Deux mois s'étaient écoulés depuis le jour où j'avais fait la connaissance de Marine.
Sur le plan de la vie quotidienne, rien n'avait particulièrement changé.
Le matin, je prenais le petit-déjeuner à « l'Auberge de la Quiétude » avec Rip-chan, un repas dont on ne savait trop s'il était bon ou non, préparé par le patron. Ensuite, je me rendais à la guilde pour accepter une quête, et tant qu'à faire, je chassais des Crocs-Furieux sur le chemin. De temps en temps, je rapportais uniquement la viande à l'échoppe de démantèlement pour la donner à Rip-chan, qui s'en réjouissait.
En revanche, en dehors de la vie quotidienne… principalement concernant mes activités d'aventurier, il y avait eu de gros changements.
« Hmm. Quelle quête on prend ? »
« Voyons… celle-là. La quête de subjugation de Crocs-Furieux. »
« Mouu. Avec ton niveau, Tôri, tu pourrais en accepter de bien plus difficiles même sans moi. »
« Arrête de dire n'importe quoi, je suis encore à deux étoiles. Et puis, la viande fait un bon cadeau, donc chasser ceux-là reste la meilleure option. »
Premièrement. Pour une raison ou une autre, Marine me parlait souvent à l'intérieur de la guilde.
Mon vrai sentiment était de vouloir éviter le plus possible tout lien avec elle, mais je ne me sentais pas à l'aise à l'idée de traiter ouvertement cette célébrité avec froideur. Et même sans ça, ignorer une fille plus jeune que moi me semblait inconvenant.
Résultat, on en était arrivés à cette situation où, dès qu'on se croisait à la guilde, on discutait, et elle m'accompagnait parfois dans mes quêtes pour une raison mystérieuse.
J'avais demandé pourquoi une aventurière six étoiles accompagnait les quêtes d'un deux étoiles, mais elle m'avait répondu par un seul mot : « Intérêt ».
J'aimerais vraiment qu'elle fasse un effort pour communiquer.
« Au fait, ton camarade devrait bientôt finir son traitement, non ? »
« Hmm. L'autre jour, je me suis fait faire un nouveau bâton. Je veux que tu le voies. »
« Écoute-moi quand je te parle ! »
Faites un effort (supplication).
Assis à la même table de la taverne, je lançais une pique à Marine qui mâchouillait son pain en marmonnant, tout en avalant d'une traite mon jus d'apple — un fruit ressemblant beaucoup à la pomme.
Je ne buvais toujours pas d'alcool. C'était une décision prise auparavant.
« Ah oui, Saran fait son retour. »
« Ouais. C'est justement dont je parlais tout à l'heure. »
Devant Marine qui répétait le sujet d'à l'instant comme si elle venait de s'en souvenir, je ne pus réprimer un soupir — ce qui n'était pas injustifié de ma part.
« C'est une bonne chose, non ? Tu vas pouvoir repartir à l'aventure avec tes camarades. »
« Hmm. Moi aussi je suis content. Mais je ne pourrai plus faire de quêtes avec Tôri. »
On aurait dit que sa vitesse de mastication avait ralenti.
Son expression changeait toujours aussi peu, mais c'était peut-être sa manie : ses émotions transparaissaient d'autant plus dans ses actes.
« Ne t'en fais pas. Au départ, le fait qu'une six étoiles comme toi accompagne un deux étoiles comme moi relevait déjà du rêve. »
« Hmm. Je te permets de me complimenter à loisir et de m'offrir du jus. »
« Modère-toi un peu. »
C'était à peine le genre de réplique qu'un deux étoiles adresse à une six étoiles, mais vu ses joues bourrées de pain, elle devait être de bonne humeur.
Au début, j'avais moi aussi fait attention en changeant mon pronom personnel et ma façon de parler, mais depuis que s'était découvert que j'utilisais « ore » par inadvertance, on m'avait dit que je n'avais plus à me forcer.
J'avais d'abord refusé, disant que c'était impossible, mais elle avait alors affiché une humeur exécrable. Elle m'avait dit sans expression que c'était triste qu'un ami se mette en réserve.
Ah, elle a dix-huit ans cette année, apparemment. Sérieux ?
……Un ami, hein.
« Bon, moi je ferai mes quêtes de mon côté. Je n'ai pas ce genre de talent, et je ne ferai pas une grande carrière comme Marine, de toute façon. »
Je commanderai un autre jus au serveur en même temps que mon renouvellement, me disant que je stagnerai probablement autour de trois étoiles.
Et le jus commandé arriva assez vite. Le serveur posa les verres devant Marine et moi avant de s'éloigner.
« ? Du jus… »
« Ce n'est pas grand-chose, mais c'est moi qui invite. Ton camarade de groupe revient, après tout. On peut bien fêter un peu ça. »
« … Oui. Merci. »
« De rien. » Et nous bûmes ensemble notre jus.
Ce qu'elle disait — que j'étais son ami — devait venir du fond du cœur. Cette fille ne mentait pas sur ce genre de choses, et elle était même plutôt du genre à ne pas savoir mentir. C'était une naturelle, ceci dit.
Bien sûr, c'était ma première qualification d'ami dans cet autre monde. Impossible de ne pas être content. Et moi-même, ayant eu de plus en plus d'occasions de croiser son chemin en tant qu'aventurier, j'aurais menti en disant qu'il n'y avait aucune affection entre nous.
Mais cela allait à l'encontre de mon propre objectif.
Je devais rester un simple figurant qui écoute les rumeurs dans un coin de la taverne. Je n'avais aucune intention de monter sur le devant de la scène.
C'est pourquoi m'impliquer outre mesure avec elle, qui elle, se tiendrait sûrement sur le devant de la scène, était quelque chose que j'aurais dû refuser.
« (Mais bon… ) »
Quel que soit cet objectif, je n'étais pas assez fou pour négliger un ami sous ce prétexte.
Et puis, dans un spin-off ou quelque chose du genre, on pourrait bien décrire mes bons rapports avec quelqu'un qui n'a rien à voir avec l'histoire principale.
« Du coup ? Tu dois retrouver tes camarades aujourd'hui, non ? »
« Hmm. À la maison de groupe de « l'Épée d'Ivoire ». »
« Un monde qui n'a rien à voir avec moi qui vis dans une auberge. »
La maison de groupe de « l'Épée d'Ivoire », située près de la place centrale de la ville.
J'avais déjà été traîné dans les parages pour une histoire de Marine, et le bâtiment était si impressionnant qu'il en faisait paraître « l'Auberge de la Quiétude » misérable.
Une demeure luxueuse d'un blanc pur, comme son nom l'indiquait — on comprenait aisément que leur chef était un noble.
D'ailleurs, quand on a failli m'y faire entrer, j'ai opposé une résistance de toutes mes forces.
« …… Il est presque l'heure. »
« Oh, c'est vrai. Alors moi aussi je vais aller prendre une quête. »
« Hmm. Tôri aussi, compte sur tes amis. »
« D'accord. Allez, file vite. Y a quelqu'un qui nous mate grave depuis tout à l'heure. »
Quand je désignai du doigt l'endroit en disant « là-bas », il y avait une fille aux cheveux bruns qui nous observait depuis l'ombre d'un pilier de la guilde.
Wiene, surnommée « la Fée du Feu », une magicienne appartenant elle aussi à « l'Épée d'Ivoire ».
Depuis peu, je la voyais souvent nous surveiller ainsi… Mais quel regard meurtrier elle me lançait. Une pression du genre « Ne fais rien de bizarre à Marine ».
Rassure-toi, je n'en ferai rien.
« Hmm. Alors j'y vais. »
« Ouais, à plus. »
Marine se leva et quitta la taverne. En chemin, elle rejoignit Wiene et toutes deux sortirent de la guilde.
Resté seul, je vidai mon verre d'une traite.
« Bon, et bien… Comment faire, hein ? »
Après le départ de Marine, les aventuriers alentour me regardaient ouvertement et commençaient à médire.
Je comprenais leurs sentiments.
Marine était une élue, une aventurière six étoiles. À la base, c'était une existence au-dessus des nuages avec qui on ne pouvait non seulement pas parler, mais même pas entrer en contact.
En plus, elle avait cet physique. Beaucoup d'aventuriers devaient l'apprécier.
Et moi, je parlais avec une telle personne, je partageais même mes repas avec elle. Il était normal de susciter de la jalousie.
« (Ils doivent penser : « Un « nouveau retardataire » deux étoiles qui se la pète », ou un truc du genre.) »
En plus, on m'avait vu plusieurs fois accepter des quêtes avec Marine qui m'accompagnait.
Naturellement, sauf la première fois, je lui avais demandé de ne pas intervenir même si elle m'accompagnait pour ma quête. Je ne faisais appel à elle que lorsque c'était absolument nécessaire, faute de monde.
Mais expliquez ça à des gens qui ne veulent pas comprendre.
Récemment, Élise-san m'avait appris qu'une rumeur absurde — selon laquelle je me reposais en laissant Marine faire les quêtes à ma place — s'était répandue.
Du coup, alors que je n'étais détesté que par les aventuriers de mon rang auparavant, j'étais maintenant haï par presque tous les aventuriers de la guilde en l'espace de deux mois.
Mes seuls alliés étaient probablement Élise-san à l'accueil et Marine.
D'ailleurs, il y avait quelques autres aventurières en dehors de « l'Épée d'Ivoire », mais elles semblaient prendre cette histoire pour argent comptant.
L'autre jour, alors que j'étais seul, j'avais entendu quelqu'un m'appeler « pire mec ».
« (C'est pas grave. On n'a presque pas échangé, de toute façon.) »
Mais si on y réfléchit bien, c'était aussi une situation plutôt amusante.
Puisque ce type haï de tous était en réalité le magicien le plus fort de la guilde.
Le plus détesté de la guilde qui s'avère être le magicien le plus puissant — ça, c'est du bon spectacle.
« (Alors détestez-moi tant que vous voulez. Moi, je continue en solo, et je brillerai quand il le faudra !) »
En m'encourageant ainsi dans mon for intérieur, je souriais en coin sans que personne ne s'en aperçoive.
***
« Euh, Tôri-san. Concernant l'examen de promotion pour le rang trois étoiles… comme il s'agit d'une mission d'escorte en groupe, il faut que vous fassiez équipe avec un groupe existant… »
Je posai à nouveau la main sur mon front.