« Absolument splendide ! »
« Enfin, on n'est pas là pour admirer le paysage, non plus… »
Une semaine s'était écoulée depuis que nous avions établi notre camp dans la Grande Friche de Sobit, et l'armée rebelle avait enfin dépêché son avant-garde.
Les deux armées se faisaient face de part et d'autre des fossés anti-cavalerie et des palissades en pierre que nous avions aménagés le long de la route méridionale.
L'effectif rebelle était estimé à quarante mille hommes, contre vingt-cinq mille au total pour nous.
Nous étions en infériorité numérique, mais pas forcément en qualité.
Et comme c'était une bataille défensive, on ne devrait pas perdre à moins de commettre une énorme bévue… en tout cas, c'est ce qu'on voudrait croire.
C'était notre première guerre, et nous étions raides de tension, mais le Maître Agissant (Doushi) gardait son calme habituel, comme si de rien n'était.
Monsieur Brantack semblait, lui, consterné par l'épaisseur de ses nerfs.
Son cœur devait bien avoir des poils de dragon qui y poussaient.
« Je vais vous trancher en morceaux, vous autres "Gros Navets Blâtres" de la Capitale Impériale ! »
« Ohhhhh ! »
Ceux qui affichaient le plus haut moral parmi nos troupes étaient sans doute les gens du Comté Supérieur de Mizuho, qui participaient pour la première fois à une offensive hors combat défensif.
Pour eux, les suprémacistes de la tribu Aakart installés dans le centre et le sud de l'Empire étaient une existence intolérable, et s'ils attaquaient, ils étaient bien décidés à les exterminer jusqu'au dernier.
Positionnés à l'est de notre position défensive, ils brandissaient leurs sabres de Mizuho en provoquant l'ennemi.
Notons que "Gros Navets Blâtres" est le terme méprisant qu'emploient les Mizuho pour désigner les gens du centre, comme la Capitale Impériale.
Personnellement, j'adore le navet, donc j'aimerais qu'on ne l'utilise pas comme insulte.
Le "oden" qu'offrit hier soir le Comte Supérieur de Mizuho, et les pickles ressemblant au "takuan", étaient délicieux.
Ça allait à merveille avec le saké chaud de Mizuho, d'autant plus en cette saison froide.
« Le moral est haut. C'est rassurant. »
Au centre de la position, le général de substitution Alphonse s'était posté avec la Garde Rapprochée de la Maison Ducale Philippe.
« On est moins nombreux, mais si on fait une bataille défensive pour réduire leurs effectifs, on peut s'en sortir ? »
« Je compte sur le Comte Baumeister pour limiter les pertes. Le Maître Agissant et Monsieur Brantack aussi, bien sûr. »
« C'est entendu ! »
« Bon, nous, on n'a pas le choix, on doit rester au centre. »
Dans une vraie guerre, le déploiement des mages est crucial.
Tant qu'il leur reste de la mana, les mages sont des jokers capables de massacrer des soldats ordinaires.
Naturellement, on en place le plus grand nombre au quartier général.
Si le commandant en chef tombe, l'armée entière s'effondre d'un coup.
Mais on peut aussi jouer l'inverse : affaiblir sciemment la garde du QG pour concentrer de puissants mages sur une aile et briser l'ennemi d'un coup. Ce genre de disposition relève de la stratégie, mais à cause de ces dispositifs qui bloquent la "Communication" et le "Transfert", le placement des mages était devenu un casse-tête.
Comme on ne peut pas voler pour aller prêter main-forte, on a joué la sécurité : nous au centre, les autres mages répartis un peu partout.
La Maison Ducale Philippe compte un mage de haut niveau, quatre de niveau moyen, quinze de niveau bas — bien plus que le Margrave Breithleder — et les autres maisons nobles en ont aussi un nombre surprenant.
S'y ajoutent les mages réquisitionnés temporairement par la Guilde des Aventuriers.
Il existe un système pour les mobiliser en temps de guerre, et beaucoup y ont répondu.
La Guilde des Aventuriers de l'Empire est actuellement scindée en deux.
Les antennes du Nord nous sont favorables, appâtées par la promesse de Theresia d'une promotion au siège central après la victoire.
Celles du Centre et du Sud collaborent pleinement avec les rebelles.
Certaines antennes ont déclaré leur neutralité, et les autres guildes réagissent chacune différemment : c'est la dislocation.
Theresia en bavera quand il faudra tout fusionner après la guerre.
« Les deux camps rassemblent un max de mages, hein. Ceux qui refusent par dégoût sont nombreux, mais l'approvisionnement en matériaux de monstres et en objets magiques va baisser un moment. »
Monsieur Brantack s'inquiétait de l'impact économique, mais tant que la guerre civile durera, c'est inévitable.
Et c'est aux Impériaux comme Theresia de s'en occuper.
« Y a beaucoup de mages chez les Ran et les Mizuho ? »
« C'est la survie de leur peuple qui est en jeu. »
Vu les méthodes du Duc Nürnberg, c'est une réaction naturelle.
Beaucoup de mages à la peau brune — Ran et Mizuho — et les mages que le Comté Supérieur de Mizuho entretient lui-même sont nombreux et de qualité au moins égale à ceux du centre.
« Les unités de secours sont aussi de bonne facture. »
« L'épouse du Comte Baumeister est une excellente mage de guérison. »
Alphonse comptait sur les talents d'Elize comme guérisseuse.
Guérir vite et en masse les blessés redouble la force de l'armée.
Elize œuvre dans l'unité de secours un peu en arrière, avec les guérisseurs dépêchés par l'Église.
Elle n'a guère de moyens offensifs, donc on l'a cantonnée à l'arrière pour qu'elle se consacre aux soins.
Mais un incident y a éclaté.
« Quoi ? On sépare l'unité de secours de celle du Comté Supérieur de Mizuho ? »
« Elize-dono. Je sais que vous êtes aussi prêtresse de l'Église, mais ici, faisons preuve de considération d'adultes. »
« J'en avais entendu des rumeurs, mais… »
Le point le plus épineux quand l'Empire a fait du Comté Supérieur de Mizuho un protectorat, c'était la religion.
Les Mizuho vénèrent une religion différente de l'Église.
On ne sait si c'est à cause de l'ambiance japonaise, mais c'est un mélange de bouddhisme et de shintoïsme. Nous avons vu plusieurs temples avec des torii sur leur territoire.
« Les intégristes de l'Église exigent leur conversion. »
Si on forçait ça, les Mizuho feraient front commun et déclencheraient une guerre de religion.
Des deux côtés, les pertes seraient immenses.
« Quand l'Empire a fait du protestantisme sa religion d'État, un sang incroyable a coulé. »
Des catholiques radicaux ont attaqué les protestants, ceux-ci ont riposté, et ça a failli tourner à la guerre civile.
Même dans une même religion, c'est ce qui arrive.
Imposer la conversion aux Mizuho aurait été catastrophique.
« Du coup, un compromis a été trouvé. »
On vénère le même dieu, mais les formes diffèrent.
La religion mizuho a été assimilée de force à une branche de l'Église.
« Accord secret : l'Église ne fait pas de prosélytisme au Comté Supérieur de Mizuho. La religion mizuho n'en fait pas non plus dans les autres fiefs impériaux. »
Il y a bien quelques Mizuho expatriés devenus fidèles de l'Église, ou d'autres ethnies résidant au Comté Supérieur qui se convertissent à la religion mizuho, mais c'est une minorité infime qu'on ignore.
« Je comprends… »
Elize n'est ni bête ni fanatique.
Elle comprend ceux d'autres confessions, mais quelque chose ne lui convient pas.
C'est sans doute inévitable après avoir baigné dans l'Église depuis l'enfance.
« Refuser de reconnaître quelqu'un parce que sa religion diffère, ça ne vaut pas mieux que le Duc Nürnberg… »
« Désolé, toi. »
« Elize n'a connu que l'Église depuis gamine, alors son malaise est compréhensible. »
C'est hautain comme remarque, mais c'est peut-être la façon de penser d'un ex-Japonais à la vision religieuse floue.
« C'est exact, Elize. La religion n'est qu'un expédient. »
« Toi, tu es quand même Mage en Chef du Palais, fais gaffe à ce que tu dis. »
Face à la franchise du Maître Agissant qui ne croit en rien d'un tout autre sens que moi, Monsieur Brantack a émis une remontrance.
« Et le Comte, lui ? »
« Je ne dis pas que je ne crois en rien. Voyez, avant une bataille pareille, on a envie de prier. »
C'est du niveau "la tête de sardine aussi a sa foi", mais comme je verse régulièrement offrandes et privilèges à l'Église, elle pourrait bien me rendre service une fois.
« Je suis donc une tête dure ? »
« Pas forcément. »
« C'est vrai. Quelqu'un de vraiment rigide essaierait de forcer la conversion. »
Ina et Luise, qui ont un rapport tout aussi sec avec l'Église, consolaient Elize.
« De toute façon, une fois la guerre commencée, on n'a plus le temps de s'en soucier. »
« On ne peut pas dire "je ne soigne pas parce que la secte diffère". »
Wilma et Katharina avaient raison : dès le début des hostilités, les prêtres et mages soigneurs sont submergés.
Soigner vite les blessés préserve les effectifs, et l'ordre des soins pose parfois problème.
Un mage n'a plus assez de mana pour un seul sort de guérison. Deux blessés arrivent.
L'un est un simple soldat, l'autre un chevalier réputé.
Au vu de la valeur militaire, on soigne le chevalier. Mais si le soldat est mourant, que fait-on ?
Le laisser mourir pour soigner le chevalier et réduire les pertes futures — ce genre de décision est nécessaire.
« Il faut donc faire preuve de souplesse avec le Comté Supérieur de Mizuho. »
« Eux non plus n'auront peut-être pas de marge, mais refuser de collaborer peut coûter des vies. Il faut rester flexible. »
« Compris. Toi. »
Après cet échange, Elize était partie vers le poste de secours arrière.
Quoi qu'il en soit, la religion est un sacré sac de nœuds.
« Toutefois, la guerre est chose cruelle. »
Puisqu'un blessé soigné risque de revenir au combat, la vraie guerre exige de tuer l'ennemi à coup sûr.
Le conflit d'avant n'était qu'un jeu d'enfants comparé à la vraie guerre d'il y a deux cents ans.
C'est aussi pour ça qu'on évite tant que possible d'en arriver là.
« Il semble que le général ennemi veuille bien se présenter. »
Alphonse désigna du menton un homme d'âge moyen, bedonnant, en armure clinquante sur un beau cheval, flanqué de deux jeunes chevaliers qui semblaient être sa garde.
Il avançait vers nous, mais s'arrêta net devant le fossé anti-cavalerie que j'avais creusé.
« Bande de sauvages qui ignorez l'esthétique du chevalier ! Écoutez bien ! Je suis le Général Klassen, à qui Sa Majesté a confié la libération de la Grande Friche de Sobit ! »
« L'esthétique, hein… La guerre, c'est gagner qui compte, non ? »
« Hmph ! Le cousin mou de cette truie noire ! »
Traiter Theresia de truie noire… il devait la détester cordialement.
Lui qui parle d'esthétique, il n'en a pas, cette insulte.
« Général Klassen. Vous faites le beau dans votre bureau sans faire d'exercice, c'est pour ça que vous êtes devenu un gros cochon blanc. »
Le général rebelle est un traître issu de l'armée impériale.
Son ton suggère qu'il est l'ami du Duc Nürnberg, mais Alphonse lui répondait par la provocation.
« Nunu ! Si vous vous rendez maintenant, je vous laisse la vie sauve. »
Le visage rouge de colère, il n'en oubliait pas moins le rituel d'avant-bataille : proposer la reddition.
« La vie sauve, hein… »
« Nous, peuple Aakart, dont vous salissez le droit à l'existence, sauvages ! Estimez-vous heureux qu'on vous laisse la vie ! »
« Cet "Aakart" est une chimère. Un tel peuple n'existe pas. »
« Ah, tu réponds à tout ! Jeune fat ! »
« Si tu te fais battre par un jeune fat, c'est que t'es incompétent. »
« Jeune fat et déjà si arrogant ! »
Il voulait provoquer, mais c'est lui qui s'est fait provoquer. Le visage du Général Classes était écarlate.
Et franchement, un peu plus de répartie dans les insultes ne ferait pas de mal.
« Vous le connaissez ? »
« Un célèbre abruti. »
Il a eu son grade grâce à sa naissance, sans ça il aurait fait au mieux sergent.
Sa fierté, c'est que sa famille est une lignée prestigieuse d'avant la fondation de l'Empire, et c'est grâce à ça qu'il a rallié le Duc Nürnberg.
Grâce aux explications d'Alphonse, je compris qui était ce Général Klassen.
« Je vous exterminerai jusqu'au dernier ! »
Quarante mille contre vingt-cinq mille, passer, mais les anéantir totalement ? Impossible.
Ne pas comprendre ça, c'est pour ça qu'Alphonse le traite d'incompétent.
Le Général Klassen reculait vers l'arrière pour lancer l'assaut.
« On pourrait les magiquer, non ? »
« Ça va pas, l'étiquette. Eux respectent encore les règles, alors on leur laisse la vie pour l'instant. »
On pourrait dire que la rébellion en elle-même fout les règles en l'air, mais je m'en remets à l'ordre d'Alphonse.
Peu après, l'infanterie posa des planches sur mes fossés et entama sa progression.
« Toute l'armée ! Tir à l'arc ! »
Les rebelles étant entrés dans la portée, Alphonse ordonna le tir, mais toutes les flèches furent repoussées.
« Ahahaha ! Vous avez vu le "Barrière Magique à Large Portée" de notre armée ! »
Bien que ce ne soit pas lui qui l'ait lancée, la première volée ayant été entièrement bloquée, le Général Klassen était aux anges.
Il a dû faire lancer "Barrière Magique" à presque tous ses mages pour couvrir l'avance.
« Si ça marche, ils pourront atteindre notre camp sans une égratignure. »
Nos attaques sont neutralisées, donc en théorie ils peuvent prendre l'initiative sans perte.
Mais cette tactique a un piège.
Puisqu'ils bloquent nos attaques par "Barrière Magique", ils ne peuvent eux-mêmes rien lancer.
« Y a toujours des gens qui ont cette idée, mais ça reste généralement au stade du fantasme… »
Certes, tant que la "Barrière Magique" tient, on n'encaisse rien, mais on ne peut rien sortir non plus, et la consommation massive de mana rend la suite difficile.
Ne pas réaliser ça, c'est bien la preuve que le Général Klassen est incompétent.
« Même so, c'est une chance. »
Je sortis mes jumelles de mon sac magique et se mis à scruter les mages ennemis.
Débutants et intermédiaires étaient répartis uniformément, couvrant l'assaut rebelle d'un "Barrière Magique à Large Portée" quasi parfait.
Une utilisation de la magie adaptée à une armée numériquement supérieure qui vise la victoire initiale.
Pourvu que la mana tienne.
« Les haut niveau… »
Quelques secondes plus tard, je repérai un mage de la trempe de Monsieur Brantack.
Le centre étant le point névralgique, ils y ont concentré des mages de qualité.
« (Si on y va franchement, c'est costaud à abattre… mais) »
Ils sont la clé de la "Barrière Magique à Large Portée" qui couvre toute l'armée, donc ils ne peuvent pas bouger librement.
La preuve : ils portent l'uniforme de simples soldats.
Pour éviter d'être snipés par notre magie, ils se sont déguisés exprès.
« Wilma. »
Je m'approchai de Wilma, lui tendis les jumelles et lui indiquai le mage déguisé en soldat.
Je lui demandais de le sniper.
« Encore impossible… »
« Ta mana a augmenté récemment, tu vas vite apprendre. »
Wilma n'a pas encore l'habitude de repérer les mages.
C'est pour ça que je la guidais.
« Hmmm. C'est dur. »
Tout en grommelant, elle enchâssa une flèche en fer sur son arc en fer et visa le mage.
Normalement, la "Barrière Magique" l'aurait repoussée, et snipper un mage haut niveau libre de ses mouvements est impossible.
Mais là, presque tous les mages collaboraient au "Barrière Magique à Large Portée".
Ils y consacraient toute leur attention, donc incapables de réagir à une flèche de fer surgissant de nulle part.
Le "Barrière Magique à Large Portée" est solide, mais a une faille.
Il suffit de le percer par une attaque plus forte que sa défense.
La flèche de Wilma, boostée par mon "Boost", transperça le "Barrière Magique à Large Portée" rebelle et pulvérisa la tête du mage déguisé en soldat.
Visuellement discret comme sort, mais percer une "Barrière Magique" aussi solide pompe une mana phénoménale.
La flèche continua sa course, transperça encore plusieurs soldats derrière, les tuant ou blessant.
« Hiii ! »
La mort du mage haut niveau sema la confusion, les rangs s'ébranlèrent, mais le "Barrière Magique à Large Portée" ne tomba pas.
On leur a dû dire de ne pas le lâcher pour une ou deux pertes.
Si compétent soit-il, un mage ligoté comme ça meurt misérablement.
Devant pareille incompétence, le Général Klassen n'en est pas à une près.
« Tch ! »
Monsieur Brantack claqua la langue.
Il voulait que la barrière tombe pour signaler par drapeaux l'ordre de tirer à l'arc et à la magie.
« Comte. Tuez encore plus. »
« Compris. »
Pour faire tomber le "Barrière Magique à Large Portée", il faut tuer les mages haut niveau qui en portent la charge.
« Ina-san. C'est celui-là. »
« Déguisé, dur à repérer. »
Katharina aussi porte les fruits de l'entraînement spécial de Monsieur Brantack.
Elle indiqua la position du mage déguisé à Ina, qui lança sa lance avec sa mana accrue.
Là encore, le "Boost" de Katharina perça, trouant le torse du mage qui s'effondra.
Mort sur le coup, sans doute.
« C'est cruel, mais un blessé serait soigné et reviendrait. Tuez-les net. »
Le rôle de Monsieur Brantack : ne pas laisser mourir Alphonse, et nous donner les ordres.
L'expérience parle, et même le Maître Agissant obéissait docilement.
« Si le gamin El meurt célibataire, c'est triste. »
« Monsieur Brantack, vous non plus, vous venez de vous marier. »
« Ça, c'est pour après le mariage. »
« Ce sera bientôt fait. »
Mon garde El, jetant un œil à Haruka qui protège Katharina, répliquait à Monsieur Brantack, mais franchement, je ne sais pas s'il y a de l'espoir.
« Quoi qu'il en soit, visez ceux qui ont beaucoup de mana. Les déguisés, c'est sûr que c'est eux. »
« Et nous, on fait quoi ? »
« Moi aussi je m'ennuie. »
« La contre-attaque viendra. Vous deux, gardez de la mana pour en tuer un max. »
Alphonse le dit froidement, mais il a raison.
Le Duc Nürnberg est le mal, Theresia la justice, mais beaucoup de nobles du centre et du sud n'ont pas d'autre choix que de suivre Nürnberg.
Il faut gagner ici et briser l'étau de Nürnberg.
« La guerre ne fait que des pertes, c'est bien le problème. »
Déjà, nos snipes ont éliminé deux mages haut niveau et huit niveau moyen.
Moi et Katharina repérons, Wilma et Ina snipent, avec nos "Boost" pour percer le "Barrière Magique à Large Portée".
Ça consomme plus de mana qu'un sort d'attaque stratégique de bas niveau, mais éliminer les mages de haut rang maintenant facilitera la suite.
« Eux, c'est la grosse perte. »
« Mourir sans pouvoir montrer leur vrai talent sous les ordres de cet abruti, ces mages sont à plaindre. »
Le Maître Agissant adressait une parole de compassion aux mages tombés.
Pourquoi un tel gâchis ? Parce que le Général Classes est un lâche et un incompétent.
Il a fixé des mages qui ne brillent que libres, en simples piliers de "Barrière Magique à Large Portée" pour épargner ses soldats.
« Les guerres passées se sont souvent jouées à l'emploi des mages. Si un seul homme de valeur survit du côté vaincu et se bat, le vainqueur subit aussi d'énormes pertes. »
Du coup, les guerres se sont raréfiées.
Même victorieux, les dégâts sont tels qu'il faut du temps pour s'en remettre.
Le conflit avec le Margrave Browa qui a pris cette tournure, c'est peut-être aussi par répulsion devant ces pertes massives qu'engendre une vraie guerre.
« On continue les snipes sur les mages. Wilma, celui-là. »
« Compris. »
Le mage que je repérais aux jumelles, Wilma l'acquit à l'œil nu grâce à sa vue perçante.
« Récemment, ta vue s'est encore améliorée. »
Le syndrome du héros renforce constamment son corps par la mana. L'augmentation de mana a boosté ses capacités physiques, vue et ouïe comprises. Phénomène mystérieux.
Wilma dit que ses cinq sens s'aiguisent.
« La puissance a bien baissé. »
Monsieur Brantack constatait que le "Barrière Magique à Large Portée" ennemi s'était bien affaibli.
« Normalement, ils devraient le lever et charger, non ? »
« C'est bien parce qu'il est con, le Général Klassen. »
Ils ont gagné de la distance, ils devraient lever la barrière et charger.
Les mages libérés pourraient démolir murs et palissades, et tuer pas mal de soldats.
« Pour l'instant, les pertes sont légères, donc… »
« Non, les mages sont décimés ! »
Peu de morts côté soldats, mais la majorité sont des mages.
Ils ont ligoté leurs mages précieux pour les faire tuer. Le Général Klassen est bien incompétent.
« Le Duc Nürnberg, c'est pas un type capable ? »
« Sai pas. »
Même s'il l'est, comme le disait Ina, il a dû faire des concessions pour obtenir l'appui de l'armée impériale centrale.
Tout en snipant les mages, la situation bascula soudain.
Un bruit d'éclatements synchrones jaillit de l'aile gauche, côté armée du Comté Supérieur de Mizuho.
« C'est quoi, ça ? »
« Ils ont pas développé le "Fusil Magique" ?! »
Le mot "Fusil Magique" d'Alphonse m'éclaira.
Le Comté Supérieur de Mizuho, culture japonaise de l'ère Sengoku à Edo, a dû développer un arquebuse tirant des balles par la mana.
« Premier rang, rotation ! Deuxième rang, en avant ! »
En face des Mizuho, l'avant-garde rebelle était anéantie.
Notre snipe avait affaibli le "Barrière Magique à Large Portée", et les balles propulsées par la mana l'ont transpercée pour faucher les soldats.
De plus, le "Fusil Magique" a un intervalle de tir plus court que l'arquebuse.
Chargement par la bouche, balle seulement, la mana fournie par la pierre magique intégrée : cadence supérieure à la poudre.
Après cinq coups, le canon chauffe, alors rotation avec le tireur suivant.
Une arme aussi performante, l'onde de choc chez les rebelles est énorme.
Mais pas d'ordre de retraite : l'aile gauche rebelle continue d'avancer, accumulant les pertes inutiles.
« Comte. Le "Barrière Magique à Large Portée" est tombé. »
« Oui. »
Enfin, ils l'ont levée pour libérer leurs mages restants.
Monsieur Brantack l'a capté, a croisé le regard d'Alphonse, et un drapeau rouge s'éleva au QG central.
Signal d'attaque. Flèches et sorts pleuvaient sur les rebelles qui approchaient.
La riposte ennemie 시작했다, et le véritable duel à mort commença.
Les rebelles s'acharnaient à prendre ce camp, nous à les en empêcher. Les pertes étaient plus lourdes côté attaquants, mais eux aussi ont encore des mages.
« La tour n°7 entièrement détruite ! Morts et blessés nombreux ! »
« Le commandant Vogel tué au combat ! Le commandant en second Linz prend le relais ! »
Les rapports de pertes affluent, mais on ne peut pas aller aider.
Nos mages niveau moyen et bas sont espacés sur le front, et nos snipes nous donnent l'avantage en nombre et qualité.
Nous devons tenir le QG et appuyer le front.
Première guerre où l'on tue pour de vrai, pas une once de marge pour nous.
« Comte. Pas de gros sorts. »
« Compris. »
Je lançais de petits "Wind Cutter" et "Fireball" sur les rebelles qui tentaient de franchir les murs de pierre.
Entaillés, carbonisés, ils tombent. Pas de place pour la pitié.
Perte = mort.
« Globalement, on domine, non ? »
Trois heures après le début de l'assaut rebelle, des centaines de cadavres ennemis gisaient devant nous.
Pas compté exactement, mais des milliers, c'est sûr.
Côté allié, quelques centaines de pertes, mais l'attaquant a perdu ses mages et force la main : l'hémorragie est côté rebelle.
« Le Général Klassen ne peut plus reculer maintenant. »
Soudain, un "Fireball" surgit devant nous.
Tentative de snip decisif, mais puissance faible, bloqué sans peine par Monsieur Brantack.
« C'est lui. »
« Oui ! »
Katharina lança un "Wind Cutter" sur le mage tireur.
Premier coup repoussé par "Barrière Magique", mais ma balle magique lui perça le crâne au second, l'abattant net.
Mort certaine.
« Ce sort reproduit le "Fusil Magique" ? »
« Ouais. »
Je ne connais pas la structure d'un fusil. Je propulse juste par magie une balle de fer dont j'ai aplati l'avant.
Matériaux : fer, un peu de tungstène et d'autres métaux.
Récemment, mon "Détection" identifie d'autres métaux que le fer et le cuivre, mais chrome, nickel, bauxite… je ne sais pas les travailler, je les "Extrais" et ils dorment en stock.
Le rayage augmente la puissance, mais j'ignore si le fusil magique l'utilise.
Eux non plus ne divulgueront pas les détails de leur arme secrète.
« J'aimerais bien l'apprendre. »
« Un sort qui ne sert qu'à tuer. »
« C'est un peu tard pour dire ça. »
Katharina a raison : devant nous, des cadavres atroces.
Des milliers de pertes, et les rebelles ne'arrêtent pas. Grâce au "Barrière Magique à Large Portée", ils sont déjà au pied des murs, certains les escaladant, repoussés à coups de lance par nos hommes.
« Pas de fin. »
« En effet. »
El et Haruka, armées de lances de rechange prêtées par Ina, se mirent à jeter les assaillants du haut des murs.
« Repérage du commandant. »
Wilma, elle, snipait les officiers à l'arc en fer.
« Elize va bien ? »
Impossible d'aller voir, je m'inquiétais pour Elize qui soignait à l'arrière.
« Elize-sama est forte, ça va. »
« C'est vrai. »
Wilma, qui l'admire, dissipait mon angoisse tout en tirant.
« Mais… c'est bizarre… »
L'assaut rebelle dure depuis près de six heures.
Près de dix mille cadavres s'entassent, formant une rampe qui facilite l'escalade.
Pourtant, malgré un ratio de pertes catastrophique, ils ne flanchent pas.
« C'est simple. Leur noyau, ce sont les armées vassales des Princes-Électeurs. »
Leurs seigneurs sont otages. Ils ne peuvent pas reculer.
L'échec signifie la punition de leur maître, alors ils s'entêtent à prendre ce camp, même en s'y brisant.
« Donc le Général Klassen est commandant pour ça. »
Pour un noble de l'armée de la cour centrale comme lui, les armées vassales des autres nobles, qu'elles soient broyées, peu lui chaut.
En plus, le Général Klassen est un poids lourd de l'armée impériale, mais incompétent.
S'il échoue, on l'exécute pour affermir la dictature de Nürnberg. Si les armées des Princes-Électeurs sont anéanties, leurs fiefs tombent tout cuits dans l'escarcelle de Nürnberg.
« Il nous fait faire le sale boulot : liquider les armées des Princes-Électeurs… »
Les Princes-Électeurs eux-mêmes sont otages, mais en tant que responsables nominaux, ils paieront la défaite de leur vie.
Fiefs confisqués, absorbés par Nürnberg. Tel est le scénario.
« Alors ils ne reculeront pas, quoi qu'il en coûte. »
Résultat : cette montagne de plus de dix mille cadavres.
Flèches et sorts sifflent des deux côtés, les Mizuho tirent en rafale leurs fusils magiques.
Nos pertes : mille hommes environ. C'est peu grâce à la défense et à l'unité de soins d'Elize.
L'ennemi, lui, se fait tirer dessus même en évacuant ses blessés, gonflant encore ses pertes.
« On va passer en combat nocturne ? »
« Si possible, non. »
« Pourquoi ? »
« L'armée de Nürnberg en est capable, mais la nuit, je veux qu'on se concentre sur la veille. »
Nürnberg vise l'usurpation du trône, il a pu faire entraîner ses troupes au combat de nuit. Son armée est réputée d'élite.
« Alors faut en finir vite. »
« Pour ça, il faut tuer le Général Klassen. Faisable ? »
Les pertes sont lourdes, donc le Général Klassen est bien en avant, hurlant des ordres comme un fou.
Mais deux mages haut niveau le flanquent, dédiés uniquement à sa protection : le snip magique est quasi impossible.
Ils déploient une "Barrière Magique" ultra-solide autour d'eux trois, qu'on ne percera pas facilement.
« Si je vide ma mana, peut-être… »
Mais sur un champ de bataille, l'imprévu guette. Garder de la réserve est vital.
« Désolé, mais fais-le. »
« Compris. C'est ce qu'il dit. »
« Arrière ! Vous restez planqués, général pourri ! »
Sur mon signal, le Maître Agissant, qui s'ennuyait à lancer des rochers sur l'ennemi, injecta une mana colossale dans un bloc massif et l'expédia à des centaines de mètres sur le Général Klassen et sa garde.
« Ça vole loin, quand même… »
« Luise. Moins de bavardage, plus d'action ! »
« Viser, c'est pas dur, mais… »
Luise lança son rocher, Ina ses javelots de jet, Wilma tira en rafale à l'arc en fer.
Tout convergeait sur le Général Klassen, mais les deux mages de garde bloquaient tout par leur "Barrière Magique".
« Katharina ! »
« Oui ! »
C'était un leurre.
Immédiatement après, je tirai plusieurs balles magiques avec un "Boost" massif.
En synchronisation, Katharina y superposa son propre "Boost".
Impossible à froid, mais on l'avait répété par hasard : tant mieux.
Les balles acquirent une pénétration phénoménale et foncèrent sur le trio.
« Quelles que soient les attaques, devant le "Mur de Fer" et le "Mur Dur" de nous deux frères… »
« Frère ! C'est mauvais ! »
Si solide soit-il, un bouclier cède sous une force supérieure.
Les petites balles percèrent la "Barrière Magique" en un point, et transpercèrent les deux mages et le Général Klassen en chaîne.
De plus, je leur avais mis de la rotation, et façon "dum-dum" pour l'anti-personnel.
Viscères ravagés, vomissant le sang, les trois s'effondrèrent.
« Le Général Klassen ! »
« Le commandant en chef ! »
La panique gagna les soldats alentour, puis se propagea en vague à toute l'armée.
Même incompétent, un commandant en chef reste un commandant en chef.
Sa mort effondre le moral.
« Repli ! »
S'y ajoute la faiblesse d'une armée composite de plusieurs armées vassales qui n'ont jamais manoeuvré ensemble.
Des commandants se mirent à battre en retraite de leur propre chef.
Une fois ce mouvement enclenché, il gagnera tout l'armée en un rien de temps.
« Alphonse. Mana vide. »
« Moi aussi, je suis à sec. »
Katharina et moi nous affalâmes dos à dos, vidés.
Pas évanouis, mais plus un sort correct ne sortira.
« Merci. C'est notre victoire. Lancez la poursuite ! »
« Danger d'embuscade ? »
« Non. J'envoie des mages "Détection" avec. »
« Méfiez-vous de la magie "Occultation". »
Même en guerre, les belles manières n'existent pas.
Alphonse ordonnait la poursuite avec les troupes de cavalerie qu'il avait gardées en réserve.
« La poursuite est nécessaire ? »
« Indispensable. »
Katharina, qui visait la noblesse, devait trouver indigne de poursuivre un ennemi en fuite.
« La poursuite détruit le plus l'ennemi. Ils tournent le dos. »
Et s'ils s'échappent, ils se réorganiseront et reviendront.
Réduire l'ennemi quand on le peut, c'est le meilleur moyen d'épargner nos futures pertes.
« Ce que je disais, c'était de la belle parole ? »
« En temps normal, c'est bien. »
« Mais maintenant c'est la guerre, donc c'est 어쩔enai ? »
« Si on ne se le dit pas, on ne peut pas tuer des gens. »
« C'est vrai… »
Jusqu'ici, j'ai tué quantité de monstres, mais des humains pour de bon, c'est depuis mon arrivée en Empire.
J'ai tué des soldats pour fuir les putschistes, et aujourd'hui encore, j'en ai massacré à la pelle.
Pendant le combat, je n'ai rien ressenti, mais devant cette mer de cadavres sanglants, les tremblements ne s'arrêtent plus.
Moi qui suis comme ça, les femmes doivent souffrir bien davantage.
Sans m'en rendre compte, j'étais assis, les quatre enlacées dans mes bras.
« Désolé. C'est nos circonstances. »
« C'est le boulot. Un mercenaire pourri qui tremble devant des cadavres. »
« Non… nous aussi, on est pareils… »
En y regardant bien, les doigts d'Alphonse tremblaient aussi.
Autour, les soldats lâchent prise : certains s'appuient sur leur lance comme une canne, d'autres pleurent sur un camarade blessé.
Seule la troupe de poursuite, prête à partir, a mine vigoureuse.
« C'est du bluff. Personne n'a connu la vraie guerre. »
Ils s'auto-convainquent : exploits, promotion, récompenses.
Avec ça comme mantra, ils partent l'air brave.
Mais au fond, tous ont une frousse bleue.
Les gens qui aiment tuer, ça n'existe presque pas.
« Vell. Moi aussi j'y vais. »
« T'es sûr ? »
« Je maîtrise pas encore bien le cheval, je forcerai pas. »
El veut, lui aussi, marquer des exploits ici.
La Maison Baumeister a trop grossi, et les voix critiques sur El, népotisme pur, enflent.
« Pas question que tu ne reviennes pas. »
« Je ferai gaffe. Et Haruka-san est avec moi. »
« Un rendez-vous sanglant. »
« Arrête… Bon, j'y vais. »
El partait avec la troupe de poursuite des Mizuho, grâce aux connexions d'Haruka.
Il brandissait son nouveau sabre mizuho, aux côtés de l'unité "Battōtai".
Haruka était à ses côtés.
« Comte Baumeister. Vous pouvez vous reposer maintenant. »
« Ça va ? »
« Pour aujourd'hui, oui. »
Le combat se résume à la poursuite, et on poste juste des éclaireurs contre une contre-attaque ou un raid nocturne.
« L'après-bataille, on gère. On ne peut pas user nos forces vives comme vous à ce genre de besogne. »
« Compris. Je vais voir Elize. »
Je ne sers à rien sans mana, mais je veux juste voir son visage.
Même victorieuse, l'humeur est détestable.
Confions la garde d'Alphonse à Monsieur Brantack, et rejoignons l'arrière.