Dès lors qu'il est difficile de cerner la maladie d'Amoide, divers facteurs devaient être pris en compte, ce pour quoi, aussi inoffensives qu'elles puissent sembler, de petites créatures pouvaient aussi représenter un danger pour Amoide.
Mon Dieu.
« C-c'est exact. Même les plus infimes dangers pourraient nuire à la santé de mon mari. J'en suis parfaitement consciente », dis-je en riant pour que mon ton paraisse décontracté, mais je finis par rire bien trop fort.
« Quand je reverrai ce chat, je m'assurerai de ne pas le laisser filer. Il a déjà volé bien trop de poissons coûteux. »
…C'est donc pour ça que le chat sentait le poisson par moments. Hormis la viande que je donnais souvent à Noir, je percevais parfois une odeur de poisson sur lui, et je me demandais d'où il pouvait bien en avoir. Mon Dieu !
« Qu'en ferez-vous quand vous l'aurez attrapé ? » demandai-je à Jean.
« Je n'en sais rien. Je n'ai pas encore réfléchi aussi loin. »
Une image funeste me traversa soudain l'esprit, et je frémis à la simple pensée.
« Sou-soupe de papillon ?! »
Note : On l'appelle « soupe de papillon », bien qu'il s'agisse en réalité d'une soupe préparée en extrayant un concentré à partir de chats. Elle serait censée soigner l'arthrite, etc., mais c'est davantage un remède de grand-mère qu'un plat courant. En tout cas, ça n'est pas prouvé scientifiquement, s'il vous plaît ne faites pas bouillir vos chats ㅠㅠ
« Non, Jean ! Je t'interdis de faire ça ! »
« De quoi ? » demanda Jean, me regardant une fois de plus comme si j'avais poussé une deuxième tête sur mes épaules.
« M-même si ce chat a l'air gras et paresseux, il est vif sur ses pattes… Ce sera dur à attraper, et tu risques de te faire griffer. Un mauvais mouvement et tu pourrais te blesser la main… »
« Oh, ne vous en faites pas, Madame la duchesse. J'attrape des sangliers à mains nues », répondit-il en posant les yeux sur son couteau, qui gisait là, innocent, sur la planche à découper.
…
« Vous ne me croyez pas ? » À mesure que son expression se faisait plus grave, Jean avait l'air prêt à partir chasser le sanglier sur-le-champ.
« Non, non. Je vous crois. » Je jetai un coup d'œil à ses bras, et effectivement, ils étaient faits pour attraper des ours, pas seulement des sangliers. Bien sûr que je le croyais.
« Mais, Madame la duchesse, avez-vous déjà vu ce chat ? »
« Non », répondis-je sur-le-champ. Je ne pouvais pas dire que j'imaginais le ventre de ce chat-là encore quelques instants plus tôt.
« Pourtant, Amoide n'a jamais rien dit au sujet du chat ! Il n'a pas non plus toussé ni rien ! » — c'est ce que j'aurais voulu hurler de toutes mes forces, mais je m'efforçai désespérément de contrôler mon expression devant Jean.
« Vraiment, je crois en vous, Jean. Bien sûr que oui. » Je rassurai à nouveau le grand gaillard. Voir une expression aussi sérieuse sur son visage était passablement déstabilisant. « J'ai aussi hâte de goûter aux plats sains que vous préparerez. »
« Il n'y a pas de place pour l'erreur. Je ne préparerai que le meilleur. »
« …Puis-je savoir à l'avance ce que vous cuisinerez ? » Inquiète, je posai la question seulement pour m'assurer qu'il n'y aurait pas de soupe de chat au menu.
« Oh, d'abord je vais… »
Mais au lieu de le laisser continuer, je ne pus me contenir et hurlai immédiatement : « Soupe de papillon ! La soupe de papillon est formellement interdite ! Ses vertus santé sont un mythe ! »
« Soupe de… quoi ? »
« Ça… c'est… le chat… » Je bredouillai, mais ne pus continuer, alors j'avalai mes mots en silence. Pour m'assurer qu'il n'avait aucune idée derrière la tête, je mis un point d'honneur à prévenir Jean à nouveau.
Cette marmite bouillante me donnait la chair de poule.
« Bref, vous ne pouvez pas faire ça ! Vous ignorez quels effets secondaires vous obtiendriez même si vous pensez que c'est un ingrédient spécial ! » Après tout, ce n'est qu'un mythe que de manger le corps souple d'un chat serait bon pour les articulations ! « Donc cette soupe de papillon, juste ne… »
« Soupe de papillon ? » Jean, toujours perplexe, fronça les sourcils face au nom de ce plat exotique inconnu. Puis, après y avoir réfléchi une fois de plus, ses yeux s'écarquillèrent quand il parla : « Papillon… ? Ah. Pas possible, vous voulez dire un chat ? »
Jean éclata de rire, des vibrations qui secouèrent la pièce entière. Entre deux éclats, il continua : « Qui ferait bouillir un chat pour le servir à son maître ? »
« C-c'est vrai… ? »
« Je vais juste gronder un peu le chat pour m'assurer qu'il ne revienne plus jamais », expliqua-t-il, riant encore à gorge déployée dans cette cuisine souterraine. Saisies par le volume, Rona et moi nous serrâmes l'une contre l'autre dans une étreinte serrée.
Quand Jean finit par se calmer, je formulai quelques demandes supplémentaires.
« Préparez deux portions des repas du duc à partir de maintenant. Apportez-moi la portion en plus. »
Jean sortit un carnet et nota consciencieusement mes instructions.
« Ce que mange mon mari, c'est exactement ce que je mangerai. Apportez des repas faits avec les mêmes ingrédients et la même recette, et… Ah. » Une ampoule s'alluma au-dessus de ma tête. « Bien sûr, je prendrai mes repas avec Amoide dans sa chambre. »
« Ensemble… dites-vous ? » La bouche de Jean resta grande ouverte.
« C'est tout naturel pour un couple de manger ensemble, non ? Et nous sommes très proches ces temps-ci. »
S'il était possible, Jean parut encore plus surpris qu'avant alors que j'insistais sur le « nous ». Sans réfléchir, il marmonna : « Ça doit être vrai si c'est ce que les servantes ne cessent de chuchoter ces jours-ci… »
Alors que sa voix s'éteignait, il se couvrit la bouche d'une main comme s'il réalisait à l'instant ce qu'il venait de dire. Je me contentai de lui adresser un sourire en coin. C'est incroyable comme la rumeur était déjà parvenue jusqu'ici, mais je savais que la grande langue de Rona avait joué un grand rôle dans la vitesse de sa propagation.
« Je comprends, Madame la duchesse, mais alors vous vous retrouverez avec des plats fades puisque je ne les assaisonnerai pas normalement. »
« Je le sais déjà, cependant, ne pensez-vous pas qu'il serait sympa de partager les repas entre un couple comme nous ? » demandai-je, puis j'ajoutai avec une pointe de regret : « Maintenant que j'y pense, je n'ai pas été à la hauteur pour Amoide dernièrement. »
« Madame la duchesse… » Même les traits rudes de Jean étaient capables d'afficher une expression compatissante.
« Bien que je n'aie pas beaucoup de pouvoir, je suis tout de même la maîtresse de ce domaine. D'ailleurs, Jean, cette cuisine n'est-elle pas trop vétuste ? Et son emplacement est bien peu pratique également. » À nouveau, j'endossai l'attitude d'une maîtresse de maison confiante et portai mon éventail à mon visage.
La cuisine, qui n'avait qu'une seule fenêtre, était saturée de fumée et d'épices.
« Vous êtes enfermé dans un endroit pareil à cuisiner avec tant de passion, donc évidemment, vous ne pouvez pas penser à grand-chose d'autre », dis-je, me souvenant de la peur de Rona face au chef alors que nous descendions l'escalier tout à l'heure. C'est pas étonnant que le chef soit toujours sanguin.
« L'environnement façonne la personnalité d'un individu, après tout. »
Exactement comme le précieux maître de cette maison.
« Ce que vous dites est vrai, Madame la duchesse, mais c'est pareil chez les autres nobles pour qui j'ai travaillé. Leurs demeures étaient fastueuses et bien décorées, mais la cuisine serait toujours cachée comme s'il s'agissait d'un endroit honteux à montrer. » Jean dit tout cela d'un air impassible, comme si ce n'était pas grave, mais l'écouter me fit aussi réfléchir.
La nourriture qui sortait de la cuisine était toujours délicieuse, toujours présentée avec soin dans des bols et des assiettes. Quand les plats étaient servis dans la salle à manger, c'était un régal pour les sens chaque fois que la vapeur s'élevait d'un parfum céleste. Et pourtant, si un tel parfum s'infilitrait à travers les murs depuis l'environnement de travail du chef et dans toute la maison, c'était une tout autre affaire.
« Peu importe à quel point une cuisine est entretenue, il est impossible d'empêcher l'odeur mêlée de toutes sortes de plats de s'échapper de la pièce. »
« Néanmoins, Jean, c'est dur pour vous aussi. Si une telle odeur reste confinée à la cuisine seule, elle sera pire, et la chaleur restera toujours enfermée ici également », dis-je en lorgnant la petite fenêtre de cette vaste cuisine. C'est choquant qu'ils n'aient pas une ventilation convenable ici. « J'essaierai de déplacer la cuisine ailleurs. »
« …Pardon ? »
« Elle sera aussi large et aussi ouverte que possible. »
Jean ne put rien répondre. Cette fois, ce fut lui et Rona qui échangèrent des regards ahuris, se demandant sans mots si ce que je disais était possible.
« Alors, ce sera tout pour l'instant. À partir de demain, nous serons entre vos mains, Jean. »
Je levai la main pour faire un signe d'adieu tandis qu'il baissait la tête et s'inclinait avec une expression indescriptible. Sur quoi, Rona et moi quittâmes les lieux.
« Madame la duchesse, vous étiez drôlement cool tout à l'heure ! »
« Moi ? »
Rona s'arrêta net et croisa les bras sur sa poitrine, affichant une grimace hautaine. « "Oubliez-vous qui je suis, Jean ?" » dit-elle, récitant ce que j'avais dit plus tôt.
…
« "J'essaierai de déplacer la cuisine ailleurs." »
…
« "Bien que je n'aie pas beaucoup de pouvoir, je suis tout de même la maîtresse de ce domaine." »
…
« Arrête. »
Les poils de ma nuque se dressaient.
« Ah, arrête donc ! » hurlai-je à nouveau, mais elle continua son one-woman show. Pour noyer le tout, je me contentai de grogner en moi-même en me cachant les oreilles rougies de gêne.
« Bref, vous étiez merveilleuse, Madame la duchesse ! J'étais si frustrée depuis le début parce que vous aviez toujours l'air d'un poussin mouillé, mais… »
« Un poussin… » Sans continuer les mots, j'imaginai de l'eau versée sans cesse sur un pauvre poussin qui avait, d'une manière ou d'une autre, les mêmes yeux que moi.
Oui, c'est ça. C'est exactement comme ça que j'ai vécu jusqu'à présent.
« Alors, à quoi est-ce que je ressemble maintenant ? »
« Hum. Un faucon exceptionnel ? » Rona écarta grand les bras et les agita, faisant semblant d'être l'oiseau qu'elle mentionnait. Elle avait l'air si ridicule que je ris.
« Ça n'a pas l'air très cool, ceci dit. Eh bien, c'est juste pour sur— » Pour survivre, c'est ce que je voulais dire.
« Sur—quoi ? » Rona m'incita à continuer avec ses yeux brillants, mais je me contentai de secouer la tête.
Si je continuais, j'aurais dû dire que c'était juste « pour survivre — parce que je me suis souvenue de ma vie passée, parce que je sais que c'est un monde dans un roman. »
« Pourquoi avez-vous l'air aussi excitée comme ça ? »
« C'est parce que la duchesse semble avoir beaucoup changé. »
« Vraiment ? »
Sans crier gare, toutes les forces qui me restaient s'évanouirent. Il me vint à l'esprit qu'il s'était passé beaucoup de choses différentes en une seule journée : j'avais obtenu la permission de ma belle-mère de superviser la santé de mon mari, j'avais fait une promenade avec Amoide, et…
[ Dorénavant, ne faites rien d'inutile. ]
Je me souvins de ce qu'Amoide avait dit, les yeux plantés dans les miens, les bras enroulés autour de ma taille, la distance entre nous disparaissant lentement —
…
Délicatement, je portai mes deux mains à mes joues. Elles étaient étrangement chaudes.