Nous avons suivi Yarg et, en quelques minutes à peine, nous sommes parvenus à l'entrée du hameau.
Une fois sur place, Yarg fit un signe de la main, et les deux archers s'enfuirent en courant on ne sait où.
Ils sont sans doute allés prévenir la prêtresse ou qui que ce soit à mon sujet.
Ce hameau semble nettement plus petit que celui des partisans du Dragon‑Dieu.
Les maisons sont clairsemées, et même en marchant, on aperçoit à peine quelques silhouettes.
De plus, la plupart des bâtisses restantes ont de l'herbe haute qui pousse devant l'entrée, ou des murs éventrés laissés en l'état — on voit d'un coup d'œil qu'elles sont abandonnées.
Faute de bras, des champs ont été laissés en friche, l'herbe y poussant à sa guise.
Des piquets de bois y sont plantés, sans doute pour marquer les parcelles, mais le bois est pourri ; on devine qu'on n'y a pas touché depuis près de dix ans.
Parfois, quelqu'un nous regarde en chuchotant, mais personne ne vient nous importuner.
Certains affichent une mine embarrassée, d'autres ont l'air contents.
Difficile de cerner quel traitement m'est réservé ici.
Une chose est sûre, ça ne sent pas bon.
Pourquoi n'y a‑t‑il que des hommes, depuis tout à l'heure ?
Les femmes auraient‑elles l'interdiction de sortir ?
Non, j'ai bien vu la prêtresse tout à l'heure….
Depuis qu'on est arrivés, il y a un truc qui ne colle pas avec mes prévisions.
« Pas de blessure, hein. Tu t'es soignée avec ta magie habituelle, c'est ça ? »
« G‑ga… »
« Le "ga" est interdit, ma grande. »
« … »
« Hé, dis quelque chose, bon sang. »
« Tout sauf le "ga" est autorisé, je t'ai pas dit le contraire. »
« Elle a l'air encore confuse. Qu'elle se repose tranquillement et qu'elle reprenne ses esprits. »
Sur l'injonction de Yarg, j'acquiesce sans un mot.
Depuis qu'on a pénétré dans le hameau, ma partenaire est aussi silencieuse qu'un chat qu'on a emprunté.
De la sorte, elle n'aura même pas l'occasion de faire une bêtise.
Elle a l'air complètement perdue dans ce monde d'humains qui lui est étranger.
Mauvaise langue que je suis, ça me rassure un peu.
Mais reste sur tes gardes, ma grande.
Si c'est vraiment un hameau anti‑Dragon‑Dieu, le scandale éclatera au grand jour dès qu'on connaîtra sa vraie nature, et cet endroit pue la combine à plein nez, ou plutôt, il en pue à des kilomètres.
Il faut qu'on se tire avant que ça ne dégénère en problème qui traîne en longueur.
On finit par atteindre, au bord du hameau, une demeure plus grande que les autres.
« D'abord, il faut qu'elle se présente au chef. C'est compris ? »
Ma partenaire hoche la tête sans un mot.
Le-dit chef se trouvait dans une pièce au fond.
Il était assis sur une natte, flanqué de deux jeunes filles de la race Rittvear.
Son visage est marqué de rides profondes, il doit approcher ou dépasser la cinquantaine, mais sa carrure est solide.
Ses yeux globuleux qui roulent dans tous les sens lui donnent un air louche.
« Seigneur Nagrom, voici des visiteurs. »
Nagrom, donc, c'est le nom du chef.
« Hoho, hoho ! En voilà une bonne nouvelle ! C'est excellent ! Excellent ! »
Nagrom se lève avec une agilité qui dément son âge, écarte les femmes d'un geste bref et s'avance vers nous.
Il affiche un grand sourire qui retourne toutes les rides de son visage, le rendant encore plus inquiétant.
Putain, ce vieux pue la gueule.
Ma partenaire a l'air sur le point de pleurer.
C‑c'est *lui* le chef du hameau, sérieux ?
Bon, on dit que l'habit ne fait pas le moine, mais quand même….
Avec le compte à rebours qu'on a, j'aimerais bien en profiter pour glaner des infos ici.
L'affaire du Manticore, ce hameau, et ce que ce hameau pense de l'autre hameau.
Au minimum, il faut verrouiller ces trois points.
Pour rentrer avec de la marge, je préférerais tout tirer de ce vieux dès maintenant.
Un imprévu peut toujours nous faire perdre du temps.
Ma partenaire abaisse les sourcils, le visage crispé.
Hé, je comprends ton sentiment, mais ça se voit sur ta figure.
Fais un petit effort pour le camoufler, merde.
Au moment où Nagrom se rassoit, Yarg prend la parole.
« Elle tentait de traverser cette forêt en voyage, ses compagnons ont été tués par un Abysse, elle était au bout du rouleau quand… »
« Hoho, hoho ! Cela a dû être terrible ! »
Couper court à l'explication de Yarg, Nagrom acquiesce à grands coups de tête.
Oi, ce vieux n'a aucune intention d'écouter qui que ce soit.
Il a foncé dans les paroles de Yarg sans ménagement.
Yarg, elle, ne sourcille même pas.
Diablement bien dressée, la demoiselle.
… Récupérer des infos auprès de lui, ça s'annonce coton.
Surtout sur le plan de la communication.
Il ira plus vite de le faire dégager et d'écouter Yarg après.
De toute façon, ce n'est pas comme s'il savait des trucs que le chef seul connaît.
« E‑e‑etto, a… »
Ma partenaire tente de parler, mais les mots coincent et elle referme la bouche.
T'as pas parlé tout seul comme un moulin à paroles tout à l'heure, toi ?…
« La gorge ne lui va pas bien. Ah, elle a soif ! C'est de ma faute, je n'ai pas été assez prévenant. Corène, apporte‑lui de l'eau ! »
La fille qui était blottie contre le bras droit de Nagrom s'en extirpe avec fluidité et se lève.
Elle aussi, elle est forte.
Elle a eu le vieux qui lui braillait dans l'oreille, et pas un muscle de son visage n'a bronché.
'… Hé, c'trop, j'peux plus.'
La pensée de ma partenaire m'arrive en direct.
T‑t'as un mental en carton, toi…
Ça va aller !
Bois un coup d'eau, et on se tire de cette baraque illico !
Ensuite, on écoute Yarg, et c'est plié !
À partir de là, on se fait la malle, c'est bon !
'… Compris.'
Ensuite encore, Nagrom pose des questions, Yarg y répond, et ma partenaire rétrécit à côté sans un mot… Attends, elle sert à quoi, là ? — ce genre de mascarade se poursuit.
Nagrom la dévisage sans pudeur, lorgnant dans les interstices de ses hardes usées.
C‑ce vieux… .
« Seigneur Nagrom, celui… »
« Hum, hum ! Non, non, je me demandais juste d'où sortent ces vêtements. Ce sont sans doute de vieux habits de nous autres Rittvear. »
Yarg essaie de le reprendre, Nagrom esquive l'objection plus vite que son ombre.
Ce vieux est costaud.
« … »
« Elle était près de la rivière. Elle devait se baigner quand l'Abysse l'a attaquée, elle a fui en laissant ses affaires. Comme elle était séparée de ses compagnons, elle n'a pas pu y faire face, je suppose. »
Yarg complète, et ma partenaire acquiesce avec raideur.
Émettre des hypothèses devant l'intéressée, c'est quoi ce bordel ?
Bon, comme ça le mensonge tient mieux, c'est peut‑être même une chance.
Au pire, si les détails coincent, on pourra toujours noyer le poisson.
« Hum, hum ! Quand Corène reviendra, je lui ferai apporter d'autres vêtements ! »
Nagrom dit ça et rit « kaka » de bon cœur.
C'est franchement appréciable.
Je récupèrerai les hardes avant de défaire l'humanisation, pour les réutiliser la fois d'après.
Le point faible de l'humanisation, c'est qu'on se retrouve à poil à chaque fois.
Ma grande, dis merci, là.
« … A, a »
« Oh, Corène, te revoilà ! Mais tu es lente, elle attend depuis un moment, non ? »
La détermination de ma partenaire est balayée net, et s'éteint.
… Ce vieux, y a pas moyen qu'il change un peu ?
Y a personne pour lui faire arrêter ce mauvais pli ?
« Gaa… »
Oi, le "gaa" est interdit, je t'ai dit.