Apparemment, lui non plus n'avait pas la mémoire qui flanche malgré son ivresse avancée.
« Je n'en reviens pas de croiser votre tronche dans un coin pareil, après s'être vus en bas du château ! Vous êtes quoi, des espions de l'Ouest, hein ? »
Face à nous qui avions pénétré dans le manoir en intrus, l'homme nous apostrophe d'un ton franchement réjoui.
« Je n'ai aucune obligation de te répondre. »
Arian réplique sur un ton menaçant et tire son épée pour se mettre en garde.
« Hé hé hé, va falloir que je te rende la monnaie de ta pièce du dernier coup !? »
L'homme a bien une épée à la ceinture, mais il ne cherche même pas à la dégainer. Il pose son regard sur Arian, plisse les yeux en la dévorant des yeux et affiche un sourire lubrique.
« Une fois que j'aurai occis le gros tas derrière, je me ferai un plaisir de me faire servir à fond par tes gros seins, ma belle ? »
Arborant un sourire concupiscent, l'homme dégaine son épée d'un geste ample et la brandit de façon théâtrale.
Au même instant, deux grosses bêtes blanches s'élancent depuis le couloir périphérique du deuxième étage, qui surplombe le hall à ciel ouvert. Leur corps imposant de deux mètres de long, leur queue ceinte d'une faible lueur phosphorescente, leur silhouette de loups géants blancs... Je les ai déjà croisés dans la forêt au pied du mont Annette. Ce sont des bêtes magiques bien embêtantes qui créent des doubles illusoires d'elles-mêmes pour désorienter leur proie avant de la chasser.
La différence avec la dernière fois, c'est que chacune a aux pattes avant une sorte d'entrave en fer terne.
« Des Loups Hantés !? »
Notre double exclamation d'effarement résonne dans le hall.
Comme si c'était le signal, les deux bêtes foncent sur nous en se croisant, se mettant bas. Simultanément, elles bondissent vers moi en exhibant les crocs qui garnissent leurs mâchoires puissantes.
Je me retourne sur place, bloque l'une avec le bouclier porté sur mon dos, et assène un coup de poing gaintré à l'autre.
Avec un choc sourd, le Loup Hanté recule en grognant, les crocs à nu. Mon contre a été précipité, mon poing n'a pas porté pleinement.
« Ho !? T'es pas qu'une marionnette, hein ? Alors, qu'est-ce que tu vaux face à ça !? »
Feignant la surprise devant l'inattendu, l'homme rit avec délectation en levant la main.
Des ténèbres du fond, une bande d'ogres de deux bons mètres déboule à la queue leu. Contrairement à ceux vus à la frontière de Grad, ceux-ci brandissent tous de grandes haches de guerre en métal, et portent à une patte la même entrave terne que les Loups Hantés.
« Un maitre des bêtes ? »
La classe de « maitre des bêtes » n'existait pas dans le jeu auquel je jouais, mais dans les RPG, c'est une classe assez courante, plutôt banale.
Le maitre des bêtes typique combat en utilisant des monstress apprivoisés comme pièces. Depuis mon arrivée dans ce monde, je n'avais jamais vu quelqu'un user de bêtes magiques, alors je croyais que ça n'existait pas.
« J'en ai déjà entendu parler, des humains du Nord qui possèdent un art maudit pour asservir les bêtes magiques ! »
Arian fait face à l'homme qui sourit avec amusement, l'épée en garde, sans baisser sa vigilance face aux ogres qui l'entourent.
« Oh oh, t'es cultivée ! Moi, c'est Funba ! Funba Sudo Rozobanya, mage des bêtes de Rozobanya, c'est moi !! Alors, qu'est-ce que tu fais ? Quelle que soit la beauté de ton armure, y'a pas un type qui peut encaisser une raclée de tant d'ogres ! »
« Pourquoi ne pas essayer ? »
Devant le Funba qui ricanait en se léchant les babines, je le toise, tire mon épée à deux mains d'une main, lève le bouclier porté sur mon dos, et craque ma nuque en inclinant la tête.
Face à ma provocation, la joue du mage des bêtes nommé Funba tressaille, et il me foudroie du regard avec des yeux durs.
« Une fois que je t'aurai buté, je m'occuperai bien comme il faut de la grande sœur aux gros seins là-bas. »
D'une voix calme mais chargé de colère, comme s'il se léchait les babines, Funba laisse échapper cette menace.
Face à lui, Arian, qui tenait sa garde, laisse tomber son manteau gris pour révéler son visage, et plante dans Funba des yeux emplis de colère.
« Dommage, mais je suis une descendante souillée, alors je ne peux pas t'accorder cette faveur. »
C'était sans doute une provocation teintée d'ironie, mais en voyant le vrai visage d'Arian, Funba éclate soudain de rire en se tenant le ventre.
« Ah ah ah ! Quoi, c'étaient des elfes !? Vous êtes venus secourir ceux qu'on a amenés ici avant !? Peine perdue, y'en a plus un seul qui traîne ici !! »
Funba rit aux éclats, puis adresse à Arian un sourire visqueux et cruel.
Si on l'en croit, il ne reste plus d'elfes dans ce château.
« Vous savez ce qu'ils sont devenus ? Kuh kuh, ouï-dire dit qu'on en a fait des cobayes pour faire avancer la magie ! C'est pas dégueulasse, ça !? Femmes, gosses, tout le monde ! Les femmes, ça sert à se faire baiser par les hommes, kuh kuh. »
Sur le visage d'Arian, une flamme de colère silencieuse s'étend.
« Salaud... !! »
Devant Funba qui se moque d'elle en ricanant, c'est Arian qui mord à l'hameçon. Sans crier gare, des flammes s'allument sur son épée, teignant l'intérieur du hall d'une lueur rougeoyante.
À cette vue, Funba siffle entre ses dents et tord la bouche.
« T'inquiète, moi, contrairement aux humains de ce pays, je fais pas de différence entre gens-bêtes et elfes, tant qu'il y a des seins et un trou, kuh kuh. »
« !! Ferme-la, tout de suite ! »
Prendant cette provocation de Funba pour déclencheur, Arian comble la distance d'une foulée vive. Son épée enveloppée de flammes laisse une traînée dans son sillage et s'abat, mais Funba manie l'épée avec une dextérité certaine : il la repousse et la pare sans peine.
Cet échange unique sert de signal : les ogres et Loups Hantés autour de nous ignorent Arian et se jettent tous sur moi.
Apparemment, mis à part Funba et ses bêtes, il n'y a presque personne dans ce manoir, et lui non plus n'a pas l'intention d'appeler du renfort. Si je le bats ici, nous pourrons encore fuir sans que personne ne le sache.
Je renforce ma gauche avec l'équipement mythique « Bouclier Céleste de Teutates », et recule en mettant le dos au mur. De la main droite, je tiens « l'Épée Sainte-Foudre » pour exterminer les bêtes. C'est la tactique la plus sûre pour m'en tirer ici. Heureusement, ce sont toutes des bêtes que j'ai déjà affrontées, elles ne représentent pas une menace majeure.
Je repousse d'un coup de bouclier le coup de hache d'un ogre qui s'abat, et fais face aux deux Loups Hantés qui chargent depuis ma droite. Derrière, j'en aperçois deux autres : l'un des deux qui foncent est forcément un leurre.
« Trop tendre !! »
La dernière fois, j'ai été acculé par un nombre encerclant de Loups Hantés, mais là, il n'y en a que deux. Même en comptant les leurres, quatre, c'est peu pour une attaque en vague. Je lève « l'Épée Sainte-Foudre » en ramassant les deux qui fondent sur moi.
La lame bleutée clignote, et d'un seul coup, elle tranche le leurre et le vrai ensemble : les deux tronçons mutilés s'effondrent sur les dalles, arrosant le pourtour de sang vermeil.
Je reverse la pointe, et dans la même rotation, je fauche horizontalement. Un ogre qui s'approchait se fait trancher net avec sa hache, et trois corps s'effondrent d'un coup.
Les ogres alentour marquent un temps d'hésitation. J'enfonce le pas et claque mon bouclier contre l'un d'eux. Un bruit métallique sourd résonne dans le hall, l'ogre vole s'écraser contre un gros pilier et s'y affale.
Je fais mine de revenir sur l'autre Loup Hanté qui tentait de me prendre par derrière : je ramène mon épée en raclant les dalles jusqu'à lui effleurer le museau. Sentant le danger, le Loup Hanté bondit en arrière illico, et son leurre en retard ainsi qu'un ogre qui n'a pas suivi se font littéralement couper en deux et jeter là.
« Les ogres, ça compte même pas pour du beurre ! »
Je secoue « l'Épée Sainte-Foudre » trempée de sang pour en projeter les gouttes, et beugle. Funba, qui croisait le fer avec Arian, écarquille les yeux de stupeur.
« Qu'est-ce que c'est que ce monstre !? Y'a un minotaure ou quoi dans l'armure !? »
« Dommage pour toi, pour le tenir en respect, il te faudrait au moins un dragon ! »
Tous deux disent n'importe quoi à leur guise.
Arian esquisse un mince sourire, son épée flamboie et effleure les vêtements de Funba en les brûlant. Celui-ci, vexé, arrache son vêtement par l'épaule pour le jeter. Les tatouages qui couvrent tout le corps de Funba ressortent en brillant faiblement. C'est sans doute le médium de son art maudit pour asservir les bêtes.
Arian est une bretteuse accomplie, mais Funba ne démérite pas non plus. Qu'il suive son rythme prouve qu'il est très habile à l'épée.
Mais peut-être troublé de voir sa fière troupe de bêtes tranchée comme du papier, c'est Arian qui mène la danse pour l'instant.
« Chikusho !! Alors je vais vous régler vos comptes à tous les deux avec mon atout majeur ! »
Funba prend ses distances avec Arian et braille. Les grandes baies vitrées du côté sud du hall volent en éclats avec fracas, et depuis l'extérieur, une horde de poissons-hommes bipèdes de taille humaine déferle.
Des écailles bleu-vert couvrent tout leur corps, leur buste penché en avant est pisciforme, des bras humains sortent de leurs flancs. Ils brandissent des harpons en métal, font frémir leur nageoire dorsale et poussent des cris bizarres.
C'est l'un des monstres aquatiques les plus classiques qu'on croisait dans le jeu. Ils devaient se planquer dans l'étang du jardin ?
« Ils portent pas de collants résille, ceux-là... »
« Des Sahuagins !? C'est encore moins impressionnant que les ogres ! »
Tandis que je laisse échapper cette réflexion oisive en pensant à un personnage d'un certain anime, Arian ricane vers Funba et tranche net un Sahuagin qui s'est approché sans méfiance.
Ceux qui nous pressent en refoulant les ogres, je les fauche d'un revers horizontal de « l'Épée Sainte-Foudre ».
« Ah ah ah ah ! Ces gars-là sont là pour pas vous laisser fuir !! Bientôt il arrive, mon atout ! Quand il sera là, ce sera votre fin !! »
Effectivement, si la force individuelle est faible, le nombre qui déferle est conséquent.
Tandis que le rire de Funba et les cris des Sahuagins emplissent le hall, au-dehors, au loin, des cris et des clameurs portés par l'air nocturne parviennent jusqu'ici, et comme pour y répondre, une vibration tellurique secoue tout le manoir, transmettant un tremblement sous nos pieds.
« Qu'est-ce que c'est !? » « Qu'est-ce qui se passe ? »
« Même avec la force de trancher des ogres, vous pensez survivre à un face-à-face avec ÇA !? »
Funba affiche un sourire triomphant. Le grondement et le vacarme qui l'accompagne grossissent peu à peu, se rapprochant de nous.
Serait-il vraiment accompagné d'un dragon, une telle idée me traverse l'esprit.
Mais Arian ne daigne jeter qu'un coup d'œil à l'agitation extérieure, esquive en un clin d'œil plusieurs Sahuagins et fonce sur Funba. Ce dernier, sûr de sa victoire et négligent, accuse un temps de retard.
« — Flamme de l'industrie, dévore tout, réduis tout en cendres — »
Sur l'épée d'Arian, une flamme bleu-blanc d'une ampleur incomparable aux précédentes s'élève en consumant l'air ambiant, et suivant le tranchant de son coup, elle carbonise les Sahuagins autour de Funba.
« Chikuso !? »
Jugant qu'il ne peut pas encaisser, Funba tente de reculer derrière le rideau de Sahuagins, mais Arian, qui le colle, est plus rapide.
Le rideau de Sahuagins, au contact des flammes tourbillonnantes autour de son épée, s'embrase comme des liasses de papier, et Arian comble la distance avec Funba par le chemin le plus court.
« Ce salaud !! »
Au moment où Funba pousse un cri qui tient de la plainte, leurs deux épées s'entrechoquent. Il a pu parer la lame, mais la flamme bleu-blanc, comme un serpent vivant, s'enroule sur Funba et le consume sans pitié.
« Agyaaaaaaaaaa !! »
L'agonie de Funba résonne dans le hall, et avec les Sahuagins carbonisés, une gigantesque colonne de feu s'élève, léchant le plafond à ciel ouvert. Les flammes rampent le long du plafond et finissent par en couvrir toute la surface.
Au milieu, Arian a planté la pointe de son épée dans les dalles et halète des épaules.
Les Sahuagins restants fuient les flammes en s'échappant par les grandes baies brisées. De même, les ogres restants détalent pour nous échapper.
« Ça va, Arian-dono !? »
J'accours vers Arian qui respire rude et lui demande. Elle me barre le chemin d'une main, et m'offre un sourire.
« Ça va, j'ai juste mis un peu trop de mana... »
Effectivement, tout autour, des Sahuagins carbonisés se dressent comme des ombres chinoises, et les flammes qui brûlent encore en déforment la silhouette. C'est un sort d'une puissance considérable.
À l'endroit où se tenait Funba, il ne reste plus qu'une trace noircie et effondrée.
« Tu peux te lever ? »
« Merci, Ark. »
Je rengaine mon épée, prends la main d'Arian et la hisse. C'est alors que Ponta, qui faisait office de foulure en fourrure, redresse soudain la tête et pousse un cri. Simultanément, un rugissement retentit, et tout le manoir est secoué par un choc incomparable au précédent. Le lustre suspendu au plafond oscille violemment, et l'un d'eux s'écrase sur les dalles en éparpillant ses éclats.
Je me tourne pour recevoir les éclats sur mon dos, protégeant Arian, et relève le visage.
« Qu'est-ce que c'est !? »
Pendant que je scrute les alentours, Arian rengaine vite son épée et s'élance par la baie brisée vers l'extérieur. Je la suis et sors du manoir.
Le jardin côté véranda est planté d'arbres et d'un étang, et plus loin s'élève la muraille. Sur les remparts, plusieurs gardes pointent du doigt le manoir en vociférant.
Mais leur attention n'est pas sur nous, les intrus, elle est happée ailleurs.
« Ark ! Là-bas ! »
Arian traverse le jardin le long du manoir, gagne l'angle d'où l'on voit le flanc du bâtiment, et désigne du doigt ce qui se trouve devant. J'y vais par « Pas Dimensionnel », et porte mon regard dans la direction qu'elle indique.
Là, plusieurs serpents géants dressent leur tête en faucille, laissant entrevoir leur langue fourchue qui cliquette. Les têtes dressées culminent à une bonne dizaine de mètres. Cinq têtes attaquent les gardes alentour en les avalant tout crus, mais leur base aboutit à un seul tronc.
Un corps quadrupède colossal d'où s'élancent cinq têtes de serpent. L'une d'elles, tel un fouet, claque contre la façade du manoir : avec un rugissement, le mur en mosaïque s'effondre.
« Une Hydre... »
Arian lève les yeux vers cette bête magique d'une présence écrasante, ses yeux écarquillés se figent.
L'Hydre que je connais a un tout autre aspect, mais si elle partage les mêmes traits que dans le jeu, c'est un monstre de haut niveau doté d'une régénération élevée, de sorts d'eau et de résistances. Je ne sais pas exactement quelle place l'Hydre occupe dans ce monde, mais vu la menace qu'elle pose, sa présence démesurée et la panique des gardes, c'est évident.
Elle piétine les environs, broie sans pitié quiconque s'approche.
L'instant d'après, l'une des têtes ouvre grand la gueule, et avec un vacarme assourdissant, un trait blanc fend le ciel en ligne droite au ras du sol : le sol se fend verticalement avec un rugissement, et une portion de la muraille s'effondre.
Des cris s'élèvent de la ville derrière les remparts, et parviennent jusqu'ici.
L'atout dont parlait Funba, c'est apparemment ça.
Mais le mage Funba est déjà mort, et sans maître pour la contrôler, elle semble déchaînée sans discernement. Une bête magique d'une telle puissance offensive, si elle gagne la ville, les dégâts seront immenses ; pire, la ville entière pourrait être rayée de la carte.
« Qu'est-ce qu'on fait, Arian-dono !? »
« Un truc pareil, on n'y peut rien, et ça ne nous regarde pas !? Ou alors tu comptes te battre contre elle sous les yeux de tout le monde et la terrasser ? »
« Nuu... »
Je pense pas que ce soit impossible, mais.
Affronter un monstre aussi gigantesque de face et en sortir vainqueur attirerait inévitablement l'attention. Les ennuis ultérieurs sont écrits d'avance.
Mais si je l'abandonne ici et ferme les yeux sur les ravages qu'elle fera aux gens de la ville, est-ce que je peux l'accepter ? Ça me répugne aussi.
Déjà, les soldats du château ne font que fuir, le commandement a quasiment disparu, et l'Hydre gagnera la ville, c'est une question de temps.
Bon, tant pis, ça va faire un peu de bruit pour une autre raison, mais je n'ai pas d'autre choix que de l'abattre.
« Je règle ça en cinq minutes ! »
Je le déclare, et tends la main devant moi.
Au bout de ma main, au sol, un vaste cercle magique se dessine, qui se met à pulser d'une lueur rougeoyante, et commence à irradier une lumière aveuglante.
C'est la première fois que je l'utilise depuis mon arrivée dans ce monde, mais les signes d'une activation sans accroc sont là. Je suis confiant : comme prévu, je pourrai régler le problème sans me faire remarquer, et je prononce lentement le nom de la compétence.
« Invocation ! « Démon de la Fournaise » !! »
Un vent chaud souffle depuis le vaste cercle magique, et une unique colonne de flammes s'élance vers le ciel. Du sein de ce pilier de feu qui semble griller le ciel pluvieux, l'ombre d'un corps noir géant scintille, et un rugissement bestial résonne jusqu'à l'extérieur du château.
La colonne de feu s'éteint, et apparaît un démon de cinq bons mètres.
Deux cornes massives, torses, semblables à celles d'un taureau, poussent sur sa tête. Son visage léonin porte une crinière de flammes. Une sorte d'armure d'écailles rougies par le feu recouvre son buste, et il se tient en l'air sur deux jambes hybrides, mi-humaines mi-taurines.
De sa gueule béante sortent des rangées de crocs, et son souffle laisse échapper des flammes.
« !? Ch-chotto, Ark ! C'est quoi celui-là !? »
Devant le phénomène qui se produit sous ses yeux, Arian m'interpelle les yeux écarquillés.
Ce sort de magie est une des compétences de la classe « Invocateur ». La bête invoquée soutient l'invocateur pendant une durée déterminée, selon ses caractéristiques. On peut désigner une cible, mais la bête agit d'elle-même. Pas d'ordres fins possibles, mais pour l'extermination, c'est très efficace.
Le « Démon de la Fournaise » invoqué cette fois est un combattant physique, ses sorts de feu sont tous mono-cible, c'est une bête d'invocation qu'on apprend assez tôt parmi les compétences d'invocation.
Mais comme les capacités de la bête invoquée sont corrigées par la valeur de mana de l'invocateur, on peut l'utiliser sans problème contre des monstres de haut niveau.
Arian n'a sans doute jamais vu cette magie d'invocation ni cette créature, elle insiste pour savoir ce que c'est, mais moi non plus, je ne sais pas comment l'expliquer.
« Mmm, disons une créature appelée d'un autre monde ? »
Tout en donnant cette réponse, je détourne le regard de l'Arian toujours sceptique à mes côtés, et le porte sur l'Hydre qui rampait dans le château.
L'Hydre, face à cet intrus surgi de nulle part, semble sur ses gardes : elle balance ses cinq têtes en faucille et fixe le « Démon de la Fournaise ».
Et comme pour obéir à l'ordre mental que j'ai donné, le « Démon de la Fournaise » rugit à nouveau, disperse des étincelles, dévoile les griffes crochues de ses deux mains et s'élance dans les airs.
Deux têtes dressent leur cou et ouvrent grand la gueule, et comme tout à l'heure, elles crachent un rayon blanc.
Le « Démon de la Fournaise » se glisse sans peine entre les deux rayons blancs qui fauchent le sol en se croisant, s'accroche à l'une des cinq têtes de l'Hydre, et de ses griffes crachant du feu, il la tord pour l'arracher et la jeter au sol.
« Gishaaaaaaaaaa !! »
L'Hydre secoue sa colère, et tente de reculer pour protéger sa tête sectionnée. Mais le « Démon de la Fournaise » ne lui laisse pas de répit : il fonce, saute par-dessus l'Hydre et enlace sa queue unique, épaisse et longue.
Une des têtes de l'Hydre mord le « Démon de la Fournaise », mais ses crocs butent sur les écailles qui cuirassent le buste, sans les percer.
Le « Démon de la Fournaise » ignore la morsure, pousse un rugissement qui tient du cri de guerre, et se met à tourner en serrant la queue. Le corps énorme de l'Hydre se décolle, et comme une bourrasque qui tout balaye, sa rotation s'accélère progressivement.
Tout ce qui l'entoure devient décombres sous les chocs du corps de l'Hydre qu'on balance. Les soldats en fuite se précipitent hors du château.
Dans le jeu, le « Démon de la Fournaise » n'avait pas ce genre d'attaque...
« Ch-chotto ! Celui-là ! Fais quelque chose ! »
« Désolé. Tant que les cinq minutes ne sont pas écoulées, il ne disparaît pas... »
Je ne m'attendais pas à un tel kaiju daikessen. Devant la perspective que les dégâts du « Démon de la Fournaise » dépassent ceux de l'Hydre dans la ville, une voix connue me hèle soudain par-derrière.
« Ark-dono ! Arian-dono ! Vous allez bien !? »
Je me retourne. C'est Chiyome, vêtue d'un habit de ninja.
« Ici, pas de problème. Et toi ? »
« De mon côté non plus. Juste un peu avant, cette Hydre est apparue d'un coin du fort de l'Ouest, a percé la muraille du fort et a pénétré dans le château. Je pensais que ses mouvements devenaient bizarres, mais elle a commencé à détruire le manoir du seigneur et à avancer. »
Après avoir brièvement expliqué la situation, Chiyome marque une pause, et porte son regard vers le « Démon de la Fournaise ».
« Au fait, c'est quoi, cette bête magique enveloppée de flammes ? »
Mais avant que je ne réponde, la situation bouge.
Le « Démon de la Fournaise » lâche la queue de l'Hydre qu'il tenait. Emporté par l'élan de la rotation, le corps énorme de l'Hydre vole comme une blague, percute le haut de la muraille, rebondit comme une balle en caoutchouc, et s'envole hors du château.
Un bruit d'impact retentit depuis l'extérieur, suivi du bruit de quelque chose qui s'effondre et du son d'une cloche de métal battu à tout rompre, tandis qu'un grondement et un énorme nuage de poussière s'élèvent.
Le « Démon de la Fournaise » le poursuit, s'élançant dans les airs hors du château.
Mauvais.
« On poursuit le « Démon de la Fournaise » et l'Hydre ! Accrochez-vous ! »
À ce signal, Chiyome et Arian posent instantanément la main sur mon épaule. Je vérifie, puis porte mon regard sur le haut de la muraille effondrée.
J'active « Pas Dimensionnel » instantanément, et le paysage bascule.
Plus aucun garde sur les remparts. Je regarde du rempart vers la ville : le clocher de l'église de Hilk, qui se dressait juste à côté du château, s'est effondré d'un bloc, éventrant l'entrée principale.
Des décombres de l'église effondrée, trois têtes de l'Hydre se dressent en hurlant, fixant le ciel comme pour menacer. Dans leur ligne de mire, le « Démon de la Fournaise » stationne dans les airs, sa crinière de flammes enflant davantage.
Des bâtiments alentour, des habitants qui ont entendu le vacarme sortent la tête, hurlent et s'enfuient en tous sens.
Le « Démon de la Fournaise » pousse un rugissement particulièrement fort, sa crinière tourbillonne et blanchit d'incandescence, devient une masse de feu qui brille comme une météore, et plonge vers l'Hydre au sol.
L'Hydre, pour contrer, ouvre grand ses trois gueules et tire ses rayons blancs vers la masse de feu qui fonce.
La météore de feu et les rayons blancs s'entrechoquent, génèrent une brume qui masque tout, la vue est totalement bouchée, et avec le choc, une explosion de flammes et une onde de souffle soufflent la brume, faisant monter un pilier de feu.
De son sein, le « Démon de la Fournaise » surgit lentement dans les airs, toise les décombres misérables de l'église effondrée, puis disparaît comme si c'était une illusion.
C'est... une situation passablement grave, non ?
Chiyome et Arian, à mes côtés, observent la scène en silence.
Des décombres de l'ancienne église, une odeur de viande grillée flotte sur le vent. Le vacarme d'à l'instant s'est tu, et le tumulte de la ville se fait distinctement entendre.
« ... Bon, l'Hydre a l'air d'avoir été vaincue. »
« Kyukyun ! »
J'essuie mon front d'un geste et souffle. Sentant que l'agitation retombe, Ponta sort de ma nuque et grimpe sur ma tête.
Arian, qui regardait, attrape Ponta sur ma tête et le serre contre sa poitrine.
« Oui, on va éloigner cet objet dangereux. »
« Kyun ? »
Devant la voix plate d'Arian, Ponta penche la tête et la regarde.
« Et, euh, qu'est-ce qu'on fait maintenant... ? »
Entre Arian qui me toise à demi-paupières et moi qui la regarde en silence, Chiyome s'intercale maladroitement.
Je fixe Arian sans un mot, elle me fixe aussi.
« On rentre à Lalatoïa... »
« On retourne à Lalatoïa... »
Tous deux poussant un long soupir en même temps, nous faisons la même proposition et nos regards se croisent.
À l'avenir, je ferais bien de me retenir d'utiliser la magie d'invocation, songea-t-il en contemplant l'église réduite en tas de gravats, avant de lever les yeux vers le ciel enveloppé dans l'obscurité de la nuit.
La pluie, qui avait redoublé d'intensité depuis le milieu de la nuit, semblait vouloir noyer le tumulte qui ne cessait pas en ville, et son bruit allait en s'amplifiant.