« C'est enfin aujourd'hui, Votre Révérence. C'est triste que des innocents perdent la vie, mais c'est la loi. On n'y peut rien. Prions au moins pour que leurs âmes trouvent le salut. »
…………
Le prêtre me fusilla du regard sans un mot.
Qu'il est désagréable, avec sa tête d'enterrement.
Les condamnés d'aujourd'hui sont les parents jusqu'au deuxième degré du criminel en fuite... Adof.
Ça arrange bien l'Église, tiens.
Depuis que j'ai répandu la rumeur d'agitations suspectes chez la parentèle d'Adof, le prêtre doit chercher un moyen de s'en sortir.
Bon, y a un petit « bonus » dans le lot, ceci dit.
« Tu sais pertinemment qu'On nous presse d'Adegia pour la libération des esclaves hommes-bêtes ! En plein ça, une exécution publique d'une femme de cette race, et avec une méthode qui salit la réputation de l'Église ! Qu'est-ce qui te prend ? »
S'il était de mauvaise humeur, c'est encore pour ça.
« C'est pas grave, on n'a pas à écouter les adegistes. De toute façon, tant que je suis là, Halenaé n'osera rien faire de travers. Créer un précédent en laissant un criminel en liberté par complaisance, ça serait bien plus problématique. Jouons la carte de la fermeté, Votre Révérence. »
Une femme de la race féline, les Feris-Huma.
Elle rejoindra la parentèle d'Adof sur l'échafaud aujourd'hui.
En route pour tuer le Dragon Maléfique, je l'ai trouvée inconsciente dans le désert et secourue.
Par la suite, elle a jugé qu'un retour à Halenaé la remettrait en esclavage, et a comploté avec Adof. Tous deux ont trahi la vie que je leur avais sauvée, m'ont empoisonné pour m'affaiblir et ont tenté de me tuer.
J'ai failli y rester, mais j'ai infligé une blessure mortelle à Adof. Il a quand même réussi à fuir.
Mes blessures étaient trop graves, j'ai dû renoncer à la traque du Dragon Maléfique.
Je n'ai pu ramener que la jeune fille homme-bête à Halenaé.
Moi, grand cœur et bon samaritain, j'ai demandé à l'Église de la libérer.
Mais le crime de lever la lame contre le Héros est lourd. Ma demande a été rejetée, peine de mort.
J'ai laissé le prêtre m'attendrir au nom de la paix d'Halenaé, et j'ai fini par accepter à contre-cœur.
La réalité est bien sûr tout autre, mais c'est la version officielle.
Un peu grotesque, mais ça me va. Je passe pour un idéaliste naïf au sens de la justice trop fort.
Je passai devant le prêtre pour aller à la lucarne et contemplai la ville en contrebas.
La place d'exécution était déjà noire de monde.
« Allez, il est temps d'y aller. »
Le prêtre me dévisagea avec dégoût.
Il avait le front plissé. Cette affaire ne lui plaisait visiblement pas.
Un vieux réactionnaire égoïste. Qu'il continue à s'aplatir pour gagner du temps.
Mais je n'ai aucune intention de l'y aider.
Cela dit... est-ce bien prudent de se focaliser sur un si petit problème ?
Si tout se passe bien, le Dragon Fléau pourrait bien débarquer à Halenaé aujourd'hui même.
Je fais valoir que l'Église m'empêche de repartir en mission.
Si le Dragon Fléau sème le chaos en ville, l'Église qui a retardé la traque sous prétexte que le Héros était rentré en portera la responsabilité.
J'ai hâte de voir la tête que va faire ce petit bonhomme qui se prend la tête pour un seul esclave.
Mes chevaliers de pacotille qui font d'habitude mine de me porter sur leur dos, l'évêque idiot, tous vont pâlir d'effroi.
Quelques morts, et je nettoie le tout en deux temps trois mouvements.
Un monstre de rang B ne devrait pas me poser de problème... ceci dit, je peux simuler une petite lutte.
J'ai cette marge.
Ça fait plus beau, de donner l'impression de risquer sa vie.
J'aimerais bien qu'il pointe le bout de son nez, ce Dragon Fléau.
La possession de [Voix de Dieu] et de [Consultation du statut] me tracasse.
S'il a pu voir mon statut, il a dû comprendre qu'il n'avait aucune chance et s'enfuir depuis belle lurette.
Sur le coup, on a cru qu'il sacrifiait sa vie pour protéger cette esclave.
Mais à moins d'être un crétin fini, personne ne fait l'imbécile une fois qu'il a le temps de réfléchir.
Bon, s'il vient pas, tant pis.
J'exposerai son cadavre bien en vue pour le narguer.
Si ce dragon évolue et passe rang A, ça m'ennuierait un peu, mais il y a encore de la marge avant le plafond de niveau.
Qu'il évolue en moins d'une semaine, y a quasi pas de chance.
Le power-leveling sauvage, ça ne marche pas à tous les coups.
J'en ai fait l'amère expérience, j'ai gaspillé la vie de quelques hommes de main pour rien.
Non, c'était un échec. J'étais encore vert.
« ...Si tu continues à agir à ta guise, j'aurai, moi aussi, ma propre ligne de conduite. Ne crois pas que l'Église essuiera tes bêtises indéfiniment. »
C'est bien dit.
Sans le Héros, l'Église d'Halenaé ne vaut pas un clou, et ils ne peuvent pas me virer.
« C'est dur, ça. À la base, c'est parce qu'Adof n'avait pas sa marque de détenu que tout a dérapé, non ? C'est plutôt moi qui essuie les plats de l'Église. Ah, si Adof avait été correctement marqué, il n'aurait pas eu ces idées saugrenues. Ça me fend vraiment le cœur... »
« Quelle absurdité ! Moi-même, j'ai vérifié ! »
« Mieux vaudrait ne pas crier si fort. Si ça s'ébruite, les flammes vous retomberont dessus, Votre Révérence. »
L'Église avait apposé la marque de détenu sur le dos d'Adof.
Cette marque restreint les actions du porteur.
Si elle existait, mon histoire comme quoi Adof m'a tourné le dos ne tiendrait plus. J'affirme donc qu'Adof n'avait pas de marque, et accuse l'Église de ne pas l'avoir apposée pour une raison obscure.
« Vous avez déjà décidé sur qui faire retomber la faute ? Selon comment ça tourne, on pourrait même vous soupçonner d'avoir utilisé Adof pour m'éliminer. J'ai failli y passer, moi, à cause de ça. »
Le visage du prêtre se durcit encore.
Peu de gens ont l'autorité pour apposer la marque.
Pour ce fiasco, impossible de sacrifier un sous-fifre.
J'ai hâte de voir qui le prêtre va sacrifier.