« Oh… »
Les chaînes rouges qui m'enlaçaient tout le corps, m'empêchant même de me lever, se dissipèrent soudain en brume.
« Tch. Cette perverse. »
En maugréant après une absente, je me relevai d'un bond et tapotai la poussière. Mes deux subordonnés bougeaient de même autour de moi.
Dachs et Chihuahua, eux aussi ligotés, venaient de voir leurs entraves tomber.
« Désolé, chef. »
« T'inquiète. Puisqu'on ne pouvait rien faire tant qu'on était immobilisés, ça ne change rien. »
S'ils nous avaient repérés des monstres ou des soldats dans cet état, ça aurait été l'embêtement. À ce moment-là, j'aurais dû forcer le passage coûte que coûte.
La raison pour laquelle les chaînes ont disparu, c'est sûrement qu'elle s'est endormie. Cette perverse. Elle s'appelait Argent, si je me souviens bien.
La compétence *Blood Arms* des vampires se désactive quand son utilisateur perd conscience. Nous le savons pertinemment.
Et elle a l'air d'aimer dormir. La levée de la contrainte vient sans doute de là. Si elle s'était fait tuer par un monstre, ça m'aurait arrangé, mais bon.
« Pas de blessés ? »
Question superflue, mais je vérifie quand même.
Après nous avoir capturés, cette perverse nous a soignés avant de partir. Il ne devrait donc y avoir aucune blessure. Tout au plus un peu de sable collé parce qu'on nous a roulés en boule comme des paquets.
… Quel sort de guérison démesuré.
Nos blessures n'étaient que des égratignures, pourtant elle a déployé une magie d'une ampleur folle.
Soin simultané des trois. En bonus, nettoyage complet. Non content d'effacer les moindres bobos, elle a fait disparaître la boue et la terre que j'avais ramassées en me jetant au sol.
« Ça va, chef ! »
« Moi aussi ! »
« Bien. On y va. »
Évidemment, qu'on nous ait fait grâce nous reste en travers de la gorge, mais la vie prime sur l'orgueil.
Ça m'énerve, mais mieux vaut mettre l'accent sur le fait d'être en vie. D'abord récupérer les couteaux lancés, ensuite on verra.
« Qu'est-ce que c'est que ce type, au juste ? »
« J'en sais rien. Un vampire avec une capacité de régénération et une vitesse pareilles, j'en ai jamais entendu parler. »
« C'est vrai. S'il était là depuis longtemps, on le connaîtrait. »
Ils ont raison. Si un tel vampire existait depuis longtemps, nous l'aurions su.
Je connais quelques vampires démesurés. La « Princesse Vampirique » dorée, le « Comte » noir, le « Seigneur » rouge.
Mais lui, c'est de l'argent. Un nouvel argent démesuré, à la hauteur des autres. Les vampires surgissent toujours sans crier gare, mais un spécimen doté d'aussi grosses capacités d'emblée, c'est rare.
En prime, il traîne un jouet comme ça.
« Où a-t-il déniché ça, au fait ? »
« Ce truc ? Son katana, vous voulez dire ? »
« … Ouais. »
Ce sabre, je le connais depuis longtemps. Dachs et Chihuahua en ont déjà entendu parler. Comme je peux expertiser les objets, j'ai tout de suite su que c'était *lui*.
L'une des deux lames sœurs forgées par un forgeron fou qui avait perdu sa moitié. Deux lames nées du souvenir d'un rêve éphémère.
L'une se trouve dans l'Empire. L'autre avait disparu dans l'ombre, disait-on, mais la voilà maintenant dans les mains de cette perverse. Comment a-t-elle mis la main dessus ? Ça faisait des années qu'on n'en avait plus la trace.
« *Le Rêve de la Pitié Endormie*. »
Nom et effets identifiés. De toute façon, je le savais déjà.
J'ai songé à lui apprendre, vu qu'elle a l'air de l'ignorer, mais la conversation m'a saoulé avant même de commencer.
Au fond, pourquoi est-ce que je devrais lui expliquer ? C'est ridicule.
Je récupérai tous mes couteaux lancés et les rangeai. L'entretien se fera en route.
Nous ne sommes pas encore loin de la frontière. Il faut bouger vite et trouver la prochaine proie.
On ne sait pas si on reverra cette perverse. Si c'est le cas, je lui ferai payer l'affront de nous avoir traités comme des saltimbanques, mais avec notre niveau actuel, ce sera dur.
Affronter sérieusement un vampire de ce calibre, à trois, c'est tendu. Il nous faudrait un atout pour combler l'écart.
« … Je vais y réfléchir. »
Métier sans avenir garanti, où la mort peut surgir n'importe quand. Mieux vaut préparer ses parades contre ce qu'on voit venir, dès qu'on le peut.
Pour l'instant, je n'ai aucune idée, mais je cogiterai quand j'aurai du temps.
… Elle a plein d'ouvertures, en plus.
Pour être précis, elle nous sous-estime trop.
Elle a semblé un peu plus prudente pendant le combat, mais elle reste trop négligente.
Si elle n'a pas corrigé ça d'ici la prochaine rencontre, on gagnera. Et si elle l'a corrigé, je préparerai une parade qui marchera quand même.
Je lui ferai regretter, la prochaine fois, de nous avoir laissés en vie par une pitié mal placée.
« En route, les gars ! »
« « Oui, chef !! » »
Satisfait de cette réactivité rodée, je fis claquer ma cape.
Quoi qu'il en soit, il faut d'abord assurer le repas de demain. Trouver du gibier, le chasser.
Oui. Nous sommes la bande de voleurs qui fait taire les enfants qui pleurent. La bande des Terriers.
Le Royaume est devenu ingérable, mais la République est vaste. De quoi faire notre trou.
Pas de destination fixée. Demain, nous non plus on ne sait pas.
C'est bien comme ça. C'est pour ça que c'est bien. Nous sommes libres, maintenant.
On fera ce qu'on veut. Personne ne nous en empêchera. Nous sommes des voleurs, après tout.