Depuis que le Boss a disparu, le soleil s'est levé cinq fois, et couché autant de fois.
Le façonnage des jarres, que le Boss m'a appris, je fais mieux maintenant.
Le Boss n'est plus là, alors le feu, dur à allumer.
J'attrape des grenouilles cracheuses de feu, je m'en sers à la place, tant bien que mal. Souvent je m'y prends mal, et mes poils, brûlés.
Les armes et les armures que portaient les Humains vus il y a longtemps, j'ai essayé de les copier.
C'est lourd, alors les autres n'aiment pas. Pourtant c'est dur, et c'est solide.
À la chasse, il n'y a que moi qui en porte.
À cause de l'armure je bougeais mal, je suivais pas, un autre m'a donné un coup de pied.
L'armure était là, ça faisait pas mal. Lui, il se tenait le pied, il pleurait. L'armure, excellente. Tous, ils devraient en porter.
À part la chasse et le pétrissage de la terre, tout le temps, je cherche le Boss.
Autour de la caverne, on ratisse à quatre. Mais rien, pas la moindre trace.
Elle qui se souciait tant du Boss, la Grande Sœur ne participe pas aux recherches.
La Grande Sœur, sûrement, elle sait quelque chose. Ça peut pas être autrement.
Mais elle veut pas nous le dire.
En gros, elle passe la journée entière recroquevillée dans un coin de la caverne.
Des fois, elle plonge la tête dans le pot à poison et elle gigote des pattes.
Je lève les yeux au ciel.
Rouge, le soleil descend.
Bon. Il est temps de rentrer devant la caverne.
Aujourd'hui non plus, rien récolté.
Les épaules basses, je rentre à pied devant la caverne.
Les trois autres étaient revenus avant moi.
Tous, la mine sombre.
« Aô ? »
« Âo. » « Aa. » « Ao ao. »
À ma question, tous les trois secouent un peu la tête.
Personne n'a rien trouvé.
En soupirant, je tourne les yeux vers la caverne.
Et là, je remarque.
Elle qui ne sortait plus de la caverne depuis la disparition du Boss, la Grande Sœur, plus là.
En me voyant, les trois autres remarquent aussi, ils regardent la caverne et penchent la tête.
« Kishi, kishîî ! »
Du côté de la falaise, la Grande Sœur arrive en courant, l'air affolée.
La Grande Sœur affolée comme ça, à part quand ça touche au Boss, jamais vu.
Ou il s'est passé quelque chose de grave, ou le Boss est retrouvé.
Si le Boss était retrouvé maintenant, elle aurait l'air plus contente.
Pendant que je la fixe en me demandant ce qui arrive, la Grande Sœur foudroie du regard les statues de pierre à l'entrée de la caverne.
Celle de l'Humain.
Des fois, les Humains, ils viennent ?
La Grande Sœur s'approche de l'arbre où la viande est suspendue et se met à griffer le tronc.
Je me demande ce qu'elle fabrique, alors elle nous regarde et pousse un « Kishîî ! ».
Ça veut dire donnez un coup de main ?
Je décroche la viande de l'arbre et je rentre dans la caverne.
Je mets la viande dans une jarre, je prends quatre pelles, je ressors devant la caverne.
Je distribue les pelles aux autres shojos et on abat l'arbre à viande.
La Grande Sœur a l'air satisfaite, puis elle se déplace vers les racines de l'autre arbre.
Les deux, il faut les abattre ?
Comme je comprends pas ce qu'elle veut et que j'hésite, la Grande Sœur fait luire ses crocs.
Les crocs de la Grande Sœur, il y a du poison dedans.
Le Boss, qui l'arrête toujours, n'est pas là.
Je peux me faire mordre.
Je décroche la viande de l'autre arbre et je rentre dans la caverne.
Quand je ressors, les trois autres avaient déjà abattu l'arbre.
Deux qui se partagent la tâche et portent les troncs coupés à l'intérieur.
Le dernier, il déterre les racines à la pelle.
Je regardais bêtement, la Grande Sœur m'a tapé le dos d'un petit coup de queue.
Moi aussi, je prends une pelle, je déterre les racines.
Les racines aussi, on les jette à l'intérieur de la caverne.
Après avoir creusé, on rejette de la terre et on tasse au pied. Tout ça, sur ordre de la Grande Sœur.
Et les ordres de la Grande Sœur, ils ont continué.
Les statues de pierre aussi, on les rentre dans la caverne. C'était plus lourd que je croyais, j'en ai lâché une.
Elle s'est pas cassée. Mais si le Boss l'apprend, il va râler.
Les fourrures du sol de la caverne, on en arrache une partie et on les salit avec de la terre.
Ça aussi, sur ordre de la Grande Sœur.
Si le Boss l'apprend, il va vraiment râler.
À un moment, j'ai hésité à obéir.
Le Boss, il mord pas mais il gueule.
La Grande Sœur, elle gueule pas mais elle mord.
En attendant, moi, j'ai décidé de jeter la terre sur les fourrures.
Sur ordre de la Grande Sœur, avec de la terre collante, on fixe les fourrures salies au-dessus de l'entrée de la caverne.
Je me suis faufilé dehors, j'ai fait le tour, et j'ai enfin compris.
Vu de l'extérieur, les fourrures sales ressemblent à un mur de terre, on ne voit plus l'entrée.
Comme ça, plus de souci avec les ennemis du dehors.
Mais nous, on entre et on sort sans peine.
Sûrement, la Grande Sœur, elle compte semer les Humains comme ça.
C'est pour ça que l'arbre à sécher la viande et les statues, elle les a cachés dedans.
La Grande Sœur, intelligente. Elle fait peur, mais on peut compter sur elle.
On rentre, et pendant que je mange la viande sortie de la jarre, des bruits de pas qui ressemblent à des Humains s'approchent.
Ils sont quatre à peu près.
D'abord une voix comme perdue, et en face une voix comme excédée.
Il y a un Humain qui était venu en supposant qu'il y avait quelque chose ici. Ses compagnons, ils le rembarrent, on dirait.
Les voix des Humains durent quelques minutes.
Un par un, ils s'éloignent des abords de la caverne, et pour finir le dernier part en courant derrière les trois autres.
On n'a pas été repérés, on dirait.
Moi, curieux, j'ai couru jusqu'à l'entrée, j'ai voulu soulever la fourrure et regarder dehors.
Mais la Grande Sœur m'a arrêté, et j'ai fini par aller dormir comme ça.
Quand on couvre d'une fourrure les champignons lumineux qui nous éclairent, la caverne devient noire d'un coup.
Quand quelqu'un fait ça, jusqu'au jour, plus personne ne pousse un cri. C'est la règle, ici.
Le matin.
À cause de la fourrure, on n'a pas vu le soleil se lever, on s'est réveillés bien plus tard que d'habitude.
La Grande Sœur, plus là.
Moi, affolé, j'ai réveillé les trois autres et on est sortis de la caverne.
La Grande Sœur, elle était dehors, plantée là, le regard dans le vide.
Puis elle nous a regardés et elle a poussé un « Kishi ».
Et là, j'ai vaguement compris.
La Grande Sœur, elle va chercher le Boss, loin. Sûrement, c'est ça qu'elle veut.
Je me suis approché pour l'accompagner, elle a secoué un peu la tête.
Si le Boss et la Grande Sœur, notre Boss par intérim, s'en vont tous les deux, nous, on est mal.
Pendant que je me prenais la tête, la Grande Sœur a tourné le museau vers la caverne et poussé un « Kishîî ».
Un jour, je ramènerai le Boss. D'ici là, gardez cet endroit.
Moi, c'est comme ça que je l'ai entendu.
« Aa ! » « Aô ! » « Aâa ! »
Les trois autres essayaient de la convaincre, je suis passé devant eux et j'ai baissé la tête devant la Grande Sœur.
En me voyant faire, les trois autres ont arrêté de crier et ont baissé la tête.
En nous voyant, la Grande Sœur a hoché un peu la tête, rassurée, et elle est partie sans bruit.
Une fois la Grande Sœur hors de vue, je me retourne vers la caverne.
Pendant l'absence du Boss et de la Grande Sœur, moi, je garde la caverne.
Je l'agrandis, je la renforce.
Je fabrique plein d'armes aussi.
On se bat contre les autres troupes, on les met sous nos ordres, et on augmente nos forces.
Quand le Boss et la Grande Sœur rentreront, qu'ils soient contents : je prépare tout.
Si je fabrique les armes, on devrait plus être en retard sur les autres shojos.