« C’est scandaleux ! »
« Absolument scandaleux ! »
« Chen Chang’an, tu ne peux donc pas maîtriser ton maudit chien ? »
« Comment… comment est-il parvenu à filer avec Fengyao, au juste ? »
Après avoir quitté la Dynastie Impériale Fengtian, Chen Chang’an et les siens volèrent directement vers le domaine de la famille Gu. De passage dans la préfecture de Linlang, ils décidèrent de s’arrêter, surtout parce que Da Huang refusait d’avancer davantage.
Mais qui aurait pu l’imaginer ? À peine installés dans une auberge, Da Huang et Gu Fengyao avaient disparu sans laisser de trace.
« Troisième Ancien, vous ne pouvez pas balancer des accusations comme ça. »
« C’est elle-même qui a suivi Da Huang. Comment osez-vous parler d’enlèvement ? »
« Alors pourquoi ne les avez-vous pas arrêtés ? »
« Vous savez parfaitement où ils se dirigeaient ! »
« Gu Fengyao vient de votre famille Gu. Si même vous ne l’avez pas empêchée, quel droit ai-je de m’immiscer ? »
« D’ailleurs, vu le caractère de Da Huang, croyez-vous vraiment que j’aurais pu l’en empêcher ? »
« Détendez-vous, ça ira. Da Huang est avec elle. »
Ça ira ?
C’est précisément pour cette raison que c’est terrifiant !
« Une jeune fille d’une innocence pure, au cœur si sain… Chen Chang’an, comment pouvez-vous être aussi dénué de scrupules ? » abonda le Troisième Ancien, bouillant de colère.
« Troisième Ancien, si vous voulez tourner les choses ainsi, alors parlons-en sérieusement. »
« Qu’est-ce que j’ai fait, exactement ? »
« Je l’ai arnaquée ? Je lui ai appris quoi que ce soit d’inconvenant ? »
« À peine lui ai-je adressé la parole. Pourquoi vous acharnez-vous sur moi ? »
« Au lieu de perdre du temps à discuter, n’iriez-vous pas plutôt la ramener de force de la maison close ? »
Hein ?
Les mots de Chen Chang’an foudroyèrent le Troisième Ancien. Bien sûr… pourquoi ne pas simplement aller la chercher lui-même ?
« Vous avez raison. J’y vais tout de suite. »
« Mieux vaut dépêcher. Plus on attend, moins elle restera « pure », au final. »
Moins pure, au final ?
Vouh !
À peine ces paroles achevées, le visage du Troisième Ancien se déforma par l’effroi. Comme une flèche, il bondit hors de l’auberge.
Pavillon Fengxian
Gu Fengyao recevait enfin une éducation très instructive sur ce qu’était véritablement une maison close.
Habillée en homme, sa beauté éclatante surpassait encore celle de toutes les courtisanes de l’établissement. À peine franchit-elle le seuil que tous les regards se braquèrent sur elle, même les hommes ne purent s’empêcher de lui jeter des coups d’œil appuyés.
« Quel jeune maître magnifique ! Même la première courtisane d’ici n’y fait pas figure. »
« Tch, tch, tch… Quelle dommage que ce soit un garçon. Vraiment un gâchis. »
« Pas de gêne du tout ! Qu’importe le sexe, après tout ? Je me demande à quelle grande famille il appartient. »
« Oh ? Tu connais donc bien ce genre de plaisirs ? »
« De temps en temps, juste de temps en temps. Rien de bien fou. »
« Étrange comportement… pourquoi est-il accompagné d’un chien ? »
« Ah ! Voilà une passion unique. Certainement sans équivalent ! »
Le tableau qui s’offrait à elle dans le Pavillon Fengxian laissait Gu Fengyao bouche bée. Elle n’aurait jamais imaginé qu’une maison close réputée ressemble à ceci.
Mais arrivée à ce stade, partir immédiatement reviendrait à avouer sa défaite. De plus, Da Huang restait à ses côtés, et avant leur arrivée, il lui avait répété maintes fois : Ne panique pas. N’aie pas peur. Ne cours pas.
« Ah, jeune maître, vous semblez nouveau ici. Première visite ? »
La nervosité de Gu Fengyao sautait aux yeux, mais la qualité de ses vêtements trahissait celle d’un riche jeune noble.
« Réservez-moi votre meilleur salon privé. »
« Envoyez-moi vos meilleures filles, le plus nombreuses possibles. »
« Ne vous souciez pas du prix. L’argent n’a aucune importance. »
Musclant ses reins pour y arriver, Gu Fengyao lança à pleine voix les répliques apprises auprès de Da Huang. Toute la maison close l’entendit distinctement. Bon sang, pour quelqu’un de si jeune, elle a une voix de stentor.
« Immédiatement, jeune maître ! Par ici, je vous prie. »
La servante conduisit Gu Fengyao et Da Huang à l’étage, jusqu’à une chambre d’apparat. Bientôt, deux douzaines de jeunes femmes firent leur entrée, les yeux brillants dès qu’elles posèrent leurs regards sur Gu Fengyao.
Gu Fengyao n’avait jamais été confrontée à une telle situation. Un frisson de malaise la parcourut tout entière.
« Oh, ce jeune maître est tellement séduisant ! »
« Place ! Je l’ai vu le premier ! »
« Non, c’est moi ! »
« Reculez, je m’en charge personnellement ! »
Cette compétition frénétique décontenançait Gu Fengyao, mais une infime partie d’elle-même se réjouissait de tant d’attention. Qui aurait cru que je serais aussi populaire ?
Pendant ce temps, Da Huang, affaissé dans un coin, faisait la tête.
« Argh. Calcul erroné. »
« Ces femmes sont si superficielles. Obsédées par des attributs brillants mais creux. »
Da Huang était au supplice. Il regrettait les jours plus simples passés avec Wu Mingdao — vrai, le type était ennuyeux et gauche, mais au moins il ne monopolisait pas les regards.
Hum !
« Inutile de vous disputer. Toutes, allez l’amuser. »
« Seules celles-ci resteront avec moi. »
Gu Fengyao n’avait pas oublié sa mission — ni les consignes de Da Huang. Elle renvoya la cohue vers le chien grognon.
Da Huang redressa un instant l’oreille. Au moins, elle a quelque peu de bon sens.
« Ah ? Vous nous destinez à… ? »
« Hé hé hé, comme vous voudrez, jeune maître. »
Gu Fengyao ignorait toujours comment procéder, alors elle imita le comportement de Da Huang. À sa grande surprise, une fois détendue, l’endroit ne lui semblait plus si terrible — confortable, voire luxueux.
Sauf pour les mains baladeuses des femmes. Sur ce point précis, elle n’appréciait guère.
BOUM !
À peine le duo s’était-il installé que la porte explosa sous la poussée. Le Troisième Ancien fit irruption, les veines du front bombées à mesure qu’il constatait la débauche. Son regard eût pu réduire Da Huang en cendres sur-le-champ.
Abomination !
Une abomination totale !
« Vous… c’est trop fort ! »
De retour à l’auberge
Gu Xian’er jeta un coup d’œil au ciel s’assombrissant dehors, le sourcil plissé.
« Maître, le Troisième Ancien est parti depuis des heures. L’aube approche. »
À sa grande stupéfaction, non seulement le vieux patriarche n’avait pu ramener Gu Fengyao, mais il s’était lui-même laissé absorber par les lieux.
Chen Chang’an observait l’horizon. À peine une demi-heure séparait-il de l’aube.
« Qu’ils s’amusent. »
« Mais j’aimerais comprendre… comment Da Huang a bien pu persuader un vieillard têtu comme le Troisième Ancien de rester ? »
Chen Chang’an connaissait bien le Troisième Ancien. Éduqué dans une rigueur absolue, l’homme menait une existence stricte et marquée par ses principes. Une maison close ? Pour lui, il s’agissait d’un repaire de corruption, un endroit qu’il n’eut jamais franchi le seuil.
Et pourtant, le voilà qui traînait toujours dans le Pavillon Fengxian après tout ce temps.
Qu’est-ce donc bien pu changer à ce point ?
« Troisième Ancien… ne devrions-nous pas rentrer ? »
« On approche du matin. »
La voix de Gu Fengyao trahissait un profond remords. Elle n’aurait jamais dû mettre les pieds ici.
Le souvent austère et rectiligne Troisième Ancien s’était finalement retrouvé dans un tel état à cause d’elle.
« Il est encore tôt, encore tôt. »
« Fengyao, si tu te sens fatiguée, tu peux rentrer seule. Nous ne pressons rien. »
« Frère Da Huang, as-tu hâte ? »
« Hmm, je suppose que toi non plus. »
« Allez, ne vous arrêtez pas maintenant, versez le vin, servez le vin. »
Si le Troisième Ancien n’embrassait pas au hasard, il prenait néanmoins tout son plaisir, laissant les femmes se dévouer à lui.
Gu Fengyao observait la scène depuis un coin, tiraillée entre l’envie de s’enfuir et celle de rester.
Repensant à l’allure grave du vieux patriarche à son arrivée, puis la confrontant à son état présent, elle eût juré que Da Huang s’était emparé de lui.
« Qui aurait cru qu’une maison close puisse offrir un tel cadre de vie ? J’étais vraiment borné autrefois. »
« Frère Da Huang, vous savez vraiment vivre, savourer les plaisirs de l’existence. »
« Ah, toutes ces années vécues… quel gâchis. Un gâchis complet. »
Le Troisième Ancien soupira, ému, pleurant les décennies passées dans une austérité farouche et une prudence constante.
Ainsi donc, voilà ce qu’offrait le fait d’être servi.
« Troisième Ancien, dois-je partir maintenant ? »
« Hmm ? Oui, pars. Ce n’est pas un endroit pour gens tels que toi. »
« Vas-y. »
Gu Fengyao adressa au Troisième Ancien un regard impuissant, le bec ouvert sans oser formuler la moindre remarque.
Mais un tel endroit ne vous est-il pas également interdit ?
Lorsque Gu Fengyao retrouva l’auberge, Chen Chang’an l’appela aussitôt.
« Il est déjà tard, et ils sont toujours dans cette maison close ? »
« Dis-moi, comment Da Huang a-t-il bien pu corrompre le Troisième Ancien ? » demanda Chen Chang’an, piqué d’une curiosité amusée.
« Eh bien… »
« Au début, il a résisté. Mais progressivement, il a commencé à aimer ça… et au final, il s’y est complètement laissé prendre, incapable de s’en extirper ! »