« Eh bien... enchanté. »
« ! »
Quand la salua, la fillette eut un sursaut et disparut en un clin d'œil derrière le dos de Tena.
« Hein ? »
« Ah, je suis désolée. Cette petite est extrêmement timide. »
Tena s'excusa auprès de , surpris d'être ainsi fui. Derrière elle se cachait Lili, une fillette aux cheveux châtains d'une dizaine d'années.
À l'origine, c'est la petite fille qui avait failli être sacrifiée par le groupe qui vénérait le dieu mauvais ; recueillie par Anri, elle aide aux tâches du ménage comme la petite sœur de Tena.
« Lili, ce monsieur est monsieur . N'aie pas peur, il n'est pas méchant. »
« Méchant... »
eut un sourire contrit en entendant Tena voler à son secours. Il se demandait s'il avait l'air méchant ; il est plutôt de constitution délicate, et n'a pas grand-chose d'effrayant. S'il avait été un colosse tout en muscles, la frayeur aurait été compréhensible.
Rassurée par Tena, Lili sortit timidement le visage et salua d'un petit signe de tête.
« En... enchantée. »
« Oh, oh. On vient de me présenter, mais je suis . Ravi de te connaître. »
« Je suis Lili. »
L'air était encore un peu tendu, mais Tena caressa doucement la tête de Lili, qui avait tant bien que mal mené sa salutation à bien.
« Bon, passons à table. »
Sur ces mots, Tena guida jusqu'à la salle à manger.
« Oh, c'est magnifique ! »
En voyant la table, laissa échapper un cri d'admiration. Un ragoût à la crème, plein de viande et de légumes, servi dans une miche de pain ronde, avec en plus un steak et une salade. Un menu bien meilleur que ce qu'il avait imaginé, à en juger par le niveau de culture et de civilisation de ce monde.
« Il en reste beaucoup, alors reprenez-en sans vous gêner. »
« Ah, merci. »
Un peu heureux, rougit timidement devant le sourire de Tena qui le regardait. C'était inévitable, à la vue de tant de plats quand la faim a dépassé les limites.
« Alors... bon appétit. »
« Bon appétit. »
« Bon appétit. »
« Bon appétit. »
, Tena et Lili suivirent chacun à leur tour l'exemple d'Anri.
« Ouf, merci pour le repas. »
« Vous n'en voulez vraiment plus ? »
« Ah, je ne peux plus rien avaler. J'ai mangé jusqu'à ma limite sans m'en rendre compte, c'était délicieux. »
« Héhé, merci. »
À vrai dire, la quantité que avait engloutie était considérable. En reprenant du steak, du pain et du ragoût, il avait mangé pour deux personnes environ. Il devait avoir faim à ce point-là.
« Je vais préparer le thé d'après-repas. »
« Je vous demande pardon pour tout cela. »
« Mais non, pas du tout. »
De l'autre côté de la table, deux personnes observaient ce manège d'un œil dégoûté. Encore que l'expression de l'une d'elles fût invisible sous son masque.
« ...... »
« ...... »
« Ils ont l'air de bien s'entendre, Lili. »
« C'est vrai, dame Anri. »
Tena ne fait pourtant que montrer son naturel serviable, sans arrière-pensée particulière ; mais quand l'autre est un homme, on n'y peut rien, la nuance change.
« Hum-hum ! »
Au raclement de gorge d'Anri, et Tena se tournèrent vers elle.
« Je compte parler de ton avenir. Tena, va coucher Lili et reviens. »
« Hein ? Mais... »
Tena s'étonna de ces mots. Le dîner avait certes été un peu plus tardif que d'habitude, mais ce n'était pas encore l'heure de dormir.
« Ce n'est rien, fais-le, je te prie. »
« C'est... c'est entendu. »
Anri ayant redemandé, Tena hocha la tête d'un air perplexe.
« Bonne nuit. »
« Oui, bonne nuit. »
« Bonne nuit. »
Anri et rendirent chacun son salut à Lili, qui souhaita bonne nuit avec une petite révérence. Sur ce, Tena et Lili quittèrent la pièce ensemble.
Après avoir attendu que leurs pas ne s'entendent plus, prit la parole.
« ... Il y a des choses que vous ne voulez pas qu'elle entende ? »
posa la question, tant la manœuvre pour les éloigner avait été transparente. Il en avait déduit qu'on avait envoyé Tena coucher Lili pour qu'elle n'entende pas la suite.
Il ne se trompait pas.
« Cette petite est mignonne. »
« Hein ? Euh, vous voulez dire Tena ? Je... je la trouve mignonne, en effet... »
« Cela dit... si vous la touchez, je vous l'arrache. »
« Vous m'arrachez quoi ? »
frissonna devant cette menace d'autant plus inquiétante qu'elle ne précisait rien.
« Comme il est tard, je vous supporterai, mais vous dormirez à part. »
« Vous n'avez donc aucune confiance en moi ! »
en oublia toute politesse et lui donna la réplique.
Cela dit, s'il loge dans le manoir de la Rose Noire, qui n'abrite que des femmes, la précaution se comprend.
« Eh bien, si vous refusez le gîte, nous pouvons aussi nous séparer ici. »
s'inclina donc.
« Bon, mettons que je relève les épreuves de la fameuse lettre : comment devrais-je m'y prendre concrètement, dès demain ? »
« La lettre disait que la première épreuve consistait à "faire reconnaître ta valeur par le roi des démons de ce monde". Je peux vous présenter au roi des démons, mais je crois impossible qu'il reconnaisse votre valeur en l'état. Quant à obtenir cette reconnaissance par la ruse, évitez : vous ne savez pas comment réagirait le dieu mauvais. »
Comme le disait Anri, le d'aujourd'hui ne possède aucun pouvoir digne d'être mentionné, hormis une magie qui se déclenche au hasard. Ses capacités physiques ont beau avoir considérablement augmenté par rapport à son monde d'origine, cela s'arrête là.
ignore la puissance du roi des démons, mais s'il s'agit de savoir si le actuel possède de quoi se faire reconnaître par le roi d'une race, il n'y a rien à répondre sinon non.
« Alors, comment... »
« Je crois que vous n'avez d'autre choix que de vous entraîner. »
« M'entraîner ? Mais ce genre de chose se compte en années... »
L'entraînement, pour , évoque les pompes et la musculation, et il ignore combien de temps il faudrait pour en tirer quelque chose. S'il lui fallait plusieurs décennies avant de rentrer, il n'aurait plus de place où revenir. , lui, voulait réussir les épreuves et rentrer au plus vite.
« Il y a un bon endroit tout près d'ici. »
« Ce serait... le donjon dont vous avez parlé ? »
On lui parlait d'un bon endroit et, se rappelant le récit d'Anri, pensa au donjon en question.
« Oui. Pour un entraînement court en combat réel, c'est aussi plus sûr qu'ailleurs. »
« En effet... Entendu, puisque je n'ai pas de but, j'irai y jeter un œil. Ah, au fait, où réside le roi des démons de ce monde ? »
« Le roi des démons réside sur le territoire de la race des démons. »
« Le territoire de la race des démons, rien que ça... »
Le visage de s'assombrit à l'idée du voyage difficile que ce nom laissait présager.
Anri comprit sa pensée en le voyant prendre cet air sombre, et lui donna un conseil.
« Seul, ce sera effectivement rude. Vous devriez recruter des compagnons dans la ville voisine. »
« Alors, laissez-moi vous accompagner, moi aussi ! »
« Tena ! »
Tena, qui venait de rentrer, s'était invitée d'un coup dans la conversation. Ravi autant que surpris, éleva la voix.
« Il n'en est pas question. »
La demande de Tena fut pourtant rejetée d'un mot par Anri.
« Pour... pourquoi ? »
« Pour rien de particulier ; simplement, il n'y a aucune raison que tu l'accompagnes. »
« Dame Anri, je vous en prie ! Je veux aider monsieur . »
« Vous venez à peine de vous rencontrer. Pourquoi ? »
Anri était déconcertée par l'insistance de Tena.
et Tena ne s'étaient rencontrés que le jour même, ils n'avaient pas passé beaucoup de temps ensemble : aller jusqu'à vouloir l'aider avec tant d'ardeur soulevait des questions.
Elle envisagea bien le coup de foudre, mais l'attitude de Tena ne trahissait aucun sentiment amoureux pour .
« ... Ça, je ne le sais pas non plus, mais en tout cas je ne veux pas laisser monsieur seul. »
Tena répondit après un long silence à la question d'Anri.
Ces sentiments compliqués envers , que Tena elle-même ne s'expliquait pas, venaient de ce qu'elle le superposait inconsciemment à Anri.
Si Tena est devenue la servante d'Anri, c'est par hasard : achetée là où on la vendait comme esclave, mourante de maladie, elle avait été guérie par la compétence Octroi de Bénédiction. La forte impression d'avoir été sauvée alors qu'elle allait mourir s'est enracinée au plus profond de son cœur.
Des cheveux et des yeux noirs, rares dans ce monde, comme Anri ; puis des points communs qui se superposent, comme le fait d'avoir été jeté tout seul d'un autre monde dans celui-ci : Tena sentait qu'elle voulait rendre, en l'aidant, ce qu'Anri lui avait donné jadis. C'est peut-être une compensation qui ne rime à rien, mais les sentiments qu'on a conçus un jour sans le vouloir ne s'effacent pas facilement.
« Quoi qu'il en soit, c'est non : il y a toutes sortes de dangers. »
« Toutes sortes... »
Au regard furtif qu'elle jeta vers en disant ces mots, il était clair qu'il n'était pas seulement question de sécurité physique.
Mais Tena, dans son innocence, n'y vit rien.
« Ce n'est rien. Je sais me servir de la magie des ténèbres, et je ne serai pas un poids pour monsieur ! »
« Un poids, c'est impensable. Le fait d'être arrivé avec Tena m'a sauvé, moi aussi. »
« Cela ne me rassure pas pour autant. »
Devant le refus obstiné d'Anri, Tena baissa les épaules.
Après plusieurs échanges du même ordre, Anri, à demi résignée, finit par poser une condition.
« En ce cas, atteins le dixième niveau du donjon. Si tu y parviens, j'accepterai que tu partes avec lui. »
« En... entendu ! »
Tena hocha vigoureusement la tête, quoiqu'elle eût un peu blêmi devant la condition posée.
Se tournant aussitôt vers , elle lui fit son rapport en lui serrant les deux mains.
« Je ne serai qu'un fardeau pour vous, mais accepteriez-vous de m'emmener ? »
« Ah, vous me sauvez. Bien sûr, je n'ai aucune raison de refuser. Je compte sur vous. »
hocha la tête en rougissant, sensible à la douceur de ces mains sur les siennes.
À ce spectacle, Anri ronchonna quelque chose en les regardant de côté.