« Franck ! Reprends-toi ! »
« Uuuh... Maman... »
Quelques heures après la fin du combat atroce, j'aidais aux soins dans le poste de secours de campagne où se trouvait Elise.
Mon mana étant épuisé, j'avais récupéré une partie grâce à quelques heures de sommeil, et j'utilisais aussi les pierres magiques que j'avais sur moi pour soigner les nombreux blessés.
La magie de guérison, je la laissais surtout à Elise et je ne m'étais pas beaucoup entraîné, et je ne pouvais pas non plus utiliser toutes mes pierres magiques.
Il a donc fallu établir des priorités dans les traitements, et certains risquaient de ne pas être sauvés à temps.
Même maintenant, je tombais sur des scènes où la conscience des blessés graves s'embrumait, tandis que leurs camarades leur lançaient des encouragements.
Un garçon pas beaucoup plus jeune que moi luttait contre la mort qui approchait.
« Comte-sama ! Sauvez Franck ! »
« ... »
Je voudrais le sauver plus que tout, mais le mana récupéré pendant mon sommeil est déjà épuisé, et j'ai pas mal utilisé mes pierres magiques.
On ne sait pas ce qui nous attend par la suite, alors Alfons m'a strictement ordonné de conserver un nombre déterminé de pierres magiques.
C'est frustrant, mais je n'ai d'autre choix que de parier sur sa force vitale.
« Désolé, mais mon mana... »
« Pas possible... Franck ! Reprends-toi ! »
En voyant ce garçon appeler son camarade qui va mourir, je ne ressens que de la culpabilité.
Ce n'est pas que je ne puisse pas le sauver, mais si je le soigne, ce serait injuste de ne pas soigner les autres blessés aussi.
Et si j'épuise toutes mes pierres magiques, et que l'armée ennemie attaque à nouveau ?
C'est pitoyable, mais pour l'instant je n'ai d'autre choix que de l'abandonner froidement.
Un calcul glacial, propre au champ de bataille.
« Toi... »
« Désolé. »
Elise, à côté de moi, a aussi déjà épuisé son mana.
Elle a même tout utilisé, les pierres magiques et le mana de l'anneau que je lui avais offert avant.
En y regardant de près, sa robe de religieuse est tachée de sang ; elle a visiblement consacré tout son temps aux soins jusqu'ici.
« Franck ! Reprends-toi ! »
« Aaah... Ma mère décédée... »
Apparemment, le blessé grave, Franck, a déjà perdu sa mère.
Le fait qu'il en voie l'apparition signifie que l'heure de son rappel au ciel approche.
Les garçons qui l'accompagnent continuent de lui parler, mais sa conscience s'éloigne peu à peu.
La mort du jeune Franck est imminente.
« Excusez-moi. Si je pouvais utiliser une magie de guérison plus puissante... »
« Non. La magie utilisable fait partie de la personnalité de chacun. Katharina n'y est pour rien. »
« Wendelin-san... »
Pour ça, il y a des aptitudes et des inaptitudes, on n'y peut rien.
Katharina a aussi le mana à sec, et sa magie de guérison ne suffit qu'à soigner les blessures légères.
« Toi... »
« Wendelin-san... »
Nous trois étions pleins de remords, et je ne pouvais que poser mes mains sur leurs épaules pour les consoler.
« Maman... »
« Franck ! »
Au moment où je pensais que c'était fini, cette personne est apparue au meilleur moment.
On ne la croirait pas protagoniste, mais elle se retrouve toujours au centre des troubles.
« Les blessés sont ici ! »
Pour des raisons tactiques, il avait économisé son mana, et qui plus est, il a participé à la poursuite sans que personne ne le lui demande, ce maître mage.
« Maître mage ? »
« Oncle-sama ? »
« On en parlera après ! »
Pourquoi le maître mage a participé à la poursuite reste obscur.
Il a surgi à toute allure, monté sur un cheval dosanko, une barre hexagonale — celle que les Armstrong utilisent souvent — à la main.
Alfons est resté bouche bée face à cette irruption soudaine, mais le retour s'est bien passé.
Enfin, sa robe était couverte de sang et Elise a eu un frisson de dégoût.
Je suppose que l'impossibilité d'utiliser la magie de déplacement pour combattre en trois dimensions lui a accumulé pas mal de stress.
« Jeune homme ! Reprends-toi ! »
Le maître mage a appris la guérison « Sainte », mais pour l'activer, il doit étreindre son patient.
Enveloppé d'une lumière bleu-blanc « Sainte », il écarte grand les bras.
« Dépêchez-vous (Qu'est-ce que c'est ? C'est une histoire superbe, mais l'apparence...) »
« Euh... Je vous en prie. Oncle-sama. »
Pour Elise, élevée dans une église qui interdit l'homosexualité, voir son oncle respecté étreindre un garçon doit être un cauchemar.
Mais c'est pour sauver la vie de ce garçon.
Elle aussi, sans penser à autre chose, a demandé au maître mage de le soigner.
Quand le maître mage a étreint le garçon en émettant sa lumière « Sainte » bleu-blanc, la blessure a peu à peu disparu.
Toujours cette condition d'étreindre pour activer, mais comme son mana d'origine est phénoménal, l'effet est remarquable.
« Uuuh... Maman. »
Le garçon, qui allait mourir, a peu à peu repris conscience grâce aux soins du maître mage.
Mais il y a une réalité cruelle.
« Franck-san. Celui qui vous étreint n'est pas votre mère mais... »
« Noooon ! Il ne faut pas le dire ! »
Elise, sérieuse, a dit la vérité, mais pas ici, pas maintenant.
« Ce garçon est sauvé. C'est tout ce qui compte... »
« Compris. »
Un maître mage qui sauve un garçon mourant par la magie de guérison.
Pour des gens d'église comme Elise, c'est un miracle qu'on voudrait consigner dans les livres, mais visuellement, c'est une scène qu'on voudrait effacer de sa mémoire.
Un vieux musclé qui étreint un garçon de toutes ses forces.
Si on l'écrivait dans un livre, l'église le classerait sûrement comme ouvrage interdit.
« Maître mage. Si seulement vous pouviez utiliser la guérison normalement... »
« Oui... »
De la tristesse d'il y a peu, nous ne pouvions plus que rire jaune, moi et Elise.
Et le jeune Franck sauvé a aussi connu sa tragédie.
« Maman ? »
« Hmm. Ce n'est pas ta mère, mais tant mieux si tu es sauvé. »
« ... »
Le garçon reste sans voix, c'est normal.
Au bord de la mort, sa conscience trouble a fait apparaître l'image de sa mère décédée, et quand il ouvre les yeux, c'est un bloc de muscles au visage de yakuza qui l'étreint.
En plus, le maître mage lui sourit, mais vu son allure, on ne peut pas le prendre au premier degré.
Pour lui, le maître mage doit ressembler à un shinigami musclé.
Un moment, il est resté figé.
« C'est dur ! Maman, t'es dure ! »
Apparemment, il n'a pas supporté la réalité qui lui tombait dessus.
Il a poussé un cri perçant qui déchirait les tympans.
« Ahahaha ! Avec autant d'énergie, ça va aller ! »
« Hé, Richter ! Conrad ! C'est quoi ce truc ? »
Le jeune Franck, guéri, demande à ses amis autour de lui, mais impossible de dire n'importe quoi devant le maître mage, alors ils détournent le regard vers le bas.
« C'est le maître mage qui t'a sauvé. »
Juste ce mot, à voix basse, pour dire la vérité.
« Franck. Puisque tu es sauvé, c'est bien, non ? »
« C'est exact. Garçon ! Tant que tu vis, la vie est encore longue et amusante ! »
La scène d'émotion gâchée par le maître mage, le garçon sauvé reçoit des regards de pitié des autres blessés.
Mais ils s'en rendent compte vite.
Eux aussi vont bientôt se faire étreindre par le maître mage et pousser des cris inarticulés.
« Maître mage. Votre mana va bien ? »
« Pour la poursuite, j'en ai à peine utilisé. J'ai rattrapé l'ennemi par derrière et je l'ai assommé à coups de barre. »
« C'est vrai... »
Qu'un mage parte à la poursuite et tue des soldats ennemis à coups de barre hexagonale, peu importe le bien ou le mal, il est vrai que grâce au maître mage, de nombreux soldats blessés ont été sauvés.
Tous étreints, hurlant dans leur for intérieur.
« Soit on meurt, soit on se fait étreindre par le maître mage et on survit. Logiquement, on choisit la survie, mais émotionnellement, on hésite. »
« Le seul salut, c'est qu'il n'y a aucun sentiment amoureux là-dedans. »
« Tu dis des trucs terribles, toi, la fille Katharina. »
« Maître. Je suis déjà femme mariée, cela dit... »
« Ah, pardon. Mais même comme ça, se faire étreindre, pour une femme en âge de l'être, c'est comment ? »
« Je ferai en sorte de ne pas être blessée, et si je le suis, je confierai mes soins à Elise-san ou Wendelin-san. »
« Réponse on ne peut plus normale. »
« Maître, qu'attendez-vous de moi, au juste ? »
Le lendemain du combat, nous trois — moi, Brantack-san et Katharina — continuions de discuter tout en réparant et agrandissant le camp retranché.
Les cadavres ennemis avaient servi de rempart, mais vers la fin du combat, ils s'étaient empilés et la hauteur manquait, alors Alfons nous avait demandé de rehausser les murs.
Il a aussi demandé de creuser plus de fossés et plus profonds pour arrêter la cavalerie, mais ce sera pour demain ou après-demain.
Car en ce moment, une énorme quantité de cadavres ennemis jonche l'endroit, et les soldats et habitants locaux embauchés les enterraient.
C'est l'hiver, donc la décomposition est lente, mais on ne peut pas laisser des milliers de cadavres indéfiniment.
D'autres mages participants creusaient des trous, on notait l'identité de ceux qu'on pouvait identifier, on récupérait le matériel utilisable, puis on les jetait dans les fosses.
Enfin, on y jetait des matières combustibles et de l'huile, et les mages y mettaient le feu pour les incinérer.
Sans incinérer pour réduire le volume, traiter plus de dix mille cadavres n'aurait pas fini de sitôt.
Piller les effets des morts fait aussi partie des frais de guerre et des récompenses, donc ce n'était pas une belle scène, mais ça se faisait normalement.
C'était pas un spectacle très beau à voir.
Devant les murs de pierre du camp retranché, l'odeur de chair brûlée piquait le nez.
C'était aussi la réalité du champ de bataille.
« Même comme ça, perdre et rejoindre ces cadavres, très peu pour moi. »
« Je suis jeune marié, après tout. »
« Moi aussi, le comte aussi. Au fait, le gamin El, il est où ? »
« Un rencard, peut-être ? »
La garde ayant été confiée à de nouveaux hommes par Alfons, El et Haruka n'ont plus à assurer la protection rapprochée.
Du coup, ils s'entraînent intensément au sabre pour l'apprendre vite.
Haruka fait office d'instructrice et s'entraîne avec lui.
« Bon travail pour la poursuite aussi. »
Par la poursuite menée par l'élite de l'armée du duc Philippe et le bataillon de nukitsuke du Marquisat de Mizuho, sur les quarante mille rebelles, la moitié — vingt mille — ont laissé leur vie sur le champ de bataille.
Il y a eu des blessés et des prisonniers, mais seulement deux mille environ.
Beaucoup de soldats ont combattu jusqu'à la mort, car s'ils perdaient, leur seigneur pouvait être exécuté, et s'ils se rendaient seuls, leur famille risquait des représailles.
Les soins étant prioritaires pour les nôtres, beaucoup de blessés ennemis sont morts hier déjà.
Devant l'ampleur des cadavres, tout le monde était écœuré en les traitant.
« Nos pertes sont aussi assez lourdes. »
« Oui. »
Nos morts et blessés s'élèvent à deux mille cinq cent soixante-sept au total.
En ratio, on est largement avantagé, mais l'armée rebelle n'était pas si d'élite que ça.
C'était une force jetable, et pourtant elle nous a infligé plus de 10 % de pertes.
Le duc Nürnberg ne pense sûrement pas être en position défavorable.
« Alfons-san se tient la tête ? »
« C'est ça. »
Il faut se battre sérieusement sous peine d'être tué, mais plus on tue, plus la puissance nationale de l'Empire s'effondre.
Pour Therese aussi, c'est un casse-tête.
« Mieux vaut l'extension des murs de pierre que le combat. »
« C'est vrai... »
Une fois la réparation et l'extension terminées, on est redescendus en arrière pour labourer la friche.
Pas exactement des soldats-colons, mais pour semer les graines d'une certaine plante.
« Wel ! »
« Je t'attendais. »
Pendant que je retournais la friche par magie, Ina et Luise, qui aidaient au semis, sont apparues.
« Qu'est-ce que vous semez ? »
« Du daikon-baka, paraît-il. »
« Voici le vrai. »
Ina me montre un énorme navet, gros comme un daikon de Sakurajima.
Ça s'appelle daikon-baka, mais c'est apparemment une variété de navet.
« Ça sert de fourrage pour les chevaux. »
Le daikon-baka serait une plante fourragère pour chevaux.
Dur et mauvais pour les humains, mais qui pousse n'importe où, même dans les pires friches.
Il faut un minimum d'eau, mais on y pourvoit en creusant beaucoup de puits.
« N'importe quel idiot peut le cultiver », d'où le nom de daikon-baka, paraît-il.
« L'origine, c'est le Marquisat de Mizuho. Apparemment, c'est né lors de l'amélioration variétale du navet. »
« Héé... »
J'écoutais l'explication de Luise tranquillement.
En entendant « daikon », j'ai envie d'oden et de takuan.
Je me souviens du maquereau grillé au daikon râpé, ou de l'association avec les shirasu, et je rumine comment me les procurer depuis Mizuho.
« Une fois semé, c'est prêt en deux mois. Résistant au froid, pousse en friche. Le seul défaut, c'est qu'il est mauvais. »
Pour les chevaux, y a pas de problème.
On récolte le daikon-baka en friche, on sème de l'herbe fourragère, on mélange le fumier de cheval au sol, puis on plante du millet, du sorgho, du sarrasin, etc.
Comme ça, on améliore progressivement le sol pour pouvoir y cultiver du blé, dit-elle.
« Ç'a marcherait dans le comté de Baumeister ? »
« Apparemment non. Il supporte mal la chaleur. »
Ina, qui semait, répond à ma question.
« Dommage. »
« Plutôt que de faire ce détour, ce serait plus vite que tu le mettes en valeur toi-même, Wel. »
« Non non. Moi non plus, je ne peux pas passer mon temps à défricher. »
À la base, la plupart des soldats sont des paysans en temps normal, alors le travail de colonisation, on le leur laisse.
Moi, j'ai du travail : creuser des puits, pavér des routes, etc.
« C'est pas si différent de quand on était dans le comté de Baumeister. »
« En plus y a le meurtre, mais c'est inévitable. Et ça va durer. »
« Oui. C'est vraiment une guerre d'usure. »
On se bat contre des gens qui ont broyé quarante mille hommes d'un coup et qui ne considèrent même pas ça comme un dégât. Un coup de poker, marcher sur la capitale impériale, ils ne peuvent pas le tenter.
« Puisqu'on cultive le fourrage pour les chevaux. »
Pour réduire la charge logistique, sans doute.
Impossible de cultiver du blé d'un coup, alors on fait avec le daikon-baka.
Le camp retranché aussi, on continue de l'étendre comme une sorte de forteresse défensive.
Les mages empilent pierres et bois taillés par magie, et construisent des casernes et des tours de guet.
« La guerre d'usure a ses limites. De toute façon, on prévoit de régler ça dans les prochains mois. »
Là, Brantack-san accompagné d'Alfons apparaissent.
Le commandant en chef a toujours Brantack-san comme garde du corps.
« Therese va amener l'armée principale ici. »
« Elle a réussi à rallier une partie des alliés ? »
« On dirait. Hein, Alfons-sama ? »
« Les seigneurs du nord dans leur totalité, la majeure partie du nord de l'est et de l'ouest, et le reste participe individuellement ou déclare sa neutralité ? »
Une guerre civile qui coupe le pays en deux : chacun juge quel camp va l'emporter et s'y range.
Apparences mises à part, en vrai, il faut parier sur le vainqueur, donc être noble, c'est dur.
Comme à Sekigahara, une erreur de jugement signifie au pire la confiscation des terres.
Certaines maisons nobles durent depuis des milliers d'années ; leur disparition se joue sur un choix, de quoi avoir mal au ventre.
« Et elle arrive quand ? »
Si elle prend la tête en tant que commandant en chef, le moral montera.
Le danger augmente, mais on ne lui demande pas de combattre en première ligne.
Ici, il faut prendre une décision et avancer.
« Demain à l'aube, paraît-il. Une grosse armée, apparemment. »
« Compris. »
Ce jour-là, j'ai utilisé ma magie pour les travaux d'extension du camp, et le lendemain matin, l'armée menée par Therese est apparue sans encombre.
« Même en défensive, vaincre un ennemi supérieur en nombre, le mérite d'Alfons est grand. Voici une récompense. »
« Ha ! »
Therese, vêtue d'une cotte de mailles en mithral plus somptueuse que celle que portait Karla auparavant, s'adresse directement à Alfons venu à sa rencontre, et lui tend un sac rempli de pièces d'or.
« Les autres auront aussi leur récompense, mais ce sera pour plus tard. »
« Ha ! »
Therese installe immédiatement son quartier général dans le fort fait de pierres empilées.
Elle y réunit les seigneurs et vassaux, et commence un bref conseil de guerre.
« Presque vingt mille tués ? C'est un grand exploit. »
Une bataille où la moitié de l'armée ennemie est mise hors de combat, c'est rare, alors louer et remonter le moral, c'est normal.
Mais la situation n'est pas pour autant réjouissante.
« C'est parce qu'on était en défense, et la différence de niveau des mages a joué. »
À la remarque d'Alfons, les regards de Therese et des principaux intéressés se portent tous sur nous.
« On a aussi abattu pas mal de mages ennemis. Mais la plupart étaient des hommes de main des princes-électeurs. »
Le rapport a dû être lu à l'avance, mais le visage de Therese s'assombrit.
« La différence de puissance nationale entre le Royaume et l'Empire se creuse, pourtant. N'est-ce pas, comte Baumeister ? »
« Comment savoir ? Je ne suis qu'un mercenaire. »
« Je ne te blâme pas. Je me dis juste que le royaume Helmut t'a, lui, et c'est enviable. »
Therese, inhabituellement, ne m'appelle pas « Wendelin ».
« Juste un huitième fils de noble pauvre qui se débat. »
« Tes débats sont devenus une pluie bienfaisante pour le royaume. Par-dessus le marché, l'Empire s'épuise dans la rébellion. Il faut en finir au plus vite, augmenter la puissance nationale, y compris le commerce. Vraiment, c'est une affaire qui brise les os. »
« De toute façon, je suis mercenaire. »
Si j'agis en comte de Baumeister et fais des exploits, la question des récompenses devient embêtante.
« Un même humain peut-il cumuler titres et fiefs des deux pays ? » — un sujet sans précédent depuis l'origine des deux nations, qui risquerait de plonger la politique dans le chaos.
Mercenaire, payé en or, comptes réglés, c'est le plus heureux pour les deux parties.
« Quoi qu'il en soit, le duc Nürnberg est un os dur. »
« Quel était le but de ces quarante mille hommes ? »
Récemment, El s'entraîne souvent au sabre avec Haruka, et il pose une question inhabituellement sérieuse.
Un peu de conscience de vassal, peut-être ?
« (Il veut faire bonne impression devant Haruka ?) »
Quoi qu'il en soit, moi aussi je voulais l'entendre.
« Gagné ou perdu, le duc Nürnberg y trouve son compte. »
Si les préparatifs de Therese avaient traîné et qu'il l'emportait, la balance de la guerre civile aurait penché du côté de Nürnberg.
Dans les fiefs du nord, ce ne sont pas que des gens de la tribu Ran.
Beaucoup auraient trahi en voyant la différence de force.
« Perdre la moitié et quand même gagner ? »
« C'est ça. À cause de la composition de ces quarante mille. »
J'explique mon raisonnement à El.
« Ils sont composés des armées de chaque prince-électeur, sous les ordres du général Krazen, incompétent mais puissant au centre de l'armée impériale, avec leurs seigneurs en otages. Combien meurent, la bourse de Nürnberg ne bronche pas. »
Ils sont sortis sur ordre de Nürnberg qui a pris le contrôle du centre par un coup d'État, et ont échoué.
Perdus leurs troupes, puis punis pour l'échec de la stratégie, il peut affaiblir leur puissance sans lever le petit doigt.
« Donc les princes-électeurs qui ont envoyé des troupes ont été exécutés ? »
« Non. Selon nos espions, le général Krazen a été relevé de son poste, mais les autres n'ont eu qu'une amende. »
Le retard de Therese vient aussi de la reconstruction de son réseau de renseignement sans magie ni artefacts magiques.
« Le général Krazen est mort au combat. La sanction était facile, du coup ? »
« Cette famille comtale, le chef et l'héritier étaient des idiots. Nürnberg n'a pas hésité à les liquider. Heureusement — ou pas — ils ont aussi commis l'énorme erreur de perdre la moitié de leurs forces. »
« Et les autres princes-électeurs, c'est juste une amende ? »
« Perdus leur force centrale et leurs vassaux en masse, et en plus amendés pour l'échec. À l'époque des guerres, payer une amende pour solder une défaite, c'était courant. Donc c'est pas illégal, ils ne peuvent pas se plaindre. »
Avec leur seigneur en otage, ils ne pouvaient pas refuser.
« Il y a les compensations pour les morts, donc l'assise des maisons princières a dû craquer ? »
« C'est arrangé comme ça. S'ils ne paient pas, ils doivent compenser par des droits ou des terres. Formellement, c'est payé au gouvernement impérial, mais son maître est maintenant le duc Nürnberg. »
Une méthode typique de Nürnberg qui vise la centralisation.
« C'est ignoble. »
« El a raison, c'est vraiment ignoble. »
« Heureusement, la famille impériale centrale n'a pas été exécutée. »
Un massacre de toute la famille provoquerait la反发 des nobles de robe et de l'armée impériale, alors pour l'instant, ils sont juste en résidence surveillée.
Mais si sa centralisation avance, ils seront probablement liquidés.
« Donc aucun prince-électeur ne nous rejoindra ? »
« Non, le duc Ansbach là-bas est de notre côté. »
Therese présente le jeune homme bien mis à côté d'elle.
« Je m'appelle Ansbach Herger von Baden, fils du duc de Bade. La grande réputation du comte Baumeister est parvenue à mes oreilles. »
Une vingtaine d'années, cheveux blonds, un noble à l'allure distinguée.
« Ah ? Le fils du duc de Bade ? »
Le duc de Bade s'était présenté à l'élection impériale, me semble-t-il.
Je me souviens l'avoir entendu faire un discours en me frottant les yeux ensommeillés.
« Mon père le duc de Bade et une partie de mes vassaux sont toujours prisonniers. Mais nous, nous n'avons pas envoyé de troupes dans ces quarante mille. »
Le duché de Bade est au nord-est de l'Empire.
S'ils envoyaient des troupes imprudemment, Therese pouvait en profiter pour attaquer leur arrière.
« Le premier à avoir agi illégalement, c'est le duc Nürnberg, et même en le suivant temporairement, l'avenir est incertain. Ma maison de Bade suivra Therese-sama. Mon père et mes vassaux serviront de fondation à ma maison de Bade. »
C'est les abandonner, mais ce n'est pas une affaire de père et fils seulement, c'est inévitable.
Sans cette résolution, on ne peut pas devenir chef de prince-électeur, mais c'est dur.
« (C'est pas à moi d'entendre ça...) »
Abandonner son propre père.
Impossible de rester calme.
« Grâce à la participation de Bade, le rapport de force s'est rapproché, on a été sauvés. »
Après avoir discuté un moment, un banquet de présentation avec les principaux nobles a lieu, et là, Therese expose sa pensée à tous.
« Par cette guerre civile, une restructuration de la noblesse impériale va se produire. »
Officiellement non déclaré, mais Therese, qui s'oppose au rebelle Nürnberg, est la candidate la plus sérieuse au trône.
L'empereur Arkad XVII, fraîchement élu, même s'il est sauvé vivant, ne pourra pas assumer son rôle après la honte de sa capture.
Et cette candidate au trône affirme que la noblesse va être restructurée.
La maison Nürnberg est bien sûr confisquée, d'autres le seront, certains réduits, des familles puissantes s'éteindront.
Les terres ainsi récupérées seront forcément distribuées aux vainqueurs.
Therese déclare que la soutenir équivaut à obtenir ce droit.
« (Bah, c'est normal.) »
Même en guerre civile, aucun noble, aucun humain ne travaille gratis.
« On ne sait pas quand Nürnberg lèvera toute son armée, mais cette bataille sera la décisive. »
Après le banquet, les nobles sont retournés chacun dans leur camp.
Tout en continuant l'extension du camp et la colonisation, ils attendent l'armée de Nürnberg qui remonte vers le nord.
Nürnberg doit battre Therese pour unifier l'Empire.
Il remontera forcément.
La situation peut changer la stratégie, mais pour l'instant, c'est la ligne.
« Donc c'est là ta maison, Wendelin ? »
« Oui. Je l'ai construite moi-même. »
Après le banquet, les autres nobles partis, Therese m'appelle à nouveau Wendelin et s'invite chez moi.
Il y a un prétexte officiel.
La vérification de nos récompenses, bien sûr. Mais que ce soit qu'un prétexte, c'est évident pour tout le monde.
Car Brantack-san est parti en disant qu'il garde Alfons, et le maître mage a disparu quelque part.
« C'est drôlement luxueux. »
Un mercenaire, normalement, assume ses frais de vie.
Alfons m'a bien octroyé un terrain, où j'ai empilé des pierres taillées dans des mines abandonnées, pour une belle surface.
Chauffage par artefacts magiques type chauffage ou clim, pas par cheminée. Bain, cuisine, tout y est.
Les enduits intérieurs sont soignés, meubles et artefacts installés, Therese est surprise par le luxe.
« Des artefacts qu'on n'a jamais vus. »
« Ce sont des pièces excavées. »
La clim et les chauffages viennent des ruines de la Forêt des Démons.
« Mon manoir a des poêles et des cheminées. Mais c'est déjà bien mieux que les soldats. Ces artefacts, tu peux me les vendre ? »
« Dommage, il faut l'autorisation du Royaume. »
Les artefacts de la Forêt des Démons, la Guilde des Objets Magiques les a rachetés à prix d'or, mais la production en série prendra un temps fou.
Même avec l'original, un artefact, ça ne se reproduit pas si facilement.
« Mince. L'Empire risque d'être distancé même sur les artefacts. »
« Et le Marquisat de Mizuho ? »
« Eux, l'indépendance prend le dessus. Pas d'invasion, mais ils font leur chemin. Si on gagne, on les fera princes-électeurs pour les lier. »
L'Empire risquait d'être absorbé, mais Therese pense qu'il vaut mieux les garder à l'intérieur pour en tirer profit.
« Au fait, pour votre récompense... »
Le contrat prévoit un paiement en argent.
Tuerie, travaux du camp, forage de puits, défrichage, soins aux blessés, etc.
Alfons consigne le volume de travail, le certifie, et le montant basé sur les prix du marché s'accumule.
Déjà, à ce stade, c'est une somme considérable.
« Et la permission de commerce entre Mizuho et le comté de Baumeister... »
L'autorisation d'extraire des minerais des mines abandonnées dans cette friche de Sobit.
Évidemment, les mages impériaux l'ont fait par le passé, donc cette condition a été acceptée sans problème.
« Beaucoup d'or et d'argent ? »
« Disons correctement. »
« Correctement ? C'est bien alors. »
Avec beaucoup de mana, c'est gagnant.
Je peux extraire librement par magie des filons à plusieurs centaines de mètres sous terre, impossibles à exploiter avec la technologie impériale actuelle.
L'or et l'argent récupérés jusqu'ici suffiraient à annuler ma récompense sans souci.
« (L'ignorance est une bénédiction. De toute façon, ils ne pourront jamais atteindre ces filons souterrains.) »
S'ils y avaient eu accès, ils les auraient déjà exploités.
« D'après Alfons, tu t'es bien battu. »
« Disons. »
« Sois pas modeste. Le rapport dit qu'il y avait plusieurs mages de haut niveau dans l'avant-garde ennemie. Les quatre frères d'avant étaient aussi des pointures réputées de l'Empire. »
Je me vois comme un mage brutal qui répond aux combats par des sorts de projection puissants et une défense solide.
Atteindre le niveau de mon maître prendra encore un temps fou.
Mais les mages impériaux, rassurés par leur mana, étaient encore plus brutaux que moi et avaient moins de ressources.
C'est pour ça qu'on a l'impression qu'ils se sont fait écraser unilatéralement par moi, Katharina, Brantack-san et le maître mage.
« Le modèle du mage impérial, c'est le maître mage. »
« C'est-à-dire, se spécialiser ? »
« Exact. Un grand mage d'autrefois a dit : "Si l'on pousse une seule chose à l'extrême, cette magie devient inébranlable." »
Pas faux.
Pousser un sort à l'extrême améliore l'efficacité et la puissance.
Mais ça ne garantit pas la force absolue.
Au niveau du maître mage, on devient le plus fort, mais pour un mage comme moi, avoir beaucoup de tiroirs est mieux. Ça dépend de la personne.
« À l'avenir, beaucoup de mages vont mourir. »
Encore plus, hors nous, ce sont tous des mages impériaux dans cette guerre civile.
Therese a mal à la tête.
« Se lamenter n'avance à rien. Il faut en finir vite et renforcer la puissance impériale. »
« La première impératrice, hein ? »
« Dans cette situation, en plus. Avec la condition de battre Nürnberg. »
« Moi, je compte gagner. Je veux pas mourir. »
Mourir dans une guerre civile pareille, très peu pour moi.
C'est pour ça que je fais ce meurtre que je veux pas faire.
« C'est sensé. Reprenons : pour toi qui as le plus grand mérite, j'ai une récompense spéciale. »
« La nuit, c'est pas la peine. »
« Ho ! Wendelin, t'es un homme froid. Je suis bien obligée de devenir impératrice, et tu me refuses ta pitié... »
« Cherchez un mari dans votre propre pays. »
« C'est comme le dit Wendelin-sama. Therese-sama est la favorite pour le trône, une rumeur avec un homme marié doit être évitée. »
Pendant que je parlais avec Therese dans le salon, la porte de la chambre à côté s'ouvre, et Elise en négligé apparaît.
Elle a dû encore s'énerver devant la séduction éhontée de Therese.
« Elise-dono. Si je deviens impératrice, le choix du mari sera difficile. Prête-le-moi juste un peu. »
« Prêter un homme... Ce n'est pas une parole digne d'une dame de l'Empire... »
« Même en restant célibataire, je veux un enfant. Je promets de ne jamais dire que c'est l'enfant de Wendelin. »
« Sophisme. Selon la situation politique, vous le divulguerez sans hésiter. »
Sans répondre à la question d'Elise, Therese se tait.
« Si la défaite devient certaine dans cette guerre civile, Therese-sama compte-t-elle s'exiler ? »
Si à ce moment elle a des relations avec moi, et même un enfant ?
Cet enfant aurait le droit de succéder à la maison Baumeister.
Si Therese s'exile, ses vassaux et sa famille la suivront, et je serai obligé de les protéger.
Beaucoup feront carrière comme mes vassaux.
Et cette faction Therese commencera une lutte politique pour la reconquête de la patrie au sein du Royaume.
Les déductions d'Elise ne sont pas loin de la réalité.
« (Je vois. Coucher avec Therese, ça coûte plus cher que la plus haute prostituée.) »
Même devenue impératrice, elle pourrait utiliser cet enfant comme prétexte pour des exigences diplomatiques envers le Royaume.
Autant dire que la séduction de Therese est dangereuse.
« Et puis... »
Elise continue en me serrant dans le dos.
La sensation de sa poitrine, qui ne perd pas contre Therese, tourne ma conscience de ce côté.
Ma femme, mais quel atout.
« Wendelin-sama est pressé toutes les nuits. »
En disant ça, Ina et les autres apparaissent depuis la chambre, aussi en négligé.
« Therese-sama. S'immiscer n'est pas bien. »
« Cinq ou six, c'est pareil, non ? »
« En territoire du royaume Helmut, cela pourrait arriver à l'avenir. »
Face à Therese, Ina exprime fermement son refus.
« Therese-sama. Avec moi et Wilma qui veillons, impossible de faire une visite nocturne. »
« C'est vrai. Therese-sama, visez plutôt Alfons. »
« Alfons ne me voit pas comme une femme. »
Luise et Wilma montent la garde, Therese ne peut pas faire de visite nocturne.
Elle n'a pas le niveau pour battre Luise ou Wilma.
« Alors, le duc de Bade, ça irait ? »
« Sa femme légitime est la nièce de l'empereur Arkad XVII. Ils refuseront. »
Les mariages politiques entre princes-électeurs et famille impériale sont courants.
« C'est beaucoup de tracas, mais cherchez à l'intérieur de l'Empire. »
« Katharina. Ta façon de parler est la plus cruelle ! »
« Même si vous le dites. Wendelin-san est occupé. Il faut qu'il fasse l'héritier de ma maison Waigel. »
En disant ça, Katharina me prend le bras et m'entraîne vers la chambre.
« Vous... pas possible... »
« Oui. Nous, chaque soir, on s'occupe toutes les cinq de Wendelin-sama, et alors ? »
« Uuuh ! »
Devant la réponse sérieuse d'Elise, Therese recule un peu.
Comme l'ancienne Katharina, elle n'a pas d'expérience de ce côté, donc elle a reculé instinctivement.
« Wendelin. Tous les jours, ça va ? »
« Ça va. »
Il y a la magie de mon maître, mais on ne le fait pas tous les jours non plus.
L'important, c'est qu'Elise et les autres ne laissent aucune ouverture à Therese.
Parfois, on parle jusqu'à l'endormissement, parfois on joue, souvent on ne fait que ça.
« Une contre cinq ? »
Elle n'a vraiment pas d'expérience.
Son assurance fait qu'elle le dit, mais son visage est tout rouge.
Au fond, elle doit mourir de honte.
« Therese-sama, vous voulez être la sixième ? Cinq ou six, c'est pareil, non ? »
Au coup de grâce d'Elise, Therese se lève réflexivement.
« Non... ce genre de chose... La première fois, à deux, comme ça... »
Sa diction se trouble progressivement, et elle finit par déclarer à haute voix :
« Je ferai en sorte d'être seule avec Wendelin et de créer un fait accompli ! »
Là-dessus, elle s'enfuit comme une fuyarde.
« On a été un peu méchantes ? »
« Toi. Si on ne tranche pas net, une deuxième, une troisième Therese apparaîtront. »
« C'est vrai... »
D'ailleurs, le mana d'Elise et des autres a augmenté, alors on ne peut pas augmenter femmes et maîtresses à la légère.
« Toi. Allons au lit bientôt. »
« Oui. »
Dehors, y a que des soldats, pas de distraction, et vite au lit, le mana récupère plus vite, la survie aussi.
Pensons comme ça.
« Maintenant que j'y pense, Dominique avait la vie dure. »
« Ces temps-ci, tous les soirs, c't'à peu près ça. »
« Une forme d'évasion ? Non. Il nous faut des enfants. »
« La guerre exalte les sentiments, c'est normal. Mon beau-père l'disait. »
« Wilma-san sait bien des choses. »
« Au lit, j'efface les preuves avec la magie "Purification"... »
Le lendemain matin, en prenant le bain ensemble, nous parlions pour oublier le champ de bataille du lit.