Des bandes organisées aux groupes d’intérêts en passant par les armées rebelles… de nombreuses structures occupent ces lieux, remplaçant de fait l’autorité du Gouvernement Planétaire.
Leurs relations avec le Gouvernement Planétaire varient : certains s’y opposent, d’autres entretiennent des rapports hiérarchiques supérieurs ou inférieurs, tandis que d’autres encore sont soit gestionnaires, soit gérés… Mais quel que soit leur statut, un accord tacite préside à leurs échanges avec les autorités : « Je vous respecte et, pour préserver nos relations communes, je trouverai bien le moyen de verser l’impôt. En échange, ne vous mêlez pas de mes affaires. »
Certes, le Gouvernement Planétaire reste in fine la force la plus puissante, la plus élevée en rang et la plus légitime sur cette planète. Quant à cet « accord », il ne tient qu’à sa seule volonté de vouloir le maintenir.
Mais la raison première de l’existence de cet accord réside dans l’incapacité du Gouvernement Planétaire à exercer un contrôle total sur les échelons inférieurs. C’est pourquoi il existe une brèche où ces groupes d’intérêts peuvent émerger et grandir. Les autorités en ont besoin pour administrer les zones de vide politique. Sans eux, irait-on réellement au niveau du sol pour percevoir l’impôt soi-même ?
Dans le District du Nid Inférieur, là où la situation est un véritable chaos, la perception des taxes relève presque de l’humour ; on redoute même que tout convoi fiscal ne disparaisse sans laisser de trace dès son arrivée.
Bien sûr, certaines structures tracent leur chemin ou se montrent peu scrupuleuses dans le versement de l’impôt, comme l’« Armée Rebelle » (qui s’en attribie souvent le titre), le groupe le plus désobéissant. Les factions radicales refusent purement et simplement l’impôt, tandis que les plus consolidées prennent en otage leurs propres territoires et populations pour négocier avec le Gouvernement Planétaire, espérant réduire la charge fiscale, voire la supprimer totalement.
Parfois, le Gouvernement Planétaire ferme les yeux, mais lorsque les choses vont trop loin, ou quand la situation accule les autorités au désespoir, l’Armée de Défense Planétaire est mobilisée pour mener une campagne de « pacification » visant à neutraliser ces groupes cibles.
Or la pacification exige une armée et du temps. Que faire si, après une longue guerre, aucun impôt ne peut être perçu ? Une fois les groupes vaincus, qui chargera de la collecte ? Qui sont les redevables, où se trouvent-ils, quelle capacité contributive possèdent-ils… Autant d’informations manquantes, rendant la tâche fiscalement quasi impossible.
À l’inverse, l’administration pourrait adopter une approche brutale, arrêter tous les résidents d’un secteur apaisé, éliminer les insurgés et exploiter les survivants comme imposition humaine temporaire. Mais cette méthode est insoutenable. Si l’on traite les choses ainsi aujourd’hui, comment fera-t-on pour la prochaine fois ?
Il est hors de question de se contenter de couper l’herbe sans en arracher les racines.
Ce type d’opérations ne sert qu’à punir et servir d’avertissement. En pratique, les négociations interviennent souvent au cœur du conflit, ou alors, une fois la faction vaincue, on soutient l’ascension d’un nouveau groupe d’intérêts pour reprendre le contrôle. C’est une formule moins coûteuse et plus aisée à mettre en œuvre.
Sur Korolya, les écosystèmes politiques de chaque Capitale du Nid fonctionnent depuis des centaines, voire des milliers d’années.
Korolya comptait autrefois autour de quarante milliards d’habitants et a toujours affiché un taux de natalité relativement élevé. Pourtant, sous l’effet de l’Impôt Impérial et de la mortalité massive, la démographie n’a pratiquement pas progressé malgré cette natalité, restant coincée à son niveau actuel.
Et ce chiffre fétiche de quarante milliards n’est qu’une estimation fantasmée.
Au fil des siècles, le Gouvernement Planétaire de Korolya a organisé nombre de recensements, mais les données recueillies sont fortement peu fiables, beaucoup de chiffres étant finalement extrapolés.
Quoi qu’il en soit, tant que l’Impôt Impérial continue d’être prélevé sur une base de quarante milliards, continuons d’admettre que Korolya abrite bien quarante milliards d’âmes.
Telle est la donne générale sur cette planète.
Maintenant, M. Gu proclame vouloir assainir intégralement le District du Nid Inférieur entier ?
Loin de s’y résoudre, tout le monde en doute sérieusement.
Lorsqu’un système tourne encore, mieux vaut ne pas y toucher. Autrement, on ignore combien la vase est profonde en dessous ; un seul geste malavisé risquerait de provoquer l’effondrement général.
Comment imaginer quelles modifications apportées à un mécanisme qui a fait ses preuves pendant aussi longtemps pour assurer la survie de Korolya pourraient le rendre meilleur ?
Mettre en place une administration complète jusqu’au plus bas niveau du tissu social ?
Avez-vous conscience du volume de personnel administratif requis ? Qui les dirigera ? Comment l’État pourrait-il assumer les coûts astronomiques liés à autant d’employés ? Et combien de troupes faudrait-il déployer pour garantir la stabilité durant la turbulence ?
La liste en compte mille, et j’en passe.
Si quelqu’un avait déjà émis une telle proposition, il aurait aussitôt essuyé un déluge d’objections. Même si le Gouverneur Planétaire détient théoriquement une autorité absolue sur sa sphère, cela ne reste qu’une belle lettre morte.
Sur des astres chaotiques comme l’Étoile Hibou Enragé ou Heijian Star, on peut agir à sa guise sans qu’on ne bronche ; le sort du système n’y est pas en jeu.
Mais Korolya représente un point névralgique pour les finances, la fiscalité et l’exportation de main-d’œuvre. Tout désordre ici scellerait la perte de tous.
Le Gouvernement du Secteur Stellaire voudrait intervenir, celui du Domaine Stellaire saisirait l’occasion, et toutes les parties prenantes liées à la population korolienne viendraient s’immiscer en bon conseiller.
Ce n’est que parce que Gu Hang arrive ici couronné d’une victoire éclatante acquise lors d’une campagne ayant sauvé des mondes, que ses propos retiennent encore les critiques chez ses auditeurs, empêchant toute remise en question publique.
Mais en réalité, l’absence de contestation frontale ne signifie nullement son inexistence.
Ses rivaux, le sourire narquois aux lèvres, applaudissent des deux mains, mais au plus profond de leurs pensées, les uns attendent de voir ses erreurs, tandis que d’autres réfléchissent déjà aux prochains coups pour saboter son entreprise.
Les membres de son entourage proche affichent, quant à eux, une inquiétude palpable.
Dès la fin de la réception, la mère âgée de M. Gu vint le retrouver.
« Vous avez affirmé vouloir nettoyer tous les Quartiers du Nid Inférieur et du Bas-Nid de la planète Korolya ? Vous plaisantiez sûrement, non ? Ne vous y prenez pas vraiment au sérieux, j’espère ? »
« Bien entendu, je suis sérieux », répondit Gu Hang. « Depuis quand je ne fais que du vent ? »
Elle serra les sourcils d’un air sévère : « Comptez-vous vous y prendre comment ? »
« Trop compliqué à détailler d’un coup. »
« Dis-moi juste d’où viendra l’argent. »
Mademoiselle Wang Qi posait la question cruciale, celle qui, sous son angle de femme d’affaires, allait droit au cœur du problème.
« De Korolya même », expliqua Gu Hang. « Avec une ressource humaine aussi massive, pourquoi aurions-nous à craindre de ne pouvoir assumer la dépense ? »
« Vous comptez vendre des gens ? Après avoir épuisé tous les stocks, que ferez-vous demain… ? »
« Non. » Gu Hang coupa court à sa mère. « Vendre du monde, bien sûr que non. Au contraire, je souhaite peut-être baisser le taux de la capitation que Korolya reversera à l’avenir. L’idéal serait même d’abolir complètement cette taxe par tête. »
« Alors qu’entendez-vous par ressources humaines… ? »
Gu Hang roula des yeux. « Maman, vous seriez donc conditionnée par l’histoire récente de Korolya au point que le terme de « ressources humaines » ne vous évoque que le prix d’achat des individus ? Le peuple constitue le moyen de production le plus précieux, le cœur et le socle de toute main-d’œuvre. »
« Mon Dieu ! » s’exclama presque Wang Qi. « Quatre milliards d’individus ! Prenez-en conscience. Vouloir créer quatre milliards d’emplois pour les valoriser en tant que force de travail ? C’est carrément aberrant ! »
« Pourquoi pas ? N’est-ce pas la meilleure issue pour Korolya ? »
« Pour la Maison de Commerce Gu, la meilleure issue consisterait à devenir présidente de la Guilde Commerciale Impériale ! » lança-t-elle, les yeux au ciel par exagération, « Mais la vraie question est de savoir comment procéder ! C’est tout bonnement impossible ! »
« Alors contentez-vous d’observer ce dont je suis capable. »
La mère de Gu Hang souhaitait approfondir sa demande, mais un serviteur vint alors les interrompre.
« Veuillez m’excuser de cette intrusion, mais… l’Envoyé Lois souhaite s’entretenir en privé avec M. Gu seul à seul. »
« C’est parfaitement acceptable », indiqua Mademoiselle Wang Qi.
Elle tira doucement sur le bras de son fils avant de lui murmurer à l’oreille : « Ne cite surtout pas ce projet fou devant Lois, tu… »
« Trêve d’inquiétudes, maman, je sais ce que je fais. »
Sur ces mots, il pivota sur ses talons et suivit le valet jusqu’à une petite pièce située sur le flanc de la salle du banquet.
Lois, vêtue de blanc, y attendait déjà.
Son visage toutefois n’affichait aucune joie, loin de ceux d’un individu venant de remporter une victoire éclatante.
Comme Gu Hang s’approchait, elle lâcha sans détour :
« Vous projetez de militariser Korolya pendant six ans pour assainir l’ensemble des Capitales du Nid ? »
J’ai rentré chez moi épuisé hier, persuadé de m’allonger un instant, fermer les yeux quelques minutes puis me lever pour écrire. Mais à mon réveil, il était déjà l’heure de repartir…
Aujourd’hui, de retour, je comptais publier un simple chapitre pour expliciter la situation, mais je me suis finalement dit que valait mieux achever l’écriture plus tôt.