Dessine-moi un mouton{1}.
Non, TOI, change tes bas !
La reine Aira l’affirma comme si de rien n’était.
C’était comme si c’était son droit et que cela faisait très longtemps que tout fonctionnait ainsi.
En réalité, Aira avait toujours vécu de cette façon.
Elle n’avait manqué de rien et vivait sans le moindre désagrément. Si un problème survenait, les autres s’en chargeaient à sa place.
Elle ne se nourrissait que de bonnes choses telles que la rosée et n’était jamais allée aux toilettes de toute sa vie.
À vrai dire, je ne l’avais pas vue aller aux cabinets pendant toute cette année.
Je ne savais pas si un jour je verrais ce spectacle, mais…
« Dépêche-toi de les changer. Je veux y aller maintenant ! »
La voix languide d’Aira me sortit de mes pensées concernant le sujet passionnant des toilettes. On règlera ça plus tard.
La question importante, c’était celle-ci.
« Tu dis que tu comptes sortir en ville ce soir ? »
« Oui. »
Un déplacement de la reine exigeait une main-d’œuvre considérable et des fonds importants.
Il fallait nettoyer les rues et écarter tout objet ou personne susceptible de représenter une menace.
Il nous fallait également engager des gardes et des escouades. Bref, il y avait beaucoup de choses à prendre en compte.
Par conséquent, le voyage de la reine aurait dû relever d’une mise en scène politique préparée et planifiée au minimum une semaine à l’avance. Du moins, c’était ce que je pensais.
Pourtant, Aira voulait partir avec ces bas, et tout de suite.
Pourquoi ?
Est-ce que quelqu’un avait soufflé cette idée à Aira pendant mon absence ? Seule sa cousine, Elga, était en mesure de lui proposer cela.
Tandis qu’Aira parlait, j’examinais la pièce, me demandant si Elga ne se cachait pas quelque part.
« Tae-oh, quand vas-tu les changer ? Avant que ce soit trop tard, il y a un endroit où je souhaite aller. »
« Un endroit où tu souhaites aller ? »
« Oui. Tae-oh, as-tu déjà vu une nymphe ? »
Une nymphe ?
S’il s’agissait d’une nymphe…
À cette évocation, des femmes grandes et élancées venaient immédiatement à l’esprit.
Les nymphes formaient une race exclusivement féminine. On les assimilait aux protectrices de la nature et on ne les croisait que rarement en forêt ou en montagne.
C’était la race la plus originale et la plus minutieusement décrite dans *Villain Hunter*.
De fait, elles jouissaient d’une forte popularité.
Leurs particularités, c’était qu’elles parlaient d’une façon étrange.
« Elga a affirmé qu’une taverne était tenue par une nymphe. J’ai entendu dire que les mets spéciaux qu’on y sert jusqu’au dîner étaient délicieux. Si je n’y vais pas maintenant, il sera trop tard ! »
Comme prévu, c’était bel et bien Elga…
Telle était la conséquence lorsqu’Elga, revenue d’expédition, stationnait dans la Capitale Royale. Nombre de variables faisaient surface, et j’étais souvent celui qui en pâtissait.
Mais cela restait acceptable. Au moins, j’en gardais une certaine maîtrise.
« Viens, retire-les, Tae-oh. »
Aira s’installa sur le canapé et me fit signe de ses jambes avec douceur. Comme toujours, je détachai habilement les bas de la jarretière qui suivait la courbe de ses longs membres.
Glisse-
Voir les bas quitter ses jambes lisses et douces valait réellement le coup d’œil. Une fois retirés, ils laissaient apparaître une peau blanche et souple.
On les fit glisser au-dessus de ses genoux et de ses mollets avant de découvrir ses chevilles menues et gracieuses ainsi que ses pieds fins.
Peut-être parce que je lui avais déjà retiré ses vêtements plus tôt, mais une odeur rappelant celle des pêches mûres monta à mes narines, me donnant le vertige. On racontait qu’autrefois, certaines jeunes filles ne se nourrissaient que de fruits pour préserver le parfum de leur corps.
Aira ressemblait-elle à ça ?
Il était donc naturel que le parfum d’Aira, élevée dans le confort, entourée de beauté et nourrie de choses exquisites, fut si envoûtant.
Je regagnai progressivement mes esprits et, d’un geste familier, enfila les bas noirs sur sa chair blanc crème. Ce faisant, le doux arôme se retrouvait emprisonné sous l’étoffe.
Frôlement, frôlement. murmura Aira en caressant sa jambe.
« Comme prévu, Tae-oh excelle dans ce domaine. Pour une raison obscure, les autres femmes de chambre tremblaient et mettaient un temps fou à s’en acquitter. »
Qu’est-ce que tu voulais dire par là ? C’était uniquement parce qu’elles avaient peur !
Moi aussi, j’avais autrefois redouté Aira.
Bon, elle restait néanmoins effrayante…
Conduite et réactions obéissaient à quelques règles, dictées par l’humeur d’Aira.
Désormais, la situation pouvait pourtant être contrôlée, d’une certaine façon. Du moins, c’était ce que je croyais.
J’empochai ensuite les bas retirés avec précaution.
« Tu voulais partir immédiatement, mais te convient-il d’attendre demain ? Si nous préparons nos affaires tout de suite, nous prendrons trop de temps. Nous aurons largement dépassé minuit une fois tout prêt. »
Remettre l’excursion à demain me permettrait de reprendre les rênes. En général, cette approche fonctionnait fort bien.
Pourtant, l’Aira d’aujourd’hui affichait une petite différence.
« L’absence de préparation ou de protocole ne me gêne pas. Tae-oh, nous serons seulement toi et moi, sans nul autre pour nous suivre. Juste nous deux. »
« … Nous seuls ? »
C’était la première fois qu’un tel cas se produisait.
« Oui. Tae-oh, tu fais ça souvent, n’est-ce pas ? Te faufiler sans que personne ne s’en rende compte. Errer dans les rues sans aucune protection. Tu faisais même des choses que tu me tenais secrètes. »
La voix d’Aira demeurait calme et glaciale.
Cette remarque eut pour effet de me faire dresser les poils.
Aira semblait savoir que j’allais rôder seul au marché pour y glaner des informations. J’en étais moi-même conscient et le pressentais vaguement.
Un serviteur agissant derrière le dos de la Reine. Si Aira m’interrogeait : « Pourquoi me caches-tu des choses ? Préparerais-tu une rébellion ? », quelle réponse apporterais-je ?
Je ne pouvais évidemment pas avouer avoir lu un roman et que, ce monde lui ressemblant, je recensais des informations à son sujet.
Bien sûr, j’avais déjà concocté deux alibis pour cette éventualité. Alors que je torturais mon esprit pour choisir le meilleur, Aira prit la parole.
« Tae-oh, je ferai abstraction de tous les risques que tu aurais encourus sans m’en prévenir. Dorénavant, en revanche, je t’escorterai partout où tu iras. »
« Je comprends. Excuse-moi. »
« Puisque nous en sommes là, pourquoi ne viendrais-tu pas avec moi aujourd’hui ? Identités couvertes, nous franchirons les murailles du palais en catimini. Ça te tente ? Cela ne te semble-t-il pas amusant ? »
Le regard d’Aira se braquait déjà sur les remparts depuis la fenêtre.
« Maîtresse Aira. Je crains d’être impoli en le disant, mais vos vêtements sont bien trop luxueux pour passer inaperçu. »
« Hein ? Ça ? Mais c’est pourtant la tenue la plus ancienne dont je dispose. »
Aira fronça légèrement les sourcils en observant la robe qui enveloppait son corps.
Elle portait une robe de mage en soie d’élite, brochée de fils violets et jaunes. Dans ce monde, seule la lignée royale avait l’autorisation d’utiliser du fil violet.
Avec une tenue pareille, le sens même de la discrétion s’effaçait…
Je sortis donc quelques tuniques brunes du garde-robe de la Cour, celles que les suivantes revêtaient lors de leurs sorties.
Une fois portées, elles garantissaient l’anonymat, sauf à chercher volontairement à se dévoiler.
Bien sûr, rien n’était absolu. Impossible de savoir quand, où et quelles variables surgirait, il importait de garder les yeux grands ouverts en permanence.
« Viens, Tae-oh. Accroche-toi à ma taille. »
Me dit-elle depuis le pied des murailles du palais, hautes d’environ trois mètres. Je saisis sa taille avec douceur, ce qui incita Aira à poser sa main sur la mienne pour que je serre davantage.
« Colle-toi, sinon tu vas tomber. Enlace-moi ! »
« Bien. Pardonnez-moi alors. »
Finalement, j’encerclai la taille d’Aira de mes bras. Je constatai qu’elle était démesurément fine, au point de pouvoir la serrer sans le moindre effort.
Claquement-
Au bruit de ses talons heurtant le sol, mon champ de vision monta d’un coup. Mon corps s’élança brusquement dans les airs, tel un parcours effrayant.
En réalité, Aira venait de bondir par-dessus le mur de trois mètres. Le souci, c’est que son corps, propulsé haut, était maintenant irrémédiablement rappelé vers le bas par la gravité.
Haaaaaa…