Toc.
Dès que ses doigts emmêlés furent libérés, il retira sa main et la frotta vigoureusement contre l'autre, comme s'il avait touché quelque chose de sale. Il me lançait toujours ce regard dégoûté.
« Dégage. » répéta-t-il. On avait l'impression que s'il avait eu l'énergie de sortir du lit, il m'aurait soulevée pour me jeter par la fenêtre.
Je pris une nouvelle inspiration.
'Cet homme est malade.'
À voir son caractère, il n'avait rien d'un malade, mais je savais très bien qu'il ne feignait pas sa maladie.
Pour l'instant, sa santé passait avant tout. Il ne devait pas s'effondrer de nouveau. Je décidai de l'apaiser calmement.
« Amoide, vous devez garder un repos absolu. Raymond a bien recommandé de ne pas vous causer de choc ni de colère... »
« Tu parles encore ? Dégage. » Ses lèvres, qu'on eût dites peintes, remuèrent pour proférer une fois de plus des paroles dures.
En l'entendant me couper la parole aussi brutalement, je me mordis les lèvres. Oui, c'est ainsi que je vis depuis le début. Je serrai les dents. Ce n'était ni la première ni la deuxième fois qu'on me traitait de la sorte, et pourtant je ne pouvais m'empêcher de me sentir blessée.
« Quels que soient tes efforts, tu n'obtiendras pas de moi ce que tu veux. N'en rêve même pas. »
Mais ces paroles-là étaient un peu trop irritantes.
« Qui vous a dit cela ? »
Je vis ses sourcils tressaillir devant ma repartie abrupte. Il ouvrit grand les yeux et me fixa. J'en connaissais la raison. Je n'avais jamais réagi ainsi auparavant. À bien y réfléchir, je n'avais pas à réprimer l'énergie sombre qui montait dans mon esprit. Ma belle-mère, Camilla, n'était pas là : personne dans cette pièce ne pouvait donc brider ma conduite.
Derrière moi, je sentais la nervosité des servantes. Elles ne m'avaient jamais vue me comporter de cette façon. Moi, Selena, agissant avec l'assurance de l'ancienne duchesse, Camilla.
« Qu'avez-vous dit... ? » Comme frappé de stupeur, il me regarda les yeux écarquillés. Ses yeux d'un bleu profond n'en devinrent que plus visibles.
Je me rappelai soudain les mots de Camilla, disant qu'il était difficile de trouver la bonne couleur pour rendre ces yeux bleus quand on peignait un portrait. Je n'avais jamais su si elle s'en vantait ou si elle s'en plaignait.
« Ce que j'ai dit ? Pourquoi vous mettez-vous en colère à peine réveillé ? Vous devez avoir de l'énergie à revendre. »
« ...... »
Je faisais une chose que je n'avais jamais faite. Je souris avec une satisfaction sincère. À mesure que les coins de ma bouche remontaient, Amoide fronçait les sourcils plus fort encore.
« On m'a dit que tu avais perdu la tête. Es-tu vraiment folle ? »
Oui. Essayez donc de vous mettre à ma place. Vous auriez perdu la tête tout autant que moi.
Comme il me foudroyait du regard, je lui souris avec bienveillance. Cela ne sert à rien de fusiller les gens des yeux comme ça. Vous êtes beau. Quelque expression qu'affiche un homme beau, sa beauté naturelle en ressortira toujours intacte. Avec un visage qui lui aurait rendu la vie si facile, je n'arrivais pas à croire qu'il ne s'en servît que de cette manière. Par pitié, je lui adressai un sourire pitoyable.
« Peut-être. » J'acceptai sans difficulté son accusation de folie.
À ma réponse, le visage d'Amoide se déforma d'une façon un peu plus étrange encore. Enfin, je comprenais. De son point de vue, il était absolument singulier de voir une femme, qui d'ordinaire se recroquevillait comme un escargot sous son regard, se mettre soudain à lui répondre.
Note : la comparaison avec l'escargot renvoie à la façon dont les escargots se rétractent quand on les approche ou qu'on les pique.
Je pouvais en partie comprendre son caractère exécrable. C'est comme le dit le proverbe : un esprit sain dans un corps sain. À vivre avec un corps maladif et à souffrir d'une maladie qui déclenchait des crises inexplicables, son caractère s'était profondément tordu.
Puis, un jour, une femme dont il n'avait jamais vu le visage s'était assise à son côté en disant qu'elle était son épouse. Sa mère le pressait sans cesse d'engendrer un héritier au plus vite, au cas où il mourrait, et son épouse s'efforçait fidèlement d'obéir à l'ordre de sa mère. L'unique raison de son existence était de perpétuer la noble lignée du duché. Comment aurait-il pu endurer cela sans perdre la raison ? À quoi bon une grande fortune, un rang élevé et un statut supérieur ?
Tout à coup, un sentiment de compassion me monta. Je décidai donc d'essayer de me mettre à sa place. Par-dessus tout, rien de bon ne m'arriverait si Amoide mourait bientôt. Il devait vivre longtemps et mourir de sa belle mort quand son heure viendrait, comme une personne normale. Il devait vraiment faire cela... je vous en prie...
« Ne me regarde pas comme ça. » Il fronça de nouveau les sourcils.
« Qu'ai-je fait ? »
« Tu me regardes comme on regarde un chiot malade sur le point de mourir. »
J'étais prise sur le fait. J'avais dû lui adresser un regard éploré sans m'en rendre compte. Je détournai aussitôt les yeux. Recevoir une compassion hâtive blesserait profondément l'orgueil de ce duc maladif et hautain. N'ayant rien d'autre à dire, je roulai des yeux.
Soudain, il prit le médicament dans ma main comme un aigle qui fond sur un poussin.
« Euh... »
Tandis que je restais interdite, Amoide se versa le médicament dans la bouche en un éclair et but l'eau. Il remonta sa manche ample et essuya l'eau qui coulait au coin de ses lèvres.
« C'est très bien. » Je battis des mains comme pour féliciter un enfant de sa conduite.
Amoide, qui observait mon geste, se figea comme une statue, et sa main, qui essuyait l'eau autour de sa bouche, s'arrêta net.
Les servantes se regardèrent elles aussi, comme si elles n'arrivaient pas à comprendre ce qui se passait. L'une d'elles leva prudemment l'index et le fit tourner près de sa tempe.
Quoi qu'il en soit, je le regardai avec un sourire gracieux, et il dit, le visage plein de colère :
« Nous en avons terminé, n'est-ce pas ? »
« Oui. »
« Alors sors d'ici. »
Je me levai sans dire un mot.
« Reposez-vous bien, dans ce cas. » Je m'inclinai devant lui et quittai la pièce sans me retourner. Je sentais son regard obstiné dans mon dos, mais jusqu'au bout, je ne me retournai pas.
Clac.
Dès que la porte se referma, je poussai un long soupir. J'avais le sentiment que la bataille était terminée. J'avais mal à la tête et la tête me tournait.
« Vous allez bien ? » demanda Rona, qui me suivait comme à son habitude.
« Ce n'est pas comme si je n'étais jamais passée par là. » répondis-je avec un haussement d'épaules. Vraiment... ce n'était pas arrivé une fois ou deux. Amoide m'avait toujours traitée ainsi depuis que je l'avais épousé et que j'étais entrée dans cette famille.
J'en avais même la chair de poule, devant une attitude aussi constamment grossière. Il ne montrait pas le moindre désir de me toucher, de me regarder ni de m'approcher... Hein ?
Prise de panique, je m'adossai vivement au mur.
« Est-ce que je sens mauvais ? »
« Pardon ? » Rona ouvrit grand les yeux devant ma question soudaine.
Je ramenai une poignée de cheveux qui tombaient sur mon dos et les sentis. Pourtant, j'aurais pu les sentir autant que je voulais, je ne détectais aucune mauvaise odeur, car je prenais soin de mes cheveux de tout mon cœur.
Cette fois, je levai le bras et le sentis. Les parfums du savon odorant et de l'eau de senteur vaporisée avec modération étaient les seules odeurs que je pouvais déceler. Ce n'était donc pas le problème non plus. La véritable raison, la vraie, c'était qu'il me détestait. Je le savais.
« Monsieur est parfois trop dur. »
« Je n'y peux rien. Si j'étais lui, je ne m'aimerais pas non plus. »
« Mais... » Rona serra le poing, impuissante.
« Tu peux très bien faire semblant de ne rien savoir. Les autres servantes ne font-elles pas de même ? Elles m'appellent “la duchesse porteuse”. »
Note : comme une mère porteuse, chargée de donner un héritier au duc mourant.
« ......... » Aux derniers mots sortis de ma bouche, le visage de Rona pâlit. « Madame la duchesse, je, je, je vous jure......... »
« Je sais. Toi, tu ne l'as jamais fait. À part toi, je suis sûre que tout le monde m'appelle ainsi. »
Ma réponse désinvolte fit pâlir Rona un peu plus encore.
« Je vais bien, laisse-moi. » Je fis un geste nonchalant de la main. Maintenant, cela n'a plus d'importance.
Comme Rona regardait ma main s'agiter devant elle, son expression devint inquiète.
« Oh non, votre main, est-ce qu'elle va bien ? » Rona s'affola à la vue de ma main.
« Ah. »
C'est alors que je vis la main qu'il avait serrée si fort un peu plus tôt. Il l'avait broyée au point que des marques rouges étaient apparues et que je ne la sentais plus. Elle était en outre passablement enflée, et il semblait bien qu'un bleu allait se former sous peu.
« Oui, ça va. » Peut-être qu'un os était cassé quelque part, mais ça va, puisqu'elle bouge encore. « Cela n'a pas d'importance. » Comparé à l'avenir qui m'attendait.
« Madame la duchesse est une épouse tellement dévouée. »
Pincement.
« Et Monsieur n'en sait même rien... »
Pincement.
Chaque fois que Rona parlait, j'avais l'impression qu'on me piquait le cœur, quelque part.
« Malgré tout, j'étais soulagée. Ces deux dernières semaines, Monsieur a été souffrant, et Madame la duchesse semblait elle aussi ailleurs......... » Au bord des larmes, Rona se mordit les lèvres et sa voix devint à peine audible. « Je, je voulais juste......... »
Je laissai échapper un profond soupir en voyant Rona marmonner, le visage empourpré.
« Je comprends... pourquoi ils peuvent me traiter de cette façon. »
'Parce que je le méritais.'
« ...Pardon ? » Ce fut Rona qui s'étonna de mon acceptation si directe.
« J'avais vraiment l'air d'une folle. » Je me remémorai, une par une, toutes les choses que j'avais faites ces deux dernières semaines.