« Goza-san, je vous ai fait attendre. »
« Oh, le gamin. Tu es de retour ? »
J'ai guidé le leurre dans l'ombre d'un bâtiment et, profitant de cet échange, je suis retourné à l'église où j'ai retrouvé Goza-san.
Fuu…… À peine m'avait-il vu revenir que Goza-san poussait un souffle de soulagement, un visage fatigué flottant sur ses traits, tout en me fixant intensément.
« Franchement…… Pense un peu à moi, obligé de parler sans fin à une poupée qui ne dit mot et ne hoche même pas la tête. »
« Non vraiment, merci pour ça. »
« Ça ne fait rien. Si c'est nécessaire, on n'a pas le choix. »
Bon, tiens, voilà. Je lui tendis une boisson achetée à un stand quelconque avant de le rejoindre ; il la prit et la vida cul sec sur-le-champ.
Il me tendit le récipient vide, et je le jetai dans la poubelle placée là avec un sourire amer.
Apparemment, il avait eu bien plus de mal que je ne l'imaginais.
« Rip-chan, ça a marché ? »
« Un peu suspect, mais c'est une gamine pure. Je lui ai dit que tu avais l'air en mauvaise forme et que je la surveillais, alors après avoir regardé le tournoi d'adresse, elle s'est amusée aux stands avec les gamins du quartier. »
Regarde là-bas. Suivant le doigt de Goza-san, j'aperçus Reda-kun et Blue-chan, chacun tirant par la main Rip-chan et Iro-kun.
Ils sont en pleine tournée des stands avec le groupe parti en charrette pour Hanrud.
« Tant mieux. »
« Mais dis donc, gamin…… Tu as un outil magique sacrément impressionnant. Ça a dû coûter un bras, non ? »
« Hein ? ……Ah, oui. Disons que ça coûte son prix. »
« Les aventuriers, ça rapporte, hein. C'est le salaire du risque. »
« Enfin, la paye, c'est vraiment au cas par cas. »
Quand il a dit "outil magique", j'ai un instant pas compris de quoi il parlait, mais je me suis souvenu que je lui avais donné cette explication-là, et j'ai emboîté le pas en catastrophe.
Je ne pouvais pas dire "c'est tout de la magie", alors j'avais menti en prétendant utiliser des outils magiques.
(Enfin bon…… C'était du direct dans le mille, mais le contrôle a l'air d'avoir tenu, tant mieux.)
Mon objectif cette fois. Sécuriser les types qui ont fait irruption à l'auberge et identifier clairement l'ennemi.
S'ils m'avaient vu montrer mon visage et m'accompagner jusqu'à l'auberge, les types qui surveillaient devaient croire dur comme fer que Purisu-chan s'y trouvait encore.
Et vu qu'ils ne sont pas entrés de force chez Martha-san sans discernement, ils détestent attirer l'attention ou faire du bruit. C'est pour ça que, s'ils devaient frapper, c'était forcément aujourd'hui, pendant la Fête de la Sainte où les regards convergent vers l'église et où les chevaliers sacrés en patrouille sont moins nombreux.
C'est pour ça que j'ai délibérément quitté l'auberge sans me faire repérer par la surveillance.
Deux raisons.
Première : s'ils attaquaient sur l'hypothèse que j'étais là, le fait de débouler dans une pièce vide les ferait paniquer et s'affoler.
S'ils comprenaient que celui qu'ils croyaient présent n'y est pas, ils baisseraient un peu leur garde.
Deuxième : ils ne m'ont pas vu sortir, et pourtant il n'y a personne. Là, ils vont probablement commencer à fouiller la pièce.
Même pas très grande, la pièce serait passée au peigne fin par l'intrus, persuadé qu'il y a une cachette quelque part. Même s'ils comprennent que je n'y suis pas, ils chercheront peut-être des traces. Du coup, l'option "repli immédiat" ne sera pas prise.
Accessoirement, Purisu-chan a été « Transférée » ailleurs dès le lendemain matin de son arrivée à l'auberge.
Pour être précis, destination : le laboratoire de Fail-san à la ville universitaire. Elle a été surprise par mon intrusion soudaine, mais dès qu'elle a croisé son regard et compris illico que Purisu-chan était du clan de l'Œil Magique, son humeur a changé du tout au tout et elle a accepté de la cacher.
Alors, comment ai-je détecté l'assaut sur l'auberge alors que j'étais dehors ? C'est pas sorcier. J'avais « Connecté » mon oreille à une partie de la pièce, captant les sons de la chambre d'auberge en temps réel.
J'avais fait en sorte qu'une clochette sonne à l'ouverture de la porte, donc j'ai su tout de suite qu'ils entraient.
Ensuite, j'ai « Transféré » à l'auberge et j'ai déplacé tout le monde, guetteurs dehors inclus, à l'intérieur de la chambre.
(Par contre, concentré sur l'auberge, je n'ai pas réagi aux voix de Goza-san et Rip-chan, c'est un point à améliorer……)
Haa, je soupire intérieurement.
C'est comme écouter de la musique aux écouteurs tout en essayant d'entendre une autre conversation.
Et la raison pour laquelle je me suis montré à la Fête de la Sainte à l'église, c'était, en un sens, pour confirmer.
Le moment de l'attaque était inconnu, mais s'ils jugeaient que je n'étais pas à l'auberge, il ne restait plus que Purisu-chan toute seule. Ils sauteraient sur l'occasion pour la capturer illico.
Comme prévu, les types qui surveillaient l'auberge ont bougé dès que j'ai montré mon visage.
Et ça veut aussi dire qu'il y en a un qui m'a vu à l'église, moi qui étais censé être sorti de l'auberge sans être repéré par la surveillance.
En plein travail de surveillance de l'auberge, ils n'avaient aucune raison d'aller en mettre une aussi à l'église.
Du coup, l'hypothèse la plus probable, c'est une seule chose.
(Grise, limite noire…… C'est comme ça qu'il faut voir les types de la Sainte Nation de la Sainte.)
Je jette un coup d'œil aux chevaliers sacrés qui font la ronde à la Fête de la Sainte.
Honnêtement, après que j'ai protégé Purisu-chan, le nombre de chevaliers sacrés patrouillant en ville avait augmenté au point d'étonner Sodomas-san, et je m'étais déjà méfié un peu.
S'ils sont les cerveaux ou juste complices, ça je ne sais pas.
En tout cas, les types qu'on a chopés à l'auberge, pas un n'a craqué. Même suspendus en l'air, à ma merci, avec l'air qui se raréfie et la chaleur qui fuit le corps, ils n'ont rien dit. J'avais bien l'option "chute infinie accélérée" en « Connectant » le point de chute et le ciel, mais ça les rendrait incapables de parler, donc j'ai laissé tomber.
Bon, au final, comme ils n'ont rien dit, leurs corps sont enfouis au fin fond du sous-sol de la « Forêt du Non-Retour ».
Et voilà le dernier point.
Si l'église est impliquée comme je le pense, le fait que je quitte la Fête de la Sainte leur ferait comprendre que je suis rentré à l'auberge.
Bien sûr, avec le « Transfert », je pourrais y retourner avant que le message n'arrive.
Mais comme ça, selon le timing, je risquais de croiser le messager, et en plus ils se demanderaient comment j'ai fait pour rentrer si vite.
Alors, il suffit de ne pas leur faire croire que je suis rentré.
C'est là qu'intervient le leurre.
Leurre… c'est-à-dire un leurre, un appât.
D'abord, je crée une forme humanoïde à mon image avec « Séparation ». C'est pas si compliqué, il suffit de la calquer sur la surface de mon corps.
Mais ça ne fait qu'un truc transparent en forme de moi. Alors j'ai caché le visage et la peau au maximum avec les tissus et les vêtements type hakama que je portais, et par-dessus j'ai enfilé une robe pour finaliser le leurre en suspect. Tant qu'on ne lui voit pas les yeux, ça passe, et avec la capuche, même de face, tant qu'on n'est pas trop près, y a pas de souci.
C'est pour ça que j'avais pris cette allure de suspect en quittant l'auberge.
Ensuite, j'ai « Connecté » la vision du leurre à mon œil unique, et je l'ai fait suivre Goza-san en assurant la surveillance des alentours. L'astuce pour qu'il ait l'air de marcher, c'est de le faire bouger légèrement de haut en bas. J'avais demandé à Goza-san de traiter ce leurre comme si c'était moi, de lui parler normalement.
Et une fois fini, je guide le leurre dans un coin, je « Transfère » à l'intérieur de lui, et l'échange est bouclé sans même avoir à me changer, voilà comment.
La dépense magique est phénoménale, mais l'outil d'assistance de Fail-san y est pour beaucoup.
Heureux de l'avoir pris, je jette un œil au truc en bois passé à mon bras.
Cela dit.
(Si la Sainte Nation de la Sainte est dans le coup, ça se corse…… La porte qu'il y avait dans la « Forêt de la Source » doit aussi être liée à la Sainte Nation.)
Après avoir raccompagné sain et sauf Rip-chan et les autres, direction la guilde direct.
Ça fait déjà deux jours qu'il a pris le relais de l'enquête. Sodomas-san a peut-être chopé des infos, donc je veux recouper les infos, cette affaire incluse.
« Onii-san, daijōbu…… »
« ……Nn ? Ah, Rip-chan. Désolé, je t'avais pas vue. »
J'ai dû réfléchir un bon moment, apparemment je n'avais même pas remarqué qu'elle s'approchait.
Je relève la tête : Rip-chan me regarde inquiète, et derrière elle, Reda-kun, Blue-chan et Iro-kun sont là, surpris : « Wah, c'est vraiment Nii-chan ! »
« Le ventre, ça va ? »
« Un, merci. J'étais un peu dans la lune. »
« Hein, Nii-chan t'es pas en forme ? C'est pour ça que t'as pas pu faire le match contre le chevalier sacré !? »
« ……Ouais. Aujourd'hui j'ai l'air patraque. Désolé, Reda-kun, alors que tu t'en réjouissais. »
« Ché… J'aurais voulu voir Nii-chan se battre… »
En caressant la tête de Rip-chan et en acquiesçant aux mots de Reda-kun, il laisse tomber les épaules, vraiment déçu.
Il avait vraiment hâte de me voir me battre contre le chevalier sacré. Désolé pour lui, qui se fait regarder avec exaspération par Blue-chan : "C'est pas possible, voyons", mais ce chevalier sacré pourrait être l'ennemi.
Mieux vaut pas lui donner d'info sur moi.
Désolé, dis-je en lui ébouriffant la tête énergiquement, et il s'ébat en criant « Wah, arrête~ ! » tout en se laissant faire.
Voyant ça, « Rip aussi ! » Rip-chan attrape ma main et la porte sur sa tête, pendant que Goza-san nous regarde avec envie.
« ……Ça a l'air marrant. »
« Hein, Iro. Toi aussi tu veux ? »
***
La Fête de la Sainte se termine, les habitants réunis rentrent chez eux.
Bien sûr, Rip-chan et les autres aussi. Je les raccompagne, Goza-san et Rip-chan, jusqu'à leur maison, en surveillant les alentours.
« Dis, gamin. Vraiment, c'est tout ce que j'ai à faire ? »
Sur le chemin, Goza-san me souffle ça discrètement, et j'acquiesce.
« C'est suffisant. Vraiment, merci. »
« Enfin, si le gamin dit que ça va, c'est bon mais…… »
« Le reste, laissez-moi faire. Je ne vous causerai plus d'ennuis. Absolument. »
« ……Bon. Je te fais confiance. »
Funn, Goza-san renifle, résigné.
Je lui adresse un sourire amer, et on a l'air d'être arrivés. Rip-chan s'élance vers l'entrée en criant « Baaba ! » et je vois Martha-san qui attend sur le seuil.
« Bienvenue, Rip-chan. La fête était amusante ? »
« Un ! »
« C'est bien. Tant mieux. »
Une conversation paisible entre grand-mère et petite-fille.
Goza-san s'y joint, et Rip-chan gambade joyeusement, la main dans celle de ses grands-parents.
Une scène qu'il faut absolument protéger.
« Onii-san ! »
Alors que je m'apprête à partir vers la guilde, Rip-chan m'appelle.
Je me retourne, et là, Rip-chan avec un sourire radieux.
« À demain ! »
« ……Ouais ! À demain ! »