Dès que la nouvelle année commença, les enfants profitèrent à cœur joie des trois jours de la Fête du Nouvel An.
Le premier jour, ils ouvrirent les cadeaux, coururent les festivités organisées dans tout le royaume et s'amusèrent toute la journée à des jeux réjouissants.
Ces festivités passées de la sorte, Lucia et Herwin se rapprochèrent encore. Lucas, d'abord méfiant envers Herwin, comprit que ce n'était pas un si mauvais garçon et devint peu à peu son ami.
Et aujourd'hui, une semaine après la fin de la Fête du Nouvel An, était le jour où les Peneus devaient repartir.
Lucas, Lucia et Herwin étaient assis côte à côte sur le rebord de la fenêtre, à regarder le paysage tandis que la neige s'accumulait peu à peu. Le départ avait été retardé par des chutes plus abondantes que prévu.
« Je n'ai pas envie de partir », ronchonna Herwin, en priant pour qu'il neige encore davantage.
« Pourquoi ? Tu rentres chez toi », demanda Lucas.
« …Je n'aime pas trop ça. »
« Il y a une raison pour laquelle tu ne veux pas rentrer ? » demanda Lucia à son tour. En voyant le frère et la sœur Agnes le fixer avec le même visage candide, Herwin hésita à leur en parler ou non.
C'était la première fois qu'il se confiait à quelqu'un d'autre que ses parents à ce sujet. Après mûre réflexion, Herwin ouvrit la bouche.
« En fait, je me faisais embêter chez moi. »
« Vraiment ? »
« Quel fou oserait faire une chose pareille… »
« Quand je rentre chez moi, il y a des grands, garçons et filles, qui me répètent tout le temps que je ressemble à une fille, qui se moquent parce que je ne suis pas viril et qui me disent que je devrais porter une robe au lieu d'un pantalon. »
Jusqu'à ses trois ans, Herwin n'avait jamais vu d'enfants de son âge.
Les chevaliers en service à la résidence ducale élevaient en général leurs enfants dans les régions chaudes du sud.
Sur ces entrefaites, le duc et la duchesse se demandèrent soudain si Herwin, qui grandissait de jour en jour, n'avait pas besoin d'amis.
Ils firent donc venir les enfants des chevaliers au château ducal. Ils avaient deux à quatre ans de plus que Herwin, on les crut donc de bons camarades pour lui.
L'intention était bonne, mais le choix ne fut pas si heureux pour Herwin.
À l'époque, Herwin, encore plus jeune qu'aujourd'hui, était réellement joli comme une poupée.
Même les adultes le prenaient pour une fille en le voyant ; alors que dire des enfants ?
Au début, les enfants s'efforcèrent d'être gentils avec Herwin, suivant les consignes de leurs parents, mais comme il était plus jeune qu'eux et qu'il acceptait tout ce qu'ils lui faisaient, ils oublièrent peu à peu son rang et se mirent à le regarder de haut.
Ils finirent par se moquer de la jolie figure de Herwin.
Plus ils le taquinaient, plus la réaction obtenue était amusante, et les farces des enfants se firent de plus en plus cruelles.
Herwin, qui ne savait comment réagir puisque c'était la première fois qu'il se faisait des amis, endura leurs brimades jusqu'à ce qu'il finisse par raconter à ses parents ce qui s'était passé.
Ce fut naturellement un immense choc pour le duc et la duchesse, persuadés qu'il s'entendait bien avec ces enfants.
Après avoir tout entendu de la bouche de Herwin, ils agirent sur-le-champ.
Que le duc et la duchesse aient convoqué les chevaliers pour s'expliquer ou qu'ils aient sévèrement réprimandé les enfants, les farces cessèrent, chose étonnante, dès le lendemain.
Bien au contraire, on épiait désormais le moindre geste de Herwin en s'efforçant de ne pas se faire remarquer.
Mais à cause de cet épisode, Herwin développa un traumatisme et prit en horreur qu'on le dise efféminé ou joli.
Non seulement cela, mais il devint excessivement sensible à ce que les autres disaient de lui, et à la moindre taquinerie il réagissait plus violemment que les autres enfants.
C'était précisément pour cette raison qu'il s'était mis dans une telle colère quand Lucia l'avait trouvé joli.
Herwin savait très bien qu'on ne pouvait plus le toucher, mais il ne voulait plus les affronter.
Il se sentait plus à l'aise ici que dans le Nord.
'Parce que Lucas et Lucia sont là.'
Il était devenu comme un frère pour Lucas, avec qui il ne s'entendait pas au départ, et Lucia, elle…
Herwin jeta un regard vers elle. Ses yeux ronds n'esquivèrent pas le sien.
Le visage de Herwin s'empourpra à force de soutenir ce regard pendant plus de dix secondes.
Sentant la chaleur lui monter au visage, il détourna vite la tête.
'Je n'arrive pas à la regarder dans les yeux.'
Depuis quelque temps, son cœur s'emballait dès qu'il voyait Lucia, et ses joues devenaient étrangement brûlantes.
« Quoi ? Pourquoi tu t'arrêtes au milieu de ta phrase ? »
« Grand frère, je crois que Herwin est encore malade. »
« Hein ? Vraiment ? Herwin, tu as mal quelque part ? »
« Non, ça va… »
Herwin apaisa son cœur et secoua la tête. Ces derniers temps, il s'interrompait en plein milieu d'une phrase ou rougissait de plus en plus souvent. Le frère et la sœur se contentèrent de hausser les épaules devant cette conduite étrange.
Boum, boum—
« Il s'est passé quelque chose de terrible, Monsieur le duc ! »
« Qu'est-ce que c'est que ce vacarme ? » Hyle, qui s'entretenait avec Johann, lança un regard perçant, et le chevalier qui venait de faire irruption s'inclina.
« L'affaire est d'une telle importance… Je vous prie de m'excuser pour le dérangement, Monsieur le comte. »
« Ce n'est rien. Que s'est-il donc passé ? »
« Une horde de Monstres est apparue dans le Nord. »
L'atmosphère devint instantanément grave à la mention des Monstres. Le visage de Hyle se durcit et il bondit de son siège.
« Parlons de cela ailleurs. »
Hyle sortit précipitamment avec le chevalier. Scarlet le regarda s'éloigner et murmura à voix basse.
« Des Monstres… Il n'y en a jamais eu à cette période de l'année. »
« Scarlet, tout va bien ? »
« Eh bien, il faut d'abord que je mesure l'ampleur des dégâts. C'était calme depuis quelques années… Je n'y peux rien. Il faut que j'aille voir, moi aussi. »
Scarlet, tourmentée, finit par suivre Hyle.
« Des Monstres ? Tu parles des monstres qui font peur dans les livres ? »
« Je suppose. Herwin, tu sais quelque chose sur les Monstres ? »
« …Non. Je n'en sais pas grand-chose non plus. »
Lucas et Lucia allaient reprendre la parole, mais ils se turent en voyant son visage gravement durci.
Herwin fixa longuement la porte par laquelle ses parents étaient sortis.
***
« Je crois que je dois partir devant. La situation semble plus grave que je ne le pensais, alors reste ici avec les enfants pour le moment. »
« …Mon cher, sois prudent. »
« Je le serai. »
Hyle prépara en hâte son départ pour le Nord.
La dépêche urgente annonçait qu'une horde de Monstres ravageait le Nord.
De plus, le bilan des dégâts inscrit en fin de message était plus lourd que prévu.
Aucun Monstre n'était apparu depuis six ans, la vigilance s'était donc relâchée, et le nombre de créatures qui avaient frappé le Nord dépassait de loin les estimations : l'ampleur des dommages augmentait peu à peu.
« Monsieur le comte, je vous confie ma femme et mes enfants pour un temps. Je n'oublierai jamais cette faveur. »
« Ne vous inquiétez pas. J'espère que la situation se calmera au plus vite. »
« Merci de votre compréhension. »
Hyle remercia Johann et fit ses derniers adieux à sa famille.
Il déposa un bref baiser sur le front de Scarlet et sur celui de Henry, blotti dans ses bras, puis serra Herwin très fort contre lui.
« Papa… »
« Herwin, tu dois protéger ta mère et ton petit frère à ma place. Compris ? »
« Oui, je protégerai Maman et Henry, c'est promis ! »
« Voilà, mon fils est formidable. »
Ce n'est qu'après avoir longuement étreint Herwin que Hyle partit pour son long voyage.
***
Environ un an et demi s'était écoulé depuis le départ de Hyle pour le Nord.
Hyle, qui pensait exterminer tous les Monstres en un mois, traquait depuis plus d'un an ceux qui subsistaient à travers tout le Nord.
Le problème était que les Monstres étaient venus en plein hiver, précisément pendant une période de fortes chutes de neige.
Hyle fit passer un message leur demandant de ne pas monter au Nord tant que les Monstres n'auraient pas tous été anéantis.
Le premier jour où Scarlet reçut la lettre tant attendue de Hyle, elle passa la nuit en larmes.
Comme la durée de son séjour au royaume se prolongeait indéfiniment, Scarlet décida de chercher une demeure à part.
Elle logeait chez les Agnes en attendant le moment de rentrer dans le Nord, mais les choses ayant tourné ainsi, elle ne pouvait plus continuer à leur causer du dérangement.
'Vous allez chercher une maison ? Tout va bien pour nous, restez ici jusqu'à ce que vous ayez des nouvelles du duc.'
'Non, je ne peux plus vous importuner davantage. Il a laissé de l'argent au royaume, je m'en servirai pour trouver un logement d'une manière ou d'une autre.'
'Madame la duchesse, il n'y a nul besoin. Si vous partez ainsi, je ne pourrai plus regarder le duc en face. Reconsidérez la chose, je vous en prie.'
Johann et Julian s'opposèrent au déménagement de Scarlet.
Avec la fortune des Peneus, il eût été aisé de trouver un manoir au royaume, mais l'heure était à compter chaque sou.
De plus, Scarlet n'avait pas dormi correctement une seule nuit depuis la nouvelle des Monstres ravageant le Nord.
En tant qu'amie, Julian ne pouvait pas la laisser partir seule dans ces conditions.
Après une longue et sérieuse discussion, l'affaire se conclut lorsque Scarlet leva les deux mains en signe de reddition.
'Merci infiniment, Monsieur le comte. Merci, Julian.'
Scarlet baissa la tête, les yeux cernés. Le couple Agnes ne put que réconforter cette femme épuisée de corps et d'esprit.
Voilà comment Scarlet, Herwin et Henry en vinrent à s'appuyer longuement sur la famille Agnes.
« Lucia ! Qu'est-ce que tu fais là-bas ! »
Et retour au présent, à l'instant.
Lucia était venue pique-niquer au parc avec sa famille et celle de Herwin.
Accroupie dans l'herbe à observer quelque chose, elle releva la tête. Ses cheveux au carré, qui lui arrivaient autrefois au menton, lui descendaient à présent dans le dos.
« Lucia. »
« Herwin. »
Lucia, qui savait désormais prononcer correctement le nom de Herwin, le regarda approcher, la bouche ouverte.
« Qu'est-ce que tu fabriques toute seule ici ? »
« Herwin, regarde ça ! Des fourmis ? »
« …Tu t'es encore entichée d'un truc bizarre, c'est ça ? »
« Pas du tout. Je regardais juste les fourmis. »
« Ne mens pas : tu as attrapé une sauterelle il y a une semaine, ensuite tu as rapporté un grillon avant-hier, et hier tu as ramassé une mue de cigale. Je savais bien que tu épluchais l'encyclopédie des insectes. »
Les deux enfants, qui vivaient sous le même toit depuis plus d'un an, étaient devenus bien plus proches qu'à leur première rencontre, et il n'y avait plus rien qu'ils ignorassent l'un de l'autre.
En se rapprochant d'elle, Herwin avait appris une chose sur Lucia.
À savoir qu'une fois entichée de quelque chose, elle creusait le sujet jusqu'à s'en lasser.
Chacun peut avoir ce genre de manie, mais Lucia poussait la chose bien plus loin que les autres.
Une fois tombée dedans, elle collectionnait ou amassait jusqu'à en avoir assez, et lorsqu'elle en avait assez, elle reportait froidement son intérêt ailleurs sans un regard en arrière.
Parmi les lubies de ce dernier an et demi figuraient la collection d'ours en peluche, l'observation des fleurs et la récolte de feuilles par espèce ; sa passion du moment, c'étaient les insectes.
Si Lucia attrapait des fourmis et les rapportait au manoir cette fois-ci, comme avec la sauterelle une semaine plus tôt, ce serait un beau remue-ménage.
Avant qu'elle ne provoque une catastrophe, Herwin l'entraîna vers le groupe, resté au loin.
C'était un pique-nique par une belle journée, après une longue attente, mais les gens qui reconnaissaient le comte et la comtesse, le duc et la duchesse, se pressaient tout autour.
Herwin hésita devant la foule.
« On y va un peu plus tard ? »
« D'accord ! »
Lucia, tout excitée à l'idée de regarder les fourmis, répondit aussitôt et retourna à son poste.
Herwin secoua la tête en se disant qu'il n'y pouvait rien, mais il resta tout près d'elle. Et il la fixa longuement tandis qu'elle observait ses fourmis.
Au bout d'un long moment, quelqu'un écrasa d'un coup les fourmis que Lucia regardait.
Lucia releva la tête, sous le choc de ce spectacle brutal.
Celui qui avait écrasé les fourmis était un garçon à la mine antipathique. Derrière lui se tenaient deux autres enfants, apparemment ses acolytes.
« C'est toi, Peneus ? »
dit le garçon.
« Mes fourmis… »
En entendant la voix pleine de larmes de Lucia, Herwin fronça les sourcils et releva la tête.
« Qui es-tu ? »
« Si je puis me présenter, je suis Antonio Travin, de la maison du comte Travin ! »
Il devait faire partie des enfants nobles venus s'amuser ici.
« Toi ! Je t'accorde le privilège d'être mon ami ! »
Antonio pointa Herwin du doigt sans prévenir et prit un air arrogant. Ses acolytes, comme si Herwin, décontenancé, n'existait pas, ajoutèrent des compliments en le félicitant de sa prestance.
Antonio, fils chéri de la maison du comte Travin élevé dans la complaisance la plus totale, avait une arrogance qui perçait les nuages.
Rien de plus normal : personne n'avait jamais ignoré ce qu'il disait.