Au centre de la place d'exécution s'alignent une dizaine de croix.
Des membres de la famille d'Adolf et une femme bête y sont attachés.
La bouche bâillonnée par des bandes de tissu.
Tous affichent une expression douloureuse, désespérée.
Je me tiens entre les croix et la foule, aligné parmi les chevaliers, si bien que je distingue bien leurs visages.
C'est un beau spectacle.
Ça valait le coup de me porter volontaire pour la garde. Voir ça de près, c'est le privilège des gens d'Église.
J'aurais trouvé ça plus drôle s'il y en avait eu qui montraient plus ouvertement leur colère contre Adolf, mais ce stade semble avoir été dépassé ces derniers jours.
Maintenant, ils ne font que trembler, le visage livide.
C'est dommage de ne pas entendre leurs supplications ou leurs malédictions à cause des bâillons, mais qu'ils parlent serait tout aussi embêtant.
De toute façon, personne ne les prendrait au sérieux, mais faire semblant d'être blessé à chaque fois, c'est fatigant.
Dans certains pays, on met un sac sur la tête des condamnés pour cacher leur visage lors de l'exécution.
Pour ma part, je déteste ça parce qu'on ne peut pas voir leur expression douloureuse à la fin.
La méthode d'exécution est simple : le bourreau, choisi parmi les chevaliers, tranche la croix d'un coup d'épée. C'est tout.
Franchement, les faire souffrir avant de les tuer serait plus efficace comme exemple et comme dissuasion, je trouve.
Je proposerai l'idée la prochaine fois, on ne sait jamais.
Mais comme une superstition idiote veut que trancher la croix purifie l'âme souillée, ça ne passera pas facilement.
Je lève les yeux vers le ciel.
Le soleil est déjà au zénith.
Finalement, le Dragon Fléau n'est pas venu.
C'est bien ce que je pensais.
J'avais tort, moi qui étais convaincu qu'il viendrait, à ce moment-là.
Un dragon ne viendrait pas mourir exprès pour une seule gamine.
J'étais un peu excité d'avoir tué Adolf, c'est pour ça. J'ai fini par croire que tout allait bien se passer.
Tant pis, j'enverrai des monstres à Halenae une autre fois.
L'invocation laisse des traces, par contre. Que faire ? C'est embêtant.
Le bourreau s'avance vers les croix.
Il pivote, se tourne vers la foule, et brandit son épée vers le ciel avec emphase.
« Ces individus sont de grands criminels qui ont nui à Halenae ! Dès à présent, je purifierai leurs âmes souillées par la mort ! »
Une bâillée faillit m'échapper, alors je me couvre les yeux du bout des doigts.
Danger, danger. Je m'étais relâché.
*Tan.*
Un bruit de pas secs sur le sol.
Des voix confuses s'élèvent dans la foule.
Je baisse la main et regarde devant moi.
La personne qui a fait ce bruit n'est plus là.
Juste à côté, j'entends le claquement d'une épée repoussée.
Je tourne la tête. Un homme, enveloppé dans un manteau comme une robe, le visage caché, se tient là.
Une attaque. Un chevalier déjà gisait au sol, à plat ventre.
Pas un petit fry.
Ce type attendait que je baisse ma garde.
« Pourquoi as-tu l'épée des chevaliers ! Toi ! Qui es-tu ! »
L'un des chevaliers braque la pointe de son épée sur l'assaillant et crie.
L'assaillant tient une grande épée marquée du blason de l'ordre.
La même qu'avait Adolf.
Il l'a ramassée sur un cadavre dans le désert, peut-être.
L'homme me jette son manteau au visage.
Je tire mon épée et balaye le manteau horizontalement.
Le tissu se sépare en deux et vole en l'air.
L'homme était déjà au contact.
Il s'était glissé dans l'angle mort créé par le manteau pour foncer sur moi.
Joli tour, mais trop lent. Mauvais adversaire.
Je me remets en garde instantanément.
À cette distance, avec cet écart de vitesse, j'ai le temps de me repositionner calmement.
Je lui tranche l'épaule et laisse les chevaliers l'achever.
Le manteau déchiré tombe au sol, dévoilant le visage de l'assaillant.
Je fige sur place.
« Adolf !? Pourquoi… tu es encore en vie !? »
Il a réussi à se relever de cet état !?
Voyant mon arrêt, la lame d'Adolf change de trajectoire.
La pointe fonce sur mon visage.
Ça ne ferait qu'une égratignure, mais je tiens à ma tronche.
L'épée n'arrivera pas à temps. La distance est trop courte. Mais s'il s'agit vraiment d'Adolf, le sceau de prisonnier l'arrêtera.
Je saute en arrière en criant :
« Rampe ! »
L'élan d'Adolf s'éteint, la grande épée lui échappe des mains.
Son corps s'effondre sur l'épaule. La grande épée claque au sol avec un retard.
Les chevaliers accourent.
« Ça va, Ilucia-sama ! »
« Haa… oui, je vais bien. Plus important, lui… capturez… »
« Pourquoi est-il tombé ? Qu'est-ce qui vient de se passer… »
Depuis le côté des croix, les serviteurs s'approchent.
En les voyant, je réalise enfin.
Je n'aurais pas dû utiliser le sceau de prisonnier ici.
Parmi les serviteurs, il y a celui qui a apposé le sceau sur Adolf.
Il devait se lamenter d'avoir accompli son devoir correctement et que ça tourne comme ça.
Le retour d'Adolf en fuite doit lui sembler une aubaine pour prouver son innocence.
« …Finalement, l'affaire du sceau a été montée en épingle comme une maladresse de l'Église. Je m'en doutais, de ta part. »
Tenu par les chevaliers, Adolf laisse échapper ces mots.
Son but, dès le début, était de me forcer à utiliser le sceau de prisonnier.
Ma main sur l'épée se crispe involontairement.
Calme-toi. Le trucider ici ne sert à rien.
De toute façon, Adolf sera exécuté plus tard.
Les serviteurs me regardent avec suspicion.
Moi qui avais pointé le défaut du sceau, je me suis fait attaquer par Adolf et j'ai immédiatement fait appel au sceau.
Qu'ils se méfient, c'est normal.
L'un des serviteurs s'approche de moi.
« Ilucia-sama, excusez l'indiscrétion, mais j'aimerais vous demander… »
« Plus tard. Foutez-le au cachot et continuons l'exécution des condamnés. »
« M-mais… si Adolf est revenu, il faut rouvrir l'enquête, et réexaminer la peine des proches. À la base, la peine vise à dissuader les cas où le principal coupable ne peut être puni, et cette affaire laisse trop de zones d'ombre. S'il est revenu et qu'on peut l'interroger… »
« Mais de quoi tu parles ! C'est pas nécessaire ! Retournez à vos places ! »
Pour l'instant, je dois gagner du temps.
Plus le temps passe, plus ça s'étouffe, et plus j'ai de marge pour réfléchir.
Comme ça, l'histoire du sceau, je pourrai la bidouiller comme je veux.
J'adresse un regard au grand prêtre.
« Ne vous troublez pas ! Le tumulte est apaisé, reprenez l'exécution ! Enfermez l'assaillant ! »
Obéissant au grand prêtre, les serviteurs regagnent leurs positions.
La foule et les serviteurs me dévisagent avec méfiance.
Merde, ce salaud d'Adolf.
Je n'aurais cru qu'il ait survécu.
Comme je lui ai porté le coup de grâce avec l'épée maudite, la confirmation de mort par gain d'expérience n'a pas fonctionné, et ça m'a foutu en l'air.
Un type tenace. Il m'a fait une dernière crasse.
Bon, tant pis.
Ce genre de chose, je peux toujours la gérer.
Pas de preuve décisive.
Il suffit de faire disparaître le cadavre d'Adolf par le grand prêtre.
« Ilucia-sama, moi aussi j'ai des questions. »
En écartant la foule, un homme avance.
Un murmure parcourt l'assistance.
« H-Hagen !? Pourquoi… pourquoi toi… »
« Tu as assisté à ma mort, non ? Je ne peux pas laisser ça en suspens. Dis-moi où sont passés mes subordonnés, qui auraient dû fuir avant moi. »
J'aurais dû envisager la possibilité.
Un dragon qui fraternisait avec un homme-bête.
Hagen n'était pas mort.
Le rapport que j'avais reçu était faux dès le départ.
« Qu-que voulez-vous dire, Ilucia-sama ! Moi aussi, j'exige une explication ! »
Un chevalier me presse.
Les serviteurs, revenus à leur place, profitent de l'aubaine pour se rapprocher.
« Plutôt que de reporter, éclaircir les choses ici éviterait les malentendus. Surtout maintenant, sous les yeux de la foule… »
Chiants. Ils en profitent pour chipoter…
C'est le pire.
Je n'imaginais pas qu'Adolf et Hagen, tous les deux, soient en vie.
Adolf, dont la crédibilité était déjà ruinée, passe encore, mais Hagen, c'est grave.
Ils ont dû se rencontrer et venir ensemble.
Dans ce cas, Hagen sait pour moi et Adolf.
Il faut à tout prix écarter Hagen de la foule.
Le fourrer quelque part sans témoins et inventer une raison.
Pourquoi est-ce que tout ce qui dépasse mes calculs arrive en même temps.
« Exécutez maintenant ! Vous n'avez pas entendu le grand prêtre ! Pour Hagen, c'est moi qui veux des explications ! On le vérifiera plus tard, calmement. Je ne pense pas qu'il puisse s'enfuir, mais il y a aussi la possibilité qu'un monstre ait pris son apparence. Mettez-le au cachot pour l'instant ! »
S'il continue à dire n'importe quoi, ce sera ingérable.
Je le fais enfermer pour qu'il ne bouge pas, et je ferai en sorte que le grand prêtre le « traite » sous un prétexte.
Si ça marche, avouer un petit mensonge suffira à tout régler.
Le problème, c'est le motif du mensonge, mais avec du temps, je trouverai bien une excuse bidon.
Ma crédibilité en prendra un coup, tant pis.
« Dépêchez-vous. »
Malgré mes mots, les chevaliers ne bougent pas.
Ils hésitent, se regardent entre eux.
« Qu'est-ce que vous foutez ! C'est moi qui vous ordonne de vous dépêcher ! Rester plantés là, c'est votre travail ! Allez chercher Hagen ! Vous n'entendez pas mes ordres ! »
Ça va encore s'arranger. Ça doit pouvoir s'arranger.
Pourquoi ils ne bougent pas.
Je fais signe du regard au grand prêtre.
Le grand prêtre pâlit et me regarde.
« On arrête les frais… abruti. »
Le grand prêtre laisse échapper ces mots d'une voix étranglée.
Au son de sa voix, le sang me monte à la tête d'un coup.
Les chevaliers ne bougent pas.
Les serviteurs me regardent avec méfiance.
Le grand prêtre, en tête, et les autres pontes de l'Église font le mort.
« Gu, gu, guu… »
Je me retourne.
Tous les regards, partout, sont rivés sur moi.
Où que je regarde, c'est pareil.
La tête m'échauffe. Mes pensées ne s'ordonnent plus.
Peu importe.
Avant que les soupçons ne deviennent certitudes, je me tire vite fait, et je quitte Halenae sur-le-champ.
Je ne remettrai plus les pieds ici.
« Déga-a-ge ! »
Je bouscule l'épaule d'un serviteur et m'éloigne à grands pas.
« Je vous dis de déguerpir ! J'ai la nausée ! C'est quoi, ces yeux ! »
Je repousse un chevalier qui me barre la route et continue.
« Ouvrez le chemin ! Gêne pas ! Gêne pa-a-s ! »
Hagen me poursuit et m'agrippe l'épaule.
« H-hey ! Tu crois que t'en tireras en fuyant… »
« Touche-moi pas avec tes sales mains ! »
Je tire mon épée et la balance n'importe comment.
Hagen s'effondre. Je pointe la lame vers son dos alors qu'il rampe pour fuir.
La pointe tremble de rage.
S'il n'était pas là, tout s'arrangeait.
C'est à cause de cet abruti que je suis dans cet état.
Tant qu'Hagen vivra, impossible de colmater les brèches.
Il pourrait dire n'importe quoi.
Le tuer ici ne ferait qu'ajouter des problèmes, mais s'il vit, je n'ai plus aucune carte.
Alors au moins, je choisis l'option qui me soulagera.
De toute façon, c'est fini. Complètement refroidi. J'ai plus envie de rien.
De toute façon, si je me mets à faire le dingue pour de bon, personne ne m'arrêtera.
Je tue Adolf et Hagen, je quitte Halenae. C'est tout.
De toute manière, je n'ai aucune attache pour cette terre.
Tant qu'à faire, je trancherai aussi le cou de ce grand prêtre impoli qui m'a traité d'idiot.
Au moment où j'abats mon épée dans ma colère, quelqu'un d'autre jaillit en fendant la foule.
Je pense un instant à un autre mort que j'aurais tué, mais ce type, je ne l'ai jamais vu.
Cheveux blancs, peau blafarde… non, ce type, c'est pas un humain.
« Gooooooaaaaah ! »
Son corps enfle à vue d'œil et prend la forme d'un dragon.
Le Dragon Fléau n'avait pas fui.
Il s'était déguisé en humain pour se cacher.
Sauvé.
Y a encore de l'espoir. Je vois la lumière.
S'il fait une crise ici, l'attention de tous se portera sur lui.
Dans la confusion, je pourrai tuer Adolf et Hagen.
Si je parviens à ça, le reste suivra.
Ce qui vient de se passer n'est que broutilles comparé à une émeute de dragon.
L'énorme tête du dragon apparaît, crocs tournés vers moi.
Qu'il crève tout de suite serait embêtant.
Mieux vaut qu'il se déchaîne un moment.
Je le provoquerai avec une attaque légère, pas avec l'épée sacrée, mais avec l'épée d'un soldat d'Halenae.
Je fiche un coup de lame dans la gueule du dragon.
La mâchoire se referme, les crocs bloquent l'épée.
Plus fort que prévu, je ne peux pas la retirer.
Je me prépare à l'arracher de force, et je remarque que la face du dragon est bleue.
C'est pas le Dragon Fléau ?
« Gaaaaaah ! »
Avec un rugissement, un second dragon apparaît et me fonce dessus, tête la première.
Je lâche l'épée, mais c'est trop tard.
Je vais le frapper du pied et sauter en arrière pour prendre de la distance.
« Buh !? »
Au moment où j'étends la jambe, ma vision tourbillonne, ma conscience vacille.
Je sens un choc violent dans le dos. J'ai perdu le bras de fer et je me suis fait projeter au sol, je le comprends avec un temps de retard.
Des cris humains éclatent de toutes parts.
[Highest]
La lumière m'enveloppe, atténuant la douleur.
Je relève la tête. Ce ne sont pas deux dragons… mais un dragon à deux têtes.
« C'est quoi, toi… »
Les deux têtes répondent à ma question en rugissant en chœur.