Rachel avait fait le forcing. Elle avait convaincu Luna et Lily de l'aider dans sa mission en utilisant ce qui leur tenait à cœur. Pourtant, elle était toujours nerveuse.
Comment aurait-il pu en être autrement ? Elle s'apprêtait à pénétrer volontairement dans le domaine de savants fous pervers qui utilisaient leur propre base de joueurs comme cobayes. Allait-elle devenir l'une d'entre eux ?
Ses doigts se crispèrent sur le casque de réalité virtuelle, sa surface fraîche et lisse contre sa peau. C'était étrange comme quelque chose d'aussi trompeusement simple pouvait être la porte d'entrée vers quelque chose d'aussi horrible.
Elle prit une lente respiration mesurée. Il n'était plus question de faire machine arrière.
« Allez, on y va, je suppose... »
Elle enfilait le casque avant de s'allonger sur le lit que Luna lui avait prêté. Le matelas était moelleux mais l'odeur de poussière flottait lourdement dans l'air. Elle se concentra sur son environnement tandis que ses mots sortaient lents et délibérés.
Tout bascula dans le noir.
Plus de sons. Plus de toucher. Plus d'odeurs.
C'était comme si elle avait été avalée tout entière par un abîme sans fond. Flottant dans une mer de ténèbres, elle ne ressentait rien.
Pourtant, son sixième sens hurlait. Quelque chose était là, dans l'obscurité, qui la regardait. Elle ne pouvait pas déterminer d'où venait ce regard, mais il était indéniablement présent.
« Si c'est un test de quelque genre, vous êtes un sacré malade. Vous le savez, ça ? »
Silence. Pourtant, elle sentait que l'obscurité avait changé.
Plus elle se concentrait, plus elle percevait les bizarreries. Les ténèbres n'étaient pas un tout, elles étaient des centaines, sinon des milliers de fragments formant un fleuve de noir d'encre qui s'écoulait autour d'elle.
Elle dérivait dans ce vide, apesante, sans attache. Le fleuve d'ombres tourbillonnait autour d'elle, se tordant et se contorsionnant comme des êtres vivants, sans jamais la toucher. C'était ant-naturel — elle ne tombait pas, ne montait pas. Elle existait simplement dans cet abîme.
Mais quelque chose clochait.
Son esprit, vif même à travers l'obscurité désorientante, saisit les détails. La façon dont les ombres bougeaient — non comme un chaos aléatoire, mais comme un système soigneusement conçu. La façon dont elle se sentait observée, sans qu'aucune entité ne se révèle. La façon dont le silence n'était pas vide — il était expectatif.
Un frisson lui parcourut l'échine.
Ce n'était pas le jeu qui démarrait.
Les yeux de Rachel se plissèrent tandis que la réalisation l'illuminait.
Le jeu avait déjà commencé et son sort serait décidé par la manière dont elle procéderait.
Son cœur battait la chamade, les ombres se mirent à tourbillonner plus vite autour d'elle, leur présence froide et ant-naturelle pressant de tous côtés. Le sentiment d'être épiée s'intensifiait, la rongeant sous tous les angles, mais elle se força à rester concentrée, tentant de chasser la panique qui rampait en elle.
'Quel genre de test est-ce celui-là ?!'
Elle avait déjà connu des situations dangereuses, mais rien ne ressemblait à ça. C'était presque comme si les ténèbres elles-mêmes étaient vivantes, attendant qu'elle fasse une erreur, qu'elle trébuche dans leur emprise. Alors que le fleuve d'ombres s'enroulait plus serré autour d'elle, elle sentit quelque chose faire tilt dans son esprit.
'Il veut que je me conforme. Que j'aille dans le sens du courant des ombres et que je ne fasse plus qu'un avec elles.'
C'était une réponse d'une simplicité surprenante. Ne pas résister et l'épreuve prendrait fin, elle pourrait avancer. Plus elle résistait, plus la présence des ombres se renforçait.
'Nan. Merde alors ! Je tracerai ma propre voie !'
Rachel donna des coups de pied, essayant de nager vers le haut, mais les ombres s'accrochaient à elle comme du goudron épais, devenant plus tangibles à chaque mouvement. Ce n'était pas juste de la résistance — c'était une traction qui la ramenait en arrière.
Plus elle se débattait, plus l'abîse s'enroulait autour d'elle, des vrilles de ténèbres pressant contre ses membres, resserrant leur emprise. Le test n'était pas seulement une question de conformité — c'était une question de soumission.
La prise de conscience lui glaça le sang.
On ne lui demandait pas simplement d'aller avec le courant. On exigeait qu'elle s'y abandonne. Qu'elle lui appartienne.
Rachel découvrit les dents. « Ouais, non. Je ne me soumets pas au premier rendez-vous ! »
Elle se débattit plus fort, forçant son corps à bouger malgré la masse qui s'épaississait autour d'elle. Si l'abîme voulait qu'elle obéisse, c'était d'autant plus de raisons de résister.
Au moment où la pensée traversa son esprit, les ombres déferlèrent, passant d'une force insensée à quelque chose de vivant. Elles se tordirent, s'enroulèrent plus serré, pressèrent contre elle comme des mains invisibles cherchant à l'entraîner sous l'eau.
Une voix chuchota — non pas en son, mais en sensation. Une pensée rampante qui n'était pas la sienne, glissant dans son esprit comme un parasite intrusif.
Il n'y a rien à combattre.
Un rire froid et maniaque s'échappa des lèvres de Rachel.
« Ouais, j'ai jamais été du genre à prendre la route facile. C'est pas drôle ! »
D'un dernier sursaut, elle se libéra de l'emprise des ombres et sa tête émergea à la surface d'un fleuve d'encre noirâtre. L'eau était étrangement rafraîchissante tandis qu'elle lutait pour reprendre son souffle.
Rachel roula sur le côté, haletante, tandis qu'elle se hissait sur l'étrange rive imbibée d'ombres. Ses vêtements étaient trempés par l'eau d'encre, mais dès qu'elle fut libérée de l'emprise du fleuve, le liquide sembla disparaître de sa peau. Pas s'évaporer. Pas sécher. Disparaître. Comme s'il n'avait jamais été là.
Ce n'était pas naturel. Mais alors, rien de tout ça ne l'était.
La voix qui avait parlé — grave, autoritaire, ancienne — résonna dans son esprit.
« Tu refuses donc de te conformer. Tu te vois comme une Insoumise ? As-tu l'intention de défier les Cieux et même le Destin lui-même s'ils se dressent sur ton chemin ? »
Rachel se força à respirer à travers l'adrénaline qui lui inondait les veines. On la surveillait. On la jugeait. Ce n'était pas un simple test passif. C'était une évaluation.
Et qui que ce soit — ou quoi que ce soit — qui la dirigeait attendait sa réponse.
Elle s'essuya la bouche, grimçant.
« Bon, déjà, évitons de balancer des mots chics comme "Insoumise" avant de m'inviter à dîner. Ensuite, je ne "me vois" comme rien du tout. J'aime juste pas qu'on me dise quoi faire. Surtout quand on me dit d'abandonner. »
Alors, un bourdonnement profond et amusé monta du vide.
« Une mortelle avec une langue aussi acérée que sa volonté. Intéressant. »
Les yeux de Rachel se plissèrent.
'Mortelle ? Soit ces dingues ont un complexe de dieu sévère, soit cette voix n'est pas humaine...'
Le ciel, si on pouvait l'appeler ainsi, restait un vide sans fin. Le rivage sous ses pieds n'était ni sable ni pierre, mais quelque chose entre les deux. Comme une ombre solide, se déformant imperceptiblement, refusant d'être épinglé par la réalité.
« D'accord, voix mystérieuse flippante, »
dit-elle, se brossant les mains.
« Puisque tu t'intéresses tant à mes choix de vie, tu veux bien me dire ce que c'était que cette petite initiation ? Ou je dois continuer à jouer au "Devine le Cosplay de l'Horreur Cosmique" ? »
La voix rit, le son vibrant dans l'air même.
« Tu as déjà répondu à la question, Insoumise. Et ce faisant, tu as réussi. »
Rachel se figea. Les ombres autour d'elle semblaient moins oppressantes maintenant, leurs mouvements plus fluides, plus naturels. Comme si elles l'avaient... acceptée.
Qu'aurait-il pu se passer si elle avait échoué ?
La pensée lui tordit l'estomac, mais elle la chassa.
« Super, » dit-elle en craquant sa nuque. « Maintenant qu'on a passé le bizutage existentiel flippant, tu veux bien me dire qui tu es, bordel ? »
« Tu peux m'appeler... le Crépuscule. »
« Et toi, Rachel, tu es maintenant marquée comme une Insoumise. Que tu l'acceptes ou non. »
L'air autour d'elle semblait pulser, comme si la réalité elle-même reconnaissait ce qui venait d'être énoncé. Marquée.
Elle n'aimait pas le son de ça.
Mais si cette chose pensait qu'elle allait reculer rien que pour un titre sinistre, elle se fourrait le doigt dans l'œil.
Rachel croisa les bras, penchant la tête. « J'espère que cette "marque" vient avec un t-shirt gratuit, parce que je paie pas de cotisation. »
Le rire de l'Observateur résonna dans le vide.
« Prends ce bâton, enfant. Que ton voyage soit béni. »
Un bâton d'onyx apparut d'un claquement, les rainures qui le parcouraient scintillaient d'une lumière noire menaçante, comme si des ombres le traversaient.
« Qu'est-ce que je suis censée en faire ?! »
« Manie-le... Et tu le manieras bien. »
Avant qu'elle ne puisse poser d'autres questions, un nouveau claquement retentit.
Le monde bascula à nouveau.
Rachel n'eut à peine le temps de réagir que tout s'effondra dans une nouvelle réalité.