Alana se jucha sur le cadavre du Fenrir gisant au sol et s’enfonça les dents dans la nuque, telle une bête.
On distinguait nettement de grandes dents habituellement cachées.
Le corps mort du Fenrir laissait fuir ses entrailles après avoir été découpé par mes [Griffes Dimensionnelles], mais quand Alana lui planta les dents dedans, il se releva d’un mouvement mécanique et artificiel tel celui d’un pantin.
Elle avait dû injecter son sang à l’intérieur pour le contrôler via sa compétence [Poupée de Sang].
…Selon ce qu’on savait de la compétence [Poupée de Sang], on devrait pouvoir immobiliser un cadavre en le dégradant assez, mais peut-être que là, c’était parce que le sang d’Alana s’était vidé de ses veines qu’elle avait perdu son droit de contrôle.
Si elle y remettait du sien, le bougre retrouverait le statut de marionnette entre ses mains.
Mais… en regardant leurs stats, même un Fenrir Zombie renforcé par la [Poupée de Sang] ne me semblait pas beaucoup plus rapide que lorsqu’Alana mettait toutes ses forces dedans… Alors à quoi bon monter en catimini sur ce cadavre ambulant ?
Est-ce qu’elle aurait vraiment eu intérêt à aller combattre et capturer un Fenrir alors qu’elle ignorait quand et comment notre affrontement éclaterait ?
À moins qu’il ne s’agisse simplement d’une paranoïa pathologique qui l’empêchait de rester tranquille sans activer sa meilleure arme.
J’avais mis Alana en tête de piste, calée sur le dos du Fenrir Zombie, tandis qu’Aro et Trent étaient accrochés à ma propre peau, et nous parts au galop.
« …Le but de Liryxira était-il donc [Serviteur Spirituel] ? »
Alana s’était retournée vers moi par-dessus son épaule et avait hoché vigoureusement deux fois la tête.
« Oui… C’était exactement ça. J’avais bien pensé que ma [Poupée de Sang] suffirait, mais Notre Dame avait estimé que le [Serviteur Spirituel], qui permettait de conserver l’esprit et de l’invoquer librement, valait mieux ! Du coup, Alana avait fait de son mieux pour attraper cette petite araignée ! »
Alana avait lancé ça avec une mine fière d’elle.
Cette répartie m’avait exaspéré. J’avais planté mon pied dans le sol avec force.
Alana n’avait affiché aucune réaction face à mon attitude.
Elle ne cherchait probablement pas à me provoquer volontairement ; il semblait bien qu’elle parlait sincèrement, sans arrière-pensée malveillante.
…En voyant comment elle tournait autour du pot, il paraissait évident que transformer une créature monstrueuse en [Serviteur Spirituel] ne suffisait pas de posséder un simple cadavre.
Peut-être fallait-il entrer en contact avec la bête encore en vie pour déclencher la condition.
Cela expliquait pourquoi Ataranat n’avait pas été tué jusqu’ici. Tout collait enfin.
« …Et du coup, qu’est-ce que tu faisais toute seule à laisser tomber Ataranat comme ça ? »
« Euh… ? »
Alana avait penché la tête, visiblement perplexe.
Impossible de faire passer le moindre message. C’était pire qu’une porte close. Un partenaire de négociation au niveau zéro.
J’avais machinalement mordu ma langue.
Si elle continuait à simuler la stupidité délibérément, je devrais réellement lui rendre hommage.
« Je te posais la question directe : pourquoi tu abandonnais Ataranat, censé être ton objectif principal, pour monter seule sur ce Fenrir ! Ta [Poupée de Sang] fonctionnait aussi sur les monstres vivants, non ! Tu aurais pu tout bêtement le contrôler sur-le-champ et filer avec lui ! »
Alana avait eu un soubresaut de peur en haussant les épaules.
« Eh, ben écoute, ma [Poupée de Sang] a du mal avec les spécimens vivants. Avec la petite araignée, ça ne marchait pas super bien non plus, alors je l’ai juste mise de côté, histoire de la garder sous la main. »
…C’était bien ce qu’on pouvait lire dans le manuel de [Poupée de Sang] : les cibles vivantes pouvaient opposer une résistance en fonction de leurs statistiques.
[Compétence ordinaire : Poupée de Sang]
[Manipulation libre de son propre sang.]
[Si du sang est injecté dans le corps d’un être vivant, on peut le manipuler comme un pantin, mais il peut résister selon ses propres paramètres.]
[Si la cible est morte, aucun paramètre ne peut empêcher le contrôle.]
Alana ne mentait manifestement pas.
Sur ce point précis, en tout cas.
« Alors à quelle sauce tu voulais te le manger, au juste ? Pourquoi courir après un Fenrir pour le dominer et t’en servir de monture ? Qu’est-ce que tu comptais foutre une fois Ataranat capturée ? »
« Ben, Alana avait faim… Alors voilà, Alana a dû bosser dur pour se remplir le ventre, c’était la seule option ! »
Une migraine commençait à pointer le bout de son nez…
J’aurais voulu trouver des preuves rapidement que je puisse faire confiance à Alana, mais j’accrochais rien au fonctionnement de son esprit.
Peut-être étais-je complètement à côté de la plaque en essayant de comprendre les motivations d’une entité qui n’était ni humaine ni monstrueuse.
« Seigneur Dragon… »
Aro avait murmuré depuis mon dos, d’une voix basse.
J’avais tendu l’oreille avec attention.
« …Cette trajectoire me semblait étrange. Au départ, elle suivait bien celle indiquée, mais… peu à peu, nous nous éloignions du point où j’avais quitté Ataranat… »
Un pressentiment mauvais m’avait submergé instantanément.
J’avais fixé Alana perchée sur le Fenrir Zombie devant moi… et une pensée déconcertante traversait mon esprit.
Pour Liryxira, Alana, ayant déjà capturé Ataranat pour sceller l’opération, devait revenir dans les plus brefs délais.
Sauf que, puisque la [Poupée de Sang] ne prenait pas Ataranat, il était impossible de partir vite avec elle.
Dans ce cas-là… le Fenrir, qui ne servait à rien en apparence, acquérait soudain un sens logique.
Ce zombie Fenrir n’aurait-il pas été en réalité prévu pour embarquer de force Ataranat et disparaître avec elle… ?
Si tel était le cas, où diable allions-nous en suivant aveuglément Alana maintenant ?
Non… Aro n’avait pas non plus l’air certain de ses mots.
Mon hypothèse sur le Fenrir servant de cheval de Troie pour Ataranat n’était peut-être qu’une supposition purement fantasmée.
En outre, les discours d’Alana avaient une cohérence interne, et je doutais fortement qu’elle possède l’intelligence nécessaire pour maintenir une telle conspiration sophistiquée.
Néanmoins… Il valait mieux vérifier une dernière fois.
Il faisait incontestablement partie des personnes en qui il ne fallait mettre aucune confiance.
Si par hasard Alana nous conduisait effectivement dans un piège, l’absence totale de repères devenait glauque.
« Alana… T’avais pas un trou dans la raquette, sérieux ? Fais gaffe de pas essayer de nous arnaquer en jouant les idiotes. Si je décidais que tu n’étais pas fiable, tu ferais connaissance avec huit morceaux de toi-même sur-le-champ. »
« …………? »
Alana s’était retournée vers moi, l’air sincèrement perplexe.
« Déjà, si tu avais compté nous trahir dès le début, tu n’aurais probablement pas osé toucher à Ataranat de peur de braquer mon opinion contre toi. Alors pourquoi suivre Liryxira à moitié mot sans prendre tes précautions ? »
Je l’avais menacée sans compter les effets, simplement car je craignais qu’elle ne tente de détourner le sujet exprès.
Suivre Alana constituait déjà un risque énorme. Nous ne pouvions pas en assumer davantage.
J’allais analyser sa réponse à la loupe et, en cas de doute, lancer une attaque immédiate.
Alana avait ouvert grand la bouche, hébétée, et fixait intensément mon regard.
« Quoi, tu allais répondre à la question… »
« …Je ne pouvais pas traîner le truc plus longtemps, hein ? »
Sur ces mots, le Fenrir Zombie portant Alana avait changé brutalement de trajectoire et bondit vers moi.
J’avais exécuté immédiatement mes [Griffes Dimensionnelles].
Mais n’ayant pas anticipé son mouvement à cet instant précis, mes attaques manquèrent leur cible de justesse, effleurant seulement Alana sans l’atteindre.
La tête du zombie Fenrir avait été tranchée et était tombée au sol, tandis que son corps s’effondrèrent lourdement.
« M-Mon maître ! Que… ! »
Trent avait lançé ça, abasourdi.
« Elle n’avait nullement l’intention de jouer la comédie du loyalisme depuis le départ ! Elle avait senti monter notre méfiance et avait frappé avant qu’on bouge ! Alana savait exactement à quoi elle ressemblait aux yeux de tous et avait agi en conséquence ! »
Je ne parlais pas de stupidité là-dedans.
C’était une sacrée peste fourbe.
Et au lieu de tergiverser si quelque chose tournait mal, elle basculait en une seule fraction de seconde vers l’action brutale.