Après m'être séparé de Rip-chan et des autres, je me dirigeais vers la guilde.
De bon matin, des enfants qui jouaient dehors ou qui étaient réquisitionnés pour aider à la maison me virent et me firent signe de la main.
Je leur rendis leur salut, et aux gamins qui accouraient, je offris des bonbons ; ils partirent en disant « Merci ! » avec des sourires francs.
Les mots sincères sont vraiment agréables à entendre. Parce que ce sont des enfants, pas besoin de se prendre la tête à imaginer des arrière-pensées compliquées.
J'aimerais bien qu'un jour tous les gamins que je connais me disent : « Frérot, t'es trop fort ! »
Cela dit.
« Ce sont des chevaliers, non… ? »
Dans ce paysage urbain paisible, des types en armure complète de la tête aux pieds détonnent totalement. On en voit un peu partout en ville.
Hier encore, il n'y en avait pas… Je les observe en penchant la tête.
« Un manteau bleu brodé de blanc… Ça a une signification ? »
J'essaie de les scruter sans trop attirer leur regard.
Les chevaliers que j'ai croisés à la capitale ne portaient pas ce genre de manteau… Ça doit indiquer leur appartenance quelque part.
C'est quand même vachement classe, tiens.
« Bon, réfléchir ne sert à rien. »
Moi qui ne connais pas la réponse, autant que je cogite, ce sera peine perdue.
En plus, pour ce genre de truc, le plus rapide, c'est encore de demander à quelqu'un qui a l'air au courant.
C'est pourquoi, une fois arrivé prestement à la guilde, je décidai de questionner Sodomas-san au sujet des chevaliers aperçus en chemin.
Il me répondit par un air hébété.
« Ah, tu parles des chevaliers sacrés, eux ? »
« Chevaliers sacrés… ? C'est quoi, ça ? »
« Hein ? Tu sais pas, toi ? Ce sont les chevaliers attachés à l'Église, dépêchés par la Sainte Nation de la Sainte. Ce manteau, c'est leur marque. Vous les voyez pas à Boris ? »
« Non. Je n'en ai jamais vu une seule fois. »
À ma réponse, une voix incrédule s'échappa de Sodomas-san : « Sérieux… »
Apparemment, dans cette ville, leur présence est chose courante.
La Sainte Nation de la Sainte… C'était bien le pays qui vénère la sainte Élysile, qui accompagnait le héros ? Une nation neutre à perpétuité, qui envoie des prêtres capables de magie de guérison dans tout le pays.
Je sais qu'ils ont pour précepte « La guérison pour tous les peuples ». C'est admirable.
« Mais moi, depuis que je suis arrivé ici, je n'en avais jamais vu jusqu'à maintenant ? »
« D'habitude, ils restent à l'église. Tu es juste tombé mal, non ? Toi non plus, t'as pas fait le tour de chaque recoin de la ville, hein ? »
« J'ai cru l'avoir passablement arpentée grâce aux demandes, ceci dit… »
Quand on me dit « par hasard », je n'ai plus d'argument, mais… je n'arrive pas à m'en satisfaire.
« Cela dit, ils n'ont pas augmenté brutalement, ces temps-ci ? J'en ai croisé plusieurs sur le chemin pour venir ici. »
« Hein ? Autant que ça ? »
« Voyons un peu. » Sodomas-san quitta le comptoir et sortit jeter un œil.
Je le suivis, et que je regarde à droite ou à gauche, des chevaliers entraient dans mon champ de vision.
Après avoir salué d'un hochement de tête un chevalier qui croisa son regard, Sodomas-san rentra à nouveau dans la guilde, se mit à réfléchir, les bras croisés.
Et après un nouvel coup d'œil dehors, il revint au comptoir et me fixa.
« … Y en a pas trop ? Y en a jamais eu autant de chevaliers sacrés, normalement… »
« … C'est donc bien anormal, si même vous êtes surpris. D'ailleurs, on est dans le royaume, non ? Pourquoi des chevaliers d'un autre pays se baladent-ils armés en plein jour ? »
Au pire, ça pourrait virer au incident diplomatique, non ? Demandai-je.
Mais à cette question, Sodomas-san répondit net : « Ça n'arrivera pas. »
« À la base, cette ville a une position un peu spéciale dans le royaume. »
« … Ce qui veut dire ? »
« Tu piges bien que la Sainte Nation de la Sainte vénère la sainte, vu son nom ? Cette ville, dans le royaume, a des liens profonds avec la sainte depuis l'Antiquité, et l'Église y a toujours eu beaucoup de pouvoir. »
« C'est par ici, je crois… » En marmonnant, Sodomas-san se mit à fouiller derrière le comptoir.
Après avoir sorti pas mal de trucs, il trouva ce qu'il cherchait, le prit et me le tendit.
C'était un livre.
« "La Sainte de la Source"… ? »
« Ouais. C'est une histoire sur la sainte qui apparaît dans l'Histoire du Héros. C'est une histoire différente, mais… même sans effets de manche, l'ambiance d'un voyage paisible est bien rendue, c'est plutôt populaire. »
C'était un volume plus fin que l'Histoire du Héros.
Un spin-off, en quelque sorte. Je jetai un œil rapide au contenu.
« … Je vois. En cours de route, le groupe du héros s'est rendu une fois à la ville labyrinthique, et ils ont fait halte dans cette ville… plus précisément dans la "Forêt de la Source". Et comme la sainte a purifié la source, ce lieu est devenu lié à la sainte. »
« C'est ça. On dit aussi que la forêt est paisible grâce à la purification de la source par la sainte. C'est pour ça que cette ville est la seule du royaume à subir autant l'influence de la Sainte Nation. Cette grande église aussi, c'est pour ça. »
Bien sûr, si l'influence d'un autre pays est forte sans contrepartie, le royaume n'y gagne rien.
Du coup, la Sainte Nation verse chaque année une grosse somme au royaume, et en échange, les soins à l'église de cette ville sont fortement réduits.
Il y a d'autres arrangements, mais en résumé, le royaume et la Sainte Nation acceptent mutuellement cette relation.
J'acquiesçai, convaincu.
« C'est pour ça que la présence de chevaliers sacrés n'a rien d'étrange en soi… Ceci dit, pour du maintien de l'ordre habituel, ils me paraissent trop nombreux. »
« La cause ? »
« Aucune idée. Mais si je devais avancer une possibilité, ce serait l'affaire de la Forêt de la Source dont je te charge aussi. Les abords de la source liée à la sainte ont été saccagés. Il est naturel de renforcer la surveillance au cas où. »
Les chevaliers plus nombreux qu'à l'ordinaire pourraient être le résultat d'une demande de renforts à la Sainte Nation pour cette raison, dit Sodomas-san.
« Quoi qu'il en est, t'as pas à t'en faire plus que ça. Les chevaliers sacrés sont là depuis longtemps, et tant qu'ils ne commettent pas de crimes, ils ne feront rien. »
« Alors pas de problème. Mais si les chevaliers sacrés bougent aussi pour l'affaire de la "Forêt de la Source", ils ne vont rien nous dire, à nous les aventuriers ? S'ils veulent coopérer, un contact serait normal, et s'ils nous disent de ne pas y toucher, ils viendraient nous le dire, non ? »
Ils pourraient monter une équipe de subjugation en hurlant « Saccager la terre de la sainte est impardonnable ! Vous méritez la mort ! », ou alors « Nous nous chargeons du règlement, ne mettez pas le nez dedans ! », et j'en passe.
Mais à mes doutes, Sodomas-san secoua la tête : « Non. »
« Le terrain lui-même appartient au royaume, et si des monstres sont impliqués, c'est du ressort de la guilde des aventuriers. Au pire, c'est nous qui leur demanderons de l'aide, pas l'inverse. Enfin, ça n'arriverait que si les guildes voisines refusent de nous prêter main-forte. »
« Ah, c'est comme ça. »
C'est vraiment la dernière option, donc.
D'après lui, faire appel aux chevaliers sacrés coûte plus cher que de demander des renforts aux guildes environnantes. « Ils nous pompent l'argent qu'on ne gagne pas sur les frais de soins ici », grogna Sodomas-san, ce qui m'arracha un sourire amer.
« Ils ont appelé autant de chevaliers sacrés pour un renfort qui n'est même pas certain d'être demandé ? »
« Ils préparent le cas où le monstre attaquerait la ville. Si ça arrive, la ville subira des dégâts, et physiquement, ma tête pourrait tomber. »
« Problème de responsabilité, responsabilité… » Riant de sa propre blague, Sodomas-san me fit hausser les épaules, ébahi par son sang-froid.
« Alors, pour que votre tête ne tombe pas, je mènerai l'enquête comme il faut. »
« Ouais, je compte sur toi. »
Sur ces mots lancés dans mon dos, je quittai la guilde d'un simple signe de main.
Destination inchangée par rapport à hier : la « Forêt de la Source ».
« Bon, ben, l'identité de ce malaise d'hier. Allons la déterrer. »
Tout en sentant les regards insistants des chevaliers sacrés sur mon passage.
Je sortis de Hanrud et me dirigeai à nouveau vers la « Forêt de la Source ».