qu'on nous la refile. »
« C'est sûr. Le margrave Breithleder sera aux anges. »
Il n'avait pas de fille en âge de se marier jusqu'ici.
Elle a dix ans maintenant, dans cinq ans, elle pourra m'épouser.
« Comme sa mère est de basse naissance, son rang sera bas, donc aucun problème. »
C'est le point principal.
Du coup, si le margrave Breithleder propose, je n'aurai guère de raison de refuser.
« Je ferai de la fuite en avant pendant cinq ans. »
« C'est le mieux. »
« C'est bon, ça ? »
J'ai demandé à mon frère Erich sans réfléchir.
« Les grands nobles, c'est des problèmes par palettes. Les questions qui se règlent par "oui" ou "non", on peut les laisser pourrir jusqu'au dernier moment. Dans cinq ans, la situation aura changé. »
Peut-être que quelqu'un d'autre voudra la marier d'ici là.
Les fiançailles nobles, ça s'annule facilement.
« La cérémonie de retrouvailles, c'est demain ? »
« Cérémonie… »
« Les grands nobles, tout est grandiose. "Cérémonie" va bien. »
Typique de mon frère Erich qui observe le ministre Ruckner.
J'ai pensé que les retrouvailles émouvantes parent-fille, traitées en cérémonie, c'est dur d'être grand noble.
« Et le plus gros problème, c'est… »
Ce type, le mazoku.
Pour l'instant, je l'ai fait mettre en résidence surveillée dans une pièce du manoir, sur ordre de Roderich.
Enfin, avec son immense pouvoir magique, s'il veut fuir, il le fera facile.
Rien de plus simple.
Il rédige des rapports sur les ruines et artefacts découverts dans le duché de Nuremberg, et maintenant qu'il peut fouiller librement dans le comté Baumeister, il en est tout joyeux, ressort d'anciens documents pour identifier les sites.
« Cet homme, on dirait pas qu'il appartient à un État. »
« Moi non plus, j'ai pas cette impression. »
« Ce qui le motive, c'est la soif de connaissance, sans doute. »
Depuis notre rencontre, plus d'un mois, pas de signe de contact avec le pays des mazoku.
Pas d'outil magique pour, pas de sort non plus.
Il passe juste son temps à écrire des rapports et analyser des documents.
Seul point : il était chiant sur les trois repas, mais quand on a servi de la cuisine mizuho que le duc de Nuremberg aimait, il a cessé de râler.
C'est Haruka qui lui prépare ses repas maintenant.
« Avec juste ça comme raison, il a aidé dans la guerre civile… »
« Lui, il ne regrette rien. »
Je raconte à mon frère Erich ce qui s'est passé quand je suis allé le voir tout à l'heure.
« Ernest Blitz, comment ça va ? »
« La classification des ruines de l'ancienne civilisation magique dans le duché de Nuremberg progresse bien. En parallèle, l'identification des ruines souterraines dans le comté Baumeister avance aussi bien. »
Dans la pièce du manoir sous haute surveillance, le mazoku rédigeait un rapport épais.
« C'est bon. »
« Oh ? Tu ne m'accuses pas d'être un assassin ? »
« Si je le fais, moi aussi je suis un gros assassin. »
Pas que moi.
Le Maître, Brantack-san, El, tous ceux qui ont participé à cette guerre civile le sont.
« Moi, j'ai beaucoup de pouvoir magique, mais je n'ai pas reçu cet entraînement. Et ça peut sonner comme une excuse, mais les ruines souterraines que j'ai découvertes étaient bien souvent des installations militaires, mais je n'ai pas déterré que des armes. »
Effectivement, il y avait beaucoup d'outils magiques ressemblant à des camions ou engins de chantier.
J'en ai récupéré une partie, mais la plupart sont aux mains de l'armée impériale.
Ils doivent servir à la reconstruction d'après-guerre.
« Un couteau, on s'en sert pour cuisiner ou pour poignarder. Ce n'est plus à moi d'expliquer ça à l'adulte qu'était le duc de Nuremberg. »
« Y a cette façon de voir aussi. »
Le duc de Nuremberg aurait dû, sans se rebeller, utiliser ces trouvailles pour booster la puissance nationale.
Dans trente ans, il aurait gagné l'élection impériale haut la main.
Son incapacité à le faire prouve peut-être son déséquilibre mental.
« C'est du passé. »
« En effet. »
Pas la peine de refaire l'histoire avec des "si".
Nos pensées coïncident.
« Du coup, le comté Baumeister a tant de ruines ? »
« En ce moment, je croise les documents que vous m'avez donnés avec mes anciens textes, et la proportion est la même que dans les autres zones du royaume. »
Les autres zones du royaume ont déjà été fouillées.
Le comté Baumeister, lui, était une terre vierge, donc plein de ruines intactes.
« Surtout au sud, il y avait la république d'Akitsushima qui avait une haute technologie à l'époque de l'ancienne civilisation magique. »
« République d'Akitsushima ? »
« L'actuel pays Mizuho… enfin, le duché Mizuho maintenant. Ce sont leurs ancêtres. »
D'après le mazoku, les ancêtres des gens de Mizuho géraient un État autonome près de la Forêt des Démons, état vassal mais à forte autonomie.
Mais avec l'effondrement de l'ancienne civilisation magique, les terres vierges sont devenues inhabitables un temps, et ils ont dû migrer à leur emplacement actuel.
« Ces ruines sont nombreuses dans les terres vierges. L'enquête et la fouille s'annoncent passionnantes. »
« D'accord. Mais reste encore là-dedans. »
La rébellion vient de finir.
J'aimerais qu'il reste sage encore un peu.
« Heureusement, j'ai du pain sur la planche, donc pas d'inquiétude. Un archéologue, ce n'est pas seulement fouiller. »
Travail de terrain et travail de bureau, les deux sont importants, et quelques mois, c'est une attente normale.
« Ici, la bouffe est bonne, donc c'est confortable. »
Ce mazoku, comme le duc de Nuremberg, aime la nourriture légère et pas grasse.
Il apprécie la cuisine mizuho d'Haruka.
Tous deux n'avaient qu'une relation d'intérêt mutuel, mais ironiquement, leurs goûts culinaires concordaient.
J'ai pas pu m'empêcher de penser qu'ils auraient dû se parler franchement plus tôt.
« Nous aussi, la guerre civile finie, on a enfin pu rentrer chez nous. On va explorer la Forêt des Démons comme aventuriers. Si c'est pour fouiller des ruines souterraines, on peut filer un coup de main. »
« C'est une joie. Moi, j'ai beaucoup de pouvoir magique, mais les sales besognes, c'est pas mon truc. »
Avec sa puissance magique, il peut faire un carnage contre des ennemis normaux, mais comme il a subi le « Sur-soin » d'Elise, ce mazoku manquait cruellement d'expérience de combat.
Pour la fouille de ruines, il n'a pas honte d'emprunter notre force.
Au contraire, il a l'air ravi. C'est pas un militaire.
« Pendant que je suis cloîtré ici, je vais croiser mes anciens documents avec les actuels que le comte Baumeister m'a fournis, pour localiser les ruines souterraines. »
Là-dessus, le mazoku replonge dans son rapport.
« Voilà le topo. »
« C'est un chercheur… À l'académie de la capitale, y'en a plein comme lui. »
Mon frère Erich va parfois à l'académie pour l'exécution budgétaire, il a déjà discuté avec des profs-chercheurs.
Il range Ernest dans la même catégorie.
« La tête est incroyablement bonne, mais il vit dans un autre monde. »
« L'expression de Roderich est la plus juste, non ? »
« Au fait, une chose m'inquiète. »
Roderich prend un air sérieux et me questionne.
« Les hautes sphères de l'Empire et du royaume savent-elles que vous cachez un mazoku ? »
« Elles savent. Le roi est au courant, et l'Empire a dû s'en rendre compte. »
J'ai rapporté au royaume, et Peter n'est pas du genre à se faire berner longtemps par un déguisement.
« C'est étonnant qu'on ne vous le reproche pas. »
« C'est qu'on ne PEUT pas le reprocher, Wend. »
« Oui. »
Il dit que le combat n'est pas son fort, mais si on tente de le contraindre physiquement pour lui soutirer des infos sur les artefacts, il résistera de toutes ses forces.
Le « Sur-soin » d'Elise a marché une fois parce que c'était la première.
Pas deux fois contre un mazoku aussi malin.
« Physiquement, est-ce qu'on peut affecter en permanence moi, le Maître, Brantack-san, Katharina, Elise, Luise, ou une force équivalente, juste pour le surveiller ? C'est le problème. »
« En effet, c'est difficile. »
Impossible de maintenir une telle force en permanence.
Donc, il faut créer un environnement où il n'a pas envie de fuir.
« C'est pour ça : les ruines souterraines du comté Baumeister. »
« Puisqu'elles sont quasi intactes, tout fouiller prendra du temps. »
« C'est l'idée. »
« Un personnage difficile. Mais comme ça profite à la maison Baumeister, j'approuve votre ligne, jeune maître. »
Enfin, ma "ligne", c'est peut-être juste que je me suis fait refiler le bébé en mode "patate chaude".
Le pays de ce mazoku avait une technologie d'outils magiques avancée, et même lui, non-spécialiste, en faisait pas mal.
Avec cette info, les résultats de fouille devront être fournis régulièrement au royaume sans éveiller de soupçons.
« Et du côté de l'Empire ? »
« Ce sera épineux. »
Si c'est public, la majorité des impériaux diront "même peine que le duc de Nuremberg, exécutez-le".
Ou "enfermez-le et faites-lui fouiller nos ruines en réparation".
Mais si on force, Ernest résistera de toutes ses forces.
« Dans l'Empire actuel, le mater coûterait trop cher. »
« Et puis, l'Empire manque de mages, maintenant. »
Dans la guerre civile, on a tué combien de mages impériaux.
Même les débutants et intermédiaires, bien placés, valent des centaines ou milliers de personnes normales.
Ils ont disparu en masse, l'Empire est en pénurie sévère de mages.
À la dernière attaque de ruines souterraines, on a même mobilisé des gamins de moins de dix ans, et Brantack-san leur apprenait la magie sur le tas pour en faire des combattants.
En plus, ils sont réquisitionnés partout pour la reconstruction impériale.
Pas moyen de trouver du monde pour surveiller Ernest.
« Donc Peter fait exprès de faire semblant de pas savoir. Plutôt, il préférerait qu'on ne soulève pas le problème Ernest. »
S'il est connu et que ça fait du bruit, il faut réagir.
« Il va falloir du temps pour retrouver le quotidien. Résolvons ça un par un. »
« Ouais. Moi aussi, le ministre Ruckner m'a dit de rester sur place encore. »
« De multiples dossiers, hein. D'abord, les retrouvailles émouvantes père-fille… »
Ces temps-ci, on ne s'était pas croisés, mais il faut présenter Philine au margrave Breithleder.
C'est comme ces émissions télé de retrouvailles parent-enfant, j'ai pensé, mais.
« Comte Baumeister, quel genre de personne est mon père ? »
« Euh, un lettré, genre… »
« Vous, avec cette formulation, Philine ne comprendra pas. C'est un homme doux, simplement. »
« (Un homme doux qui laisse sa fille en plan comme ça ?) »
« (El, moi aussi j'ai pensé ça, mais faut pas le dire fort.) »
Aujourd'hui, enfin, la rencontre entre Philine et le margrave Breithleder a lieu.
Une rencontre normale irait, mais grand noble oblige, prendre RDV est déjà un parcours.
Le margrave Breithleder est un grand noble, donc forcément ultra-occupé, ajustement d'emploi du temps, préparation du côté de Philine.
Avant de « téléporter » au manoir de Breithburg, Elise et les autres papotaient en habillant Philine.
« Pour faire bonne impression à ton père, la robe, pas trop voyante. Mais pas trop sombre non plus, alors eau… ? »
« Elise, les accessoires ? »
Ina demande à Elise, la cheffe, lequel choisir parmi la montagne d'accessoires.
Une coordination selon l'étiquette noble, qui donne une bonne impression.
Dans ces moments, l'expérience d'Elise est fiable.
« L'argent en base, c'est mieux. Voyant c'est non, mais cheap c'est non plus. »
« Ruban ou serre-tête ? »
« Pour mettre en valeur ses cheveux argent comme son père, mieux vaut pas trop les cacher. »
« Alors je vais les brosser proprement. »
« Merci, Katharina-san. »
« Moi, mes cheveux explosent chaque matin, j'ai l'habitude. »
Katharina se met à brosser les cheveux de Philine avec son propre peigne.
Ses gestes sont rodés, parce que ses propres cheveux explosent au réveil et qu'elle les remet en place chaque matin.
« Elise-sama, les chaussures ? »
« Wilma-san, cirer les chaussures. »
« Compris. Négliger les pieds, c'est se faire mépriser ? »
« Vous savez tout. »
Wilma se met à cirer les chaussures minutieusement.
Elise est impressionnée par la culture inattendue de Wilma.
Elle est la belle-fille du ministre de la Guerre Edgar, donc c'est normal, mais Wilma n'avait pas cette image.
« Reste les manières, mais c'est trop tard… On compte sur les talents de la vicomtesse Väsel. »
En fin de guerre civile, Philine n'a pas pu venir au front, alors elle a séjourné chez un noble de la capitale impériale.
Sur présentation du comte Landsberg que Peter a amené, on l'a confiée à un noble qui l'éduquait.
La maison vicomtale Väsel est une famille impériale banale, mais à l'histoire ancienne, experte en étiquette et culture noble.
La vicomtesse Väsel, une vieille dame douce de plus de soixante-dix ans, a dû bien l'éduquer.
« Philine, tu as encore grandi ? »
« Oui, Luise-sama. Un peu. »
« Jalousie. Et puis, m'appelle pas "sama". Tu vas devenir une noble, alors. »
Luise est ma femme, donc quasi même statut.
Elle lui dit de l'appeler "san".
« Oui, compris. »
Dans cette ambiance, Philine, apprêtée par les femmes, attend son père dans le salon du manoir du margrave Breithleder.
« Mais, y a un truc qui m'inquiète. »
« Quoi ? »
« Philine, sa mère est de basse condition, non ? »
En attendant l'arrivée du margrave avec Philine apprêtée, El exprime son inquiétude.
« Le margrave, soit. Mais ses épouses, ça va ? »
« Uuun, comment dire… »
L'inquiétude d'El : « C'est la fille que le maître a faite dehors ? Vraiment ? », « Mais sa mère est une roturière vile, la fille aussi a l'air vile » et des piques, du harcèlement.
« Je t'accueille dans la maison Breithleder parce que le maître le dit, mais c'est par pitié ! », « Compris ? Tu vis à la charité ! » et les épouses et leurs enfants qui la harcèlent.
Un tel avenir lui est apparu.
« (Servante et corvées au manoir, repas en dernier, restes froids… ) »
Dans un vieux drama japonais, elle ferait le ménage les mains gercées par le gel, et mangerait seule un riz mêlé de feuilles de daikon.
« (Beurk. Ça pourrait arriver, c'est flippant.) »
Comme Philine est là, on continue en chuchotant.
Si elle tombe là-dedans, je regretterai de les avoir fait se rencontrer.
« (Grand noble, donc j'veux croire que non, mais inversément, ils pourraient harceler sans que personne ne puisse les blâmer ?) »
« (C'est possible… ) »
Dans nos têtes, la scène où Philine est harcelée par les épouses et enfants du margrave prend une netteté hallucinante.
« (Uuh… En fait, ne pas les rencontrer serait le bonheur de Philine ? ) »
Le regret me prend.
Si ça arrive, je fais quoi ?
Je dois une dette au margrave, mais fermer les yeux sur ça, j'y arrive pas.
Philine, je l'ai rencontrée pendant la guerre, Elise et les autres s'en sont occupées.
On pouvait la garder chez nous, et à sa majorité, la laisser choisir sa vie.
Pendant que je cogite, Elise me tire la manche.
« Heu… toi… »
« Quoi ? Elise. »
« Heu… derrière… »
« Derrière ? »
Je me retourne sur son indication, et là, une femme d'une trentaine d'années, magnifiquement habillée, se tient.
Elle a un peu vieilli, mais c'est une beauté saisissante.
« Ah. Le comte Baumeister a bien plus de talent littéraire que mon mari. »
« Ahahaha… Ça fait longtemps. »
Elise a dû couper notre conversation.
Derrière nous se tient celle qu'on vient de traiter de vipère harceleuse.
Comme on la voit rarement, et qu'elle était ma supérieure, le ton d'avant est revenu.
« Cette histoire, je l'ai lue quelque part, autrefois. »
« Oui, j'ai lu ça dans un livre avant. Hein, El ? »
« Oui, moi aussi, rare que je lise un livre. »
El et moi, on tente désespérément de camoufler notre bourde.
On a traité la femme de "vipère harceleuse de Philine", faut raccommoder coute que coute.
En riant forcément, on essaie de noyer le poisson.
« C'est ça, une vieille histoire. Cette fille, c'est Philine ? »
« Enchantée, je m'appelle Philine. »
Philine salue la margrave Breithleder selon l'étiquette.
Confier ça à une pro, c'était le bon choix.
« Comte Baumeister, merci pour tous les soins. »
« Non, pendant la guerre, j'ai pas pu m'occuper de Philine… »
Jamais je n'aurais pu l'emmener au front, donc je m'excuse de l'avoir confiée à d'autres.
« Les circonstances étaient particulières, c'est compréhensible. Vous l'avez confiée à une personne digne. Cela dit… »
La margrave scrute le visage de Philine.
« Elle a les yeux de mon mari. La couleur des cheveux aussi, c'est sûr. »
Elle prend une mèche de Philine pour vérifier.
« Mon mari a six épouses dont moi, mais que des garçons. Une fille, c'est vraiment mignon. »
La margrave semble apprécier Philine.
En surface, du moins.
« Comte Baumeister, soyez tranquille. Cette fille deviendra votre épouse, donc jusqu'à sa majorité, on ne la fera pas trimer aux basses besognes, on ne la vêtira pas de haillons, on ne lui donnera pas les restes. »
« Weeend, elle a tout entendu… »
« (El, ferme-la !) Ahaha, je n'ai jamais cru une seconde que vous feriez ça. »
Si je panique ici, c'est foutu.
Une fois décidé à noyer le poisson, faut aller jusqu'au bout.
« C'est exact. Alors, Philine majeure, vous la mariez ? »
« Oui, bien sûr. »
Faut rire et noyer le poisson.
Et ne surtout pas contester qu'elle vienne chez nous plus tard.
« ………… »
Elise et les autres me regardent avec un air "tu as creusé ta tombe", mais je m'en fiche, je savais que ça finirait comme ça.
« Heu… Madame. »
« Philine, appelle-moi "maman". »
« Oui, maman. Et mon père ? »
« Il discute avec les autres mamans, attends un peu. »
« Oui. »
"Discuter", mais on devine.
« (Comte Baumeister, ne vous inquiétez pas, il est juste en train de se faire gronder par les autres épouses pour avoir semé sa graine sans responsabilité. ) »
La margrave ouvre son éventail près de mon oreille pour que les autres n'entendent pas.
« (Faire des enfants dehors, c'est pas grave. Surtout une fille attendue. Le problème, c'est de l'avoir laissée à l'abandon pendant dix ans. Les comtes Schütze en ont entendu parler, dites donc. La honte de notre maison. Des journaux intimes et des recueils de poèmes sans talent, ça ne vaut pas un centime… ) »
Que ça ait fuité aux comtes Schütze, c'est pas nous qui l'avons dit, mais ce type est un haut fonctionnaire compétent, il a déduit en voyant Philine.
Le margrave se fait descendre, mais c'est vrai : un noble de ce calibre qui fait un enfant dehors et l'ignore dix ans.
Pour la réputation, la maîtresse de maison ne peut que soupirer.
« (J'ai vu le recueil de poèmes en preuve, et effectivement, seul mon mari peut écrire d'aussi mauvais poèmes. ) »
Nous aussi, on le pense.
Moi, j'écrirais encore mieux.
Le margrave est très coté dans les salons de critique littéraire.
Il juge objectivement les œuvres d'autrui, mais ses propres poèmes sont au niveau d'un gamin de cinq ans.
C'est l'avis de sa femme et ses vassaux.
Trop pitoyable pour le lui dire en face.
« (Cette fois, c'est trop grave, alors j'ai mis les points sur les i : "La prochaine fois, je publie votre recueil !" ) »
Publier ce recueil.
Si j'en étais l'auteur, j'envisagerais le suicide.
« Philine, qu'en penses-tu, des poèmes de ton père ? »
« Je trouve qu'ils sont écrits avec beaucoup de franchise. »
L'évaluation de Philine est, en un sens, juste.
C'est factuellement franc.
Mais trop franc pour être de la poésie.
Peut-être qudans des millénaires, la critique s'inversera et il sera nommé poète génial… j'en doute en le disant.
« Tu es une fille gentille. C'est l'éducation de ta mère ? »
La margrave ne montre aucune réserve envers Philine.
Elle l'accueille avec joie, attitude constante.
« (Comte Baumeister, je comprends votre inquiétude, mais Philine est une fille… ) »
C'est ça.
Son existence ne menace pas l'héritier que la prochaine épouse du margrave enfantera.
Pas une rivale, au contraire, un atout pour mariage politique, donc à chérir.
Raison bien réaliste, mais inversément, ça la rend fiable. Ironique.
Moi aussi, j'ai fini par baigner dans le monde noble.
« Ne pas le faire attendre plus serait pitié pour lui. »
Le margrave est mis en attente pour voir Philine.
Probablement une de ses punitions.
Sur un signe de la femme, le margrave entre.
« Ma filleeeee ! »
Plus de son calme habituel, le margrave court vers Philine.
Il avait vraiment hâte de la voir.
« Mon mari, le comte Baumeister l'a ramenée pendant la guerre, c'était bien. »
« Comte Baumeister, vraiment merci. »
Le margrave me remercie en pleurant.
Mais il a l'air désespéré, loin de son image habituelle.
« Philine, je suis ton père. »
« Père, enchantée. Je m'appelle Philine. »
« Splendide salutation ! »
Il s'emballe tout seul sur une simple salutation.
Bête de père.
Moi aussi, quand j'aurai des enfants, je serai comme ça ?
« Philine, pardon de ne t'avoir jamais rencontrée. Ta mère est… morte, n'est-ce pas… »
« Oui. Mais j'ai mon père, maintenant. »
« Oui. Rassure-toi. Je ne te laisserai plus jamais dans le besoin. »
Il a l'air fou de sa fille.
Le margrave est trop désespéré.
Même Elise semble un peu reculer.
« Mon mari, cette fille, une fois majeure, ira épouser le comte Baumeister d'à côté. »
La femme voulait le rassurer, mais le margrave fait une tête de fin du monde.
« Hein ? »
« "Hein ?"… »
« Philine a dix ans, ce genre de話 est trop tôt ! »
« Dix ans… Notre Siegurt, à cet âge, avait déjà une fiancée. »
Siegurt, c'est l'héritier du margrave.
Il a douze ans, mais pour un grand noble, une fiancée à cet âge, c'est classique.
« Siegurt est un garçon… Philine est une fille… »
« C'est pareil ! Vous développez un instinct de protection excessif dès qu'on se rencontre ! Si c'est pour faire ça, assumez vos responsabilités dès le début ! »
« Toutes mes excuses ! »
Devant la fureur de la femme, on a fui illico.
Philine a aussi été emmenée par les autres épouses.
Jugé mauvais pour l'éducation.
« Flippant… Une grande noble, ça fait peur… Moi, je rentre, je me fais soigner par la douce Haruka… »
El, devant la femme qui hurle sur le margrave, s'évade dans le déni.
Moi, je me ferai soigner par Elise et les autres.
« Ina-san, Luise-san, la margrave était si effrayante ? »
« D'habitude, c'est une personne douce. »
« C'est la faute du margrave. »
En effet, « mon mari a un enfant caché, déjà dix ans », peu de gens resteraient calmes.
« C'est bien dit. »
Ina et Luise approuvent, Katharina acquiesce.
« La partie effrayante quand elle s'énerve, ça ressemble à Elise-san ? »
« Hein ? Moi, je suis si effrayante ? »
Comment savoir ?
Je l'ai rarement mise en colère.
« Plus que ça, le mari de Philine est décidé : c'est Wend-sama. »
« Ah ! »
Wilma me le rappelle, je m'en souviens.
La proposition de la femme de la marier chez moi, j'ai quitté la pièce sans la nier.
« Dans cinq ans, la situation aura changé… »
« Wend-sama, c'est quasi impossible. »
« C'est sûr. »
Pour l'instant, je continue la fuite en avant.
En tant que noble, j'ai d'autres problèmes en pagaille.
Mais j'ai aidé à ces retrouvailles émouvantes.
C'est pas mal, comme ça, me dis-je en rentrant au manoir.