Mon partenaire a suivi mes instructions et s'est dirigé vers l'endroit indiqué par la détection de présence.
'On va bientôt faire contact.'
'Compte sur moi, partenaire.'
'Arrête-moi ça, même si t'as faim, pas question de voler de la bouffe dans le village.'
'Je te ferai un festin plus tard, promis.'
« J'ai compris, oui. »
Mon partenaire a répondu négligemment, avançant dans la forêt en fredonnant.
'Un peu plus de prudence, merde... enfin, on n'est pas censés passer inaperçus non plus, donc tant pis...'
'Mais quand même, trop détendu, ça finit par sembler louche.'
'Ce langage grossier qui jure avec cette apparence frêle, on ne peut pas y faire quelque chose ?'
'Puisque c'est une partie de moi, c'est peut-être inévitable.'
La présence en face ne montre aucun signe de réaction particulière de notre côté.
'Je me demandais si c'était les types d'avant, mais s'ils ne nous ont pas détectés, c'est qu'il n'y a pas de prêtresse ?'
'Peut-être qu'ils ne réagissent pas parce qu'en forme humaine, ils nous prennent pour des leurs, ou simplement parce qu'on est près du village et qu'ils baissent la garde.'
'Notre prêtresse à nous pourrait avoir une compétence de télépathie, faut faire gaffe.'
[Télépathie] est un échange de pensées.
'Si le niveau de la compétence est élevé, nos changements d'émotions, voire nos mensonges, risquent d'être transparents.'
'La prochaine fois qu'on se voit, je ferais bien de checker son statut.'
'[Détection de présence] et [Télépathie], si on se les met à dos, c'est vraiment la merde.'
'C'est pas étonnant qu'on l'appelle "Grande Sœur, Grande Sœur" et qu'elle soit autant admirée. Elle a dû sauver le village de la merde maintes fois.'
'Écoute bien, partenaire : même s'ils sont hostiles, fais profil bas, d'accord ?'
'Surtout, pas de morsures, pas de coups de poing, hein.'
'Un mauvais dosage de ta force et t'as une montagne de cadavres sur les bras.'
'C'est ça qui me fait le plus flipper.'
'Si vraiment tu peux plus te retenir, dis-le-moi.'
'À ce moment-là, on passe en mode fuite à toute vitesse, ou pire, on annule l'humanisation, faut que ce soit dans les options.'
« Faut pas t'en faire pour ça... »
'On ne sait rien de la situation de leur village, ni de quel genre de groupe il s'agit.'
'Faut prévoir le pire.'
« De mon point de vue, c'est toi qui m'énerves à t'inquiéter comme ça et à fourrer ton nez partout. »
Mon partenaire a dit ça sans arrière-pensée apparente.
Il n'arrivait pas à comprendre, mais semblait se dire que tant qu'il s'amusait maintenant, le reste importait peu.
« C'est bien assez bien, non ? On reste là, on bouffe la bouffe que les humains apportent, on va chasser de temps en temps, et le reste du temps on élève des araignées pour passer le temps. »
'... Ça a son charme, je l'admets, mais ça me tracasse quand même.'
'Mon partenaire, sa façon de penser, c'est peut-être plus "dragon" que la mienne.'
'Bouffer sa faim, puis vagabonder pour assouvir sa curiosité, ça sonne sauvage, bestial, monstrueux.'
'... Pour l'instant il coopère, mais j'ai la trouille qu'on finisse par se brouiller un jour.'
« J'ai juste dit ce qui me passait par la tête, alors arrête de te prendre la tête. C'est ton corps, après tout. »
'S'il a l'intention de m'obéir à peu près, ça me rassure, mais bon.'
'Mais bizarrement, ça ne me déplaît pas non plus.'
'Son excitation actuelle vient sûrement de la nouveauté de pouvoir mouvoir son propre corps par sa volonté.'
'Je ferais en sorte de lui laisser le contrôle pendant l'humanisation autant que possible.'
'... Ceci dit, à la prochaine évolution, qu'est-ce qui m'attend, moi ?'
'On va redevenir un dragon à deux têtes ?'
'Le top serait qu'on se sépare en deux entités, mais vu ce putain de dieu, j'doute que ça se passe aussi bien.'
'Si c'est une fusion, j'ai une sacré résistance... À ce moment-là, ce serait pratiquement la disparition de mon partenaire.'
'Bref, de toute façon, faut que je me concentre sur l'immédiat.'
La présence des trois types est déjà tout près.
'Serre un peu les fesses, veux-tu.'
Ils ont dû capter le fredonnement ou les pas de mon partenaire, leur présence a cessé de bouger.
Grâce à mon partenaire qui a aiguisé sa vue, j'ai pu distinguer trois silhouettes humaines au loin.
Ils ont l'air d'observer la situation.
'Bon, c'est à toi.'
'Si y a le moindre truc louche, on se barre illico.'
'On ne sait même pas comment les cornes sur la tête vont réagir.'
Craignant qu'on n'entende sa voix, mon partenaire est resté silencieux, hochant vigoureusement la tête.
'Au moins, il a l'air d'avoir un minimum l'intention d'être prudent.'
'D'abord, qu'est-ce que je vais lui faire dire ?'
'Au minimum, il faut qu'il fasse passer qu'on est des voyageurs.'
'Pour s'infiltrer dans le village, jouer les blessés pour attendrir la galerie, comme l'avait fait la Manticore, c'est le plus rapide et le plus naturel, mais l'absence de blessure sur mon partenaire serait grillée direct.'
'De toute façon, la moindre blessure se soigne toute seule avec la régénération auto.'
'On va partir sur : "On s'est fait attaquer par un monstre pendant qu'on se baignait, on a perdu nos affaires, un repas serait le bienvenu."'
'Le visage est joli, la carrure fine, ils ne se méfieront pas.'
'On voit bien qu'on n'a pas d'armes.'
'L'humanisation tient encore une cinquantaine de minutes.'
'Si ça traîne, il faudra profiter d'une ouverture pour fuir.'
'Partenaire, commence par montrer patte blanche : pas d'hostilité, on est juste des voyageurs.'
« Heu ? »
J'ai senti les muscles de son visage se crisper.
Une goutte de sueur a coulé le long de sa joue.
'... Ce genre de réaction, c'est quand il ne sait pas concrètement quoi dire.'
'J'aurais dû le faire moi-même ?'
'En-tout-cas, fais juste genre t'es pas hostile.'
'Je te soufflerai les répliques au fur et à mesure.'
Le trio s'est approché à une distance où on distinguait bien leurs visages.
Tous trois étaient à demi-nus, des hommes à la carrure solide.
Deux tenaient des arcs, celui en tête une lance.
L'homme à la lance a baissé son arme en voyant l'apparence de mon partenaire.
Il a dû être rassuré, son visage tendu s'est détendu.
« C'est une femme. Pas d'arme. Baissez les vôtres. »
Sur son ordre, les deux autres ont baissé leurs arcs.
« ... Bon timing. »
« Ouais. »
Les deux archers marmonnaient quelque chose à voix basse.
'Bon timing ?'
'De quoi ils parlent ?'
« Hé, fermez-la. C'est moi qui cause. »
L'homme à la lance les a fusillés du regard.
Ils ont tressailli et fermé leur clapet.
« Jeune fille, qu'est-ce qui t'amène dans cette forêt ? »
« Euh... Je... je voyage. »
Il était tendu, son élocution était un peu hachée.
'Pourtant il baraguinait pas mal tout à l'heure, c'est quoi cette perte de fluidité ?'
Les deux du fond ont plissé les yeux, jetant un regard suspicieux à mon partenaire.
J'ai cru que c'était fichu, mais l'homme à la lance les a à nouveau dévisagés, ils ont eu un sursaut et ont repris une mine impassible.
« Vous êtes combien ? Où sont vos compagnons ? »
'Compagnons, hein.'
'C'est logique.'
'Personne ne vient seul dans un coin aussi dangereux.'
'Il me semble que ceux qui étaient venus à mon repaire, c'était un duo.'
'Mais ici c'est cent fois plus dangereux, donc un groupe de huit, ça serait mieux.'
'Y a des Abysses qui rodent dans le coin.'
'S'infiltrer à deux dans un truc pareil, c'est du niveau "mais vous êtes cheatés ou quoi ?".'
« ... Euh, ah, mon... mon partenaire et moi, on est venus à deux. »
'C'est foutu, il panique.'
'Il a dû capter ma pensée à moitié et la sortir telle quelle.'
« Juste à deux ? »
L'homme à la lance a froncé les sourcils, puis a examiné son corps de haut en bas, comme pour la jauger.
'Merde, le chef aussi se met à douter.'
'At-tends, j'ai une idée !'
'Dis-leur que t'es un mage blanc connu !'
'Je suis sûr que Milia avait un titre de compétence "Mage blanc".'
'Probablement un mage spécialisé dans la magie de soin.'
'Comme ça, si on me demande de prouver, je peux utiliser la compétence [Soin Suprême] direct, et si je m'y prends bien, je pourrai même leur mettre une dette sur le dos.'
'S'ils pensent que mes capacités de combat sont nulles, ça devrait baisser leur garde.'
« M-mais malgré les apparences, je suis un mage blanc réputé ! »
'Ah, et puis, fais passer mon partenaire pour mort.'
'S'ils croient qu'il rode dans les parages, ils resteront sur leurs gardes.'
« Mon partenaire... euh... s'est fait bouffer par un gros insecte et il est mort. »
'Et c'est "Abysse" qui te vient en premier ?'
'C'est définitivement un traumatisme, ça.'
« Un Abysse, je vois. C'est malheureux. Tu dois être épuisée, viens à notre village. »
L'homme a baissé sa garde illico, et nous a même invités direct au village.
'Hein ?'
'N-non, c'est gentil, hein, mais...'
'Ça va pas un peu trop vite, là ?'
'C'est l'effet "belle gosse", c'est ça ?'
'Avec sa tronche de "je suis super droit dans mes bottes", il est pas mal dragueur, ce mec.'
« Suis-moi, gamine. Une fois reposée, je te raccompagnerai jusqu'à un endroit sûr de la forêt. »
L'homme à la lance a fait demi-tour et a commencé à marcher vers ce qui devait être le village.
'C'est quoi ce beau gosse ?'
'C'est bien d'être sympa, mais c'est pour ça que la Manticore a pu s'infiltrer, bordel...'
Les deux archers sont restés plantés là, figés.
Mais quand l'homme à la lance est passé devant eux, l'un a jeté un œil rapide à mon partenaire, s'est couvert la bouche d'une main, et lui a lancé :
« Y-Yarugu. Hé... »
« Plus tard. J'ai dit que c'est moi qui causais. Vous, vous ne pippez mot jusqu'au village. »
Yarugu, donc, c'était le nom de l'homme à la lance.
Celui qui avait parlé n'avait pas l'air convaincu, il froncait les sourcils.
Mais comme Yarugu continuait de marcher sans un mot, il l'a suivi illico.
« Gamine, dépêche-toi. Si tu traînes, t'iras droit dans le ventre d'un Abysse. »
'Les Abysses sont l'ennemi numéro un ici aussi, apparemment.'
'Ils infestent toute la forêt ?'
'J'ai plus jamais envie d'en croiser, mais j'aurai pas le choix, hein...'
« O-ouais. »
Mon partenaire a hoché la tête raide et a commencé à suivre Yarugu.
'... C'est un peu louche, mais y a pas de raison de pas les suivre.'
'C'était le but depuis le début, on s'est donné tout ce mal pour ça.'