« Peu importe ce que dit Madame quant à ne pas révéler votre identité au-dehors, un carrosse sans armoiries aurait suffi, Madame la duchesse. Je suis certaine que les domestiques chargés des carrosses l'ont fait exprès ! »
« Même dans ce cas, la personne qui leur donne des ordres ne changerait pas. Ce n'est pas parce que j'ai l'air en bons termes avec Amoide qu'ils se plieront en quatre pour moi. »
Amoide et Camilla dominaient tout le monde en tant que maîtres du domaine, mais il existait tout de même une hiérarchie parmi les servantes, les valets et tous ceux qui travaillaient au duché.
Il y avait des gens qui géraient tout le monde et donnaient des instructions aux autres alors qu'ils étaient collègues.
Dans ce manoir, celle qui trônait au sommet était Greta, la servante la plus proche de Camilla, et personne ne pouvait désobéir à Greta parce que ses ordres valaient ceux de Camilla.
Au minimum, Jean avait été engagé de l'extérieur et son domaine était la cuisine indépendante, donc il pouvait agir seul sans avoir à défier l'influence de Greta.
Mais, hors de la cuisine, tout se pliait à la volonté de Greta. C'était un mandat accordé par Camilla elle-même.
Dans toute famille noble, l'influence de la gouvernante en tant que cheffe de la domesticité est quelque peu forte, mais dans le cas du manoir du duché d'Efret, elle l'était particulièrement.
Véritablement, l'autorité de Camilla aurait dû m'échoir, en tant que sa belle-fille, et c'était la pratique courante dans toute maison aristocratique.
Cependant, tant que la duchesse — ou devrais-je dire l'ancienne duchesse, puisque le titre aurait dû me passer — était encore en vie, elle restait aux commandes, reconnue comme la maîtresse de cette famille.
Si c'était un ménage normal, l'ancienne maîtresse aurait dû se retirer de la gestion intérieure du foyer puisque Amoide était le duc, pour laisser la place à l'épouse du nouveau maître. D'ordinaire, l'ancienne matriarche cessait toute activité mondaine, retournait à la campagne et vivait à part.
Quoi qu'il en soit, ce n'était pas le cas pour la maison Efret.
Camilla était toujours la personne la plus puissante du duché parce qu'Amoide était malade, et moi, son épouse, je n'étais qu'une marionnette contrôlée par Camilla. Ce qui signifiait que j'étais au bas de la chaîne alimentaire.
Pas étonnant que les paroles de Greta aient plus de poids que les miennes.
'Pourtant, Camilla a dit qu'elle me laissait la gestion de la santé d'Amoide...'
Même si j'étais encore sous surveillance constante.
« C'est déjà mieux qu'avant, mais pour elles, c'est pareil. Ce n'est pas comme si j'avais mis au monde un héritier. »
Après tout, les servantes sont tenues d'écouter Greta davantage, puisqu'elle est la main droite de Camilla. Ma position dans le duché était exactement comme le carrosse dans lequel je voyageais en ce moment.
« C'est en fait mieux. »
J'appuyai ma tête contre la vitre du carrosse branlant. À chaque fois que nous passions sur du gravier où dépassaient quelques pierres, le carrosse tressautait allègrement.
« Qu'est-ce qui est mieux, Madame la duchesse ? » demanda Rona, penchant la tête vers moi.
'Moins je me fais remarquer, mieux c'est.'
Un carrosse qui tressaute si sincèrement sur une route cahoteuse. Personne ne penserait jamais que la duchesse d'Efret se trouve dans un carrosse comme celui-ci.
C'est aussi pour cela que je n'avais pas révélé ma destination.
Bientôt, le carrosse quitta le cœur de la capitale, mais il me fallut longtemps pour atteindre ma destination.
« Hmm... rien n'a changé ici. »
Contrairement au centre de la Capitale où les boutiques foisonnaient, les rues commerçantes de la périphérie étaient clairsemées.
« Qu'est-ce qui vous amène ici ? »
Comme effrayée, Rona se serra les bras contre elle.
« Si vous voulez faire des achats, ne vaudrait-il pas mieux aller sur le boulevard Ritorre, au centre de la Capitale ? »
« Il y a trop de monde là-bas. »
Le boulevard Ritorre était l'endroit le plus fréquenté de la capitale. Partout où l'on regardait, il y avait des boutiques aux enseignes rutilantes et aux vitrines fastueuses — n'importe qui qui avait de l'argent y faisait ses emplettes.
« Bien sûr, c'est bondé ! C'est réputé pour ses boutiques de mode, ses joailleries et ses pâtisseries... Tout ce que l'Empire a de mieux se trouve dans cette rue. »
Marmonnant ainsi, Rona avait l'air si déçue maintenant qu'elle s'était réjouie à l'idée de faire du shopping. « Mais... qu'est-ce qu'on fait ici... »
Je me contentai de sourire à Rona.
« Il y a quelqu'un que je dois rencontrer. »
Je m'arrêtai devant une pharmacie miteuse.
L'enseigne en bois portait un mortier gravé, avec pour seul texte le mot « Pharmacie ». Le dessin et l'écriture étaient si horribles que je doute que qui que ce soit vienne y faire affaire volontairement.
C'était un endroit où l'on se demandait s'il y avait un vrai pharmacien qui y travaillait.
Toc. Toc.
Deux coups secs sur la vieille porte en bois, puis d'autres encore, personne ne nous accueillant au bout d'un moment.
....
Il n'y eut aucune réponse de l'intérieur. Cependant, ce n'était pas une boutique aux vitres transparentes, donc je ne pouvais pas voir à l'intérieur.
« Rien n'a changé ici », marmonnai-je, m'engouffrant par la porte entrouverte et jetant un coup d'œil.
À l'intérieur, un homme d'âge moyen dormait, la tête ballotant sous le soleil, son ventre assez gros pour déborder de l'accoudoir de sa chaise.
Clang. Clang.
Au son de la clochette au-dessus de la porte de la pharmacie, l'homme se réveilla en sursaut.
« Bienvenue... »
Bondissant de sa chaise, l'homme cessa de paniquer quand il me vit là.
« Comment allez-vous ? » le saluai-je la première.
« Oh, qui voilà ? »
Walter, qui cligna plusieurs des yeux en me fixant, remit ses lunettes qui avaient glissé sur l'arête de son nez. Il était clair qu'il n'en croyait pas ses yeux.
« Selena ? »
Enfin, Walter rayonna. Malgré tout, ses yeux troubles brillaient de larmes et la lumière dans son regard tremblotait.
« Ça fait longtemps. Ça fait un an ? Deux ou trois ans ? »
« Pas encore trois ans. »
« Oui, oui. Peu importe la quantité d'alcool que je bois, je m'en souviens au moins. »
Walter s'approcha de moi, les mains tremblantes.
« On dit que vous avez déménagé. Vous n'avez peut-être plus pu payer vos dettes, alors j'ai cru qu'on vous avait vendue quelque part. »
« C'est une possibilité. »
Je souris largement.
« Vous avez dit que vous alliez bien dans le travail que je vous avais trouvé, quand vous étiez dame de compagnie. Pourtant, vous n'étiez plus inscrite au bureau de placement, et j'ai entendu dire que vous aviez disparu. »
Quand je ne pus plus travailler à la pharmacie, Walter m'avait présentée à une comtesse pour un poste, par pitié pour moi.
Après la mort de la vieille comtesse, j'avais été chargée de raccommoder des vêtements dans une boutique appelée Opium, mais j'avais fini par accepter l'offre de Camilla pour devenir duchesse.
En entrant dans la maison Efret comme nouvelle duchesse, j'avais coupé les ponts avec tout le monde. Évidemment, c'était à cause des exigences de Camilla.
« Il y a une raison pour ça. »
« Mais, vraiment... »
Walter inclina la tête et me détailla de la tête aux pieds. « Vous avez bien meilleure mine qu'avant. »
En examinant mon apparence, ses yeux s'écarquillèrent comme s'il avait réalisé quelque chose. Alors, son humeur s'assombrit et son expression devint triste.
« Selena, qu'est-ce qui vous est arrivé ? »
« ...Pardon ? »
« Où... Êtes-vous une concubine ? Hein ? Ils ont payé vos dettes, alors ils vous utilisent pour votre corps ? »
« Non, ce n'est pas ce genre de chose. »
J'agitai les mains pour le démentir, en riant. Mais, peu après, je cessai de rire.
Parce que ma situation n'était pas si différente de ce que supposait Walter.
Je touchais de l'argent juste pour donner un enfant.
J'avais accepté un tel marché. Quoi qu'on en pense, c'était un contrat dingue.
Si j'avais la chance de remonter le temps et de choisir à nouveau... Ferais-je un choix différent ? Je n'en'étais pas trop sûre. Peu importait la méthode pour régler mes dettes, que ce soit par la boutique ou par Camilla. Le résultat final était le même.
« Selena ? »
Walter m'appela prudemment, car j'étais soudain devenue silencieuse. Pour combler le silence, je ri à nouveau et continuai.
« En fait, on m'a proposé un travail bien payé. »
« Ah bon ? Où ? »
« C'est un secret. »
C'était une clause de son accord avec Camilla — rompre tous les liens avec le monde extérieur une fois devenue duchesse, et que personne, absolument personne, ne vienne à savoir l'existence du contrat, pas même Amoide.
J'avais le droit de voir mes cadets une fois par mois vu nos circonstances, néanmoins, même cela ne durait que quelques heures à chaque fois.
Mes cadets croyaient que je gagnais beaucoup d'argent comme servante.
« On ne dirait pas qu'on vous fait travailler à la chaîne puisque votre visage n'est pas creusé, et les callosités sur vos mains se sont bien adoucies. Aucune nouvelle blessure non plus. »
Walter examina ma main attentivement et dit cela.
C'était un homme vif d'esprit.
Il avait toujours l'air ivre, pourtant, de ses yeux perçants, il observait toujours les gens qui visitaient sa pharmacie. C'est pourquoi il se souvenait non seulement de tous les visages de ses habitués, mais même des gens qui n'étaient venus qu'une seule fois.
« Même si votre visage n'est pas comme ça, vous semblez avoir beaucoup de soucis. Vous ne souffrez pas physiquement, mais même ainsi... »
....
Je détournai le regard de son regard qui me piquait.
« Vous ne pouvez pas tromper mes yeux. Ne me sous-estimez pas sous prétexte que je suis un ivrogne », ricana-t-il.
« Comment avez-vous su ? »
C'était vraiment incroyable.
« L'expression de votre visage, c'est généralement celle des gens qui viennent à ma pharmacie. Comme un égout bouché. »
« Bouché... ? »
« Oui. Comme si vous tombiez malade juste à rester assise sur un problème que vous ne pouvez pas résoudre. »
Walter désigna sa poitrine et fit un bruit de plainte.
« Je ne peux pas soigner une maladie comme ça, même moi. Je n'ai pas le médicament qui guérit la frustration que vous ressentez au cœur. »
La pharmacie de Walter était à l'origine située au cœur de la ville. Cependant, il en avait été dépossédé parce qu'il s'était endetté auprès de la mauvaise personne, et au final, il avait été repoussé jusqu'en périphérie.
Pourtant, ses compétences de pharmacien étaient absolument exceptionnelles, donc il y avait encore pas mal de gens qui fréquentaient régulièrement sa boutique.
Parce que les médicaments qu'il vendait marchaient vraiment.
Parmi eux, beaucoup de femmes venaient pour qu'il traite leur infertilité, que les pilules habituelles prescrites par les médecins ordinaires ne résolvaient pas. L'efficacité de ses remèdes se propagea par le bouche-à-oreille, donc beaucoup de gens venaient ici et assuraient à Walter un revenu modeste.
La femme de Walter détestait sa passion fanatique pour les courses de chevaux. Néanmoins, elle reconnaissait ses talents.
« Bon, vous vous êtes cachée tout ce temps, mais vous êtes venue me chercher, non ? »
Ces yeux perçants, qui ne semblaient être que léthargiques, devinrent clairs à cet instant. Walter avait toujours du flair, donc chaque fois que quelqu'un s'approchait de lui pour un médicament, il devinait vite ce dont il avait besoin.
« Euh, enfin... »
Comme si mes lèvres étaient soudain cousues, j'hésitais. J'étais déjà venue jusqu'ici, mais je n'étais toujours pas sûre de devoir demander un tel service à Walter.