« Croyez-vous en Anri-samaaa ? ! »
« OUAA ?! »
Après avoir fini leurs emplettes de bricoles diverses, plantes médicinales comprises, le groupe de Reiji se dirigeait vers le sanctuaire où se trouve l'entrée du donjon quand une voix les interpella soudain de face. Comme c'était abrupt et qu'aucun signe ne l'avait annoncé, Reiji laissa échapper malgré lui un cri d'instinct.
La voix venait d'un jeune homme blond vêtu d'habits de prêtre somptueux et tenant un bâton noir. Il avait beau avoir un visage bien proportionné, sa belle apparence était gâchée par le sourire qui lui mangeait tout le visage tandis qu'il se rapprochait sournoisement.
« Ah, monsieur le Pape. »
« Tiens… Tena-sama, cela faisait longtemps. »
Quand Tena l'interpella et engagea gaiement la conversation, l'homme s'inclina en retour avec déférence. Soit dit en passant, les deux autres, Orlaine et Eligor, prenaient discrètement leurs distances avec l'endroit, à la suite de certains événements.
Pour parler clair… ils avaient pris la fuite.
« Le… le Pape ? »
« Oui, je me nomme Harvin, et je sers ce pays en qualité de Pape. »
Le jeune homme blond se présenta à Reiji comme le Pape de la première génération de la Théarchie sainte d'Anri et s'inclina légèrement.
« Euh… quand vous dites le Pape, c'est bien le sommet de ce pays ? Pourquoi une telle personne se trouve-t-elle ici… »
Ils étaient à l'entrée du sanctuaire, juste à côté de ses portes ouvertes. Même en plaisantant, ce n'est pas un endroit où un chef d'État est censé attendre. Bien entendu, il n'y a aucun mystère et rien d'étrange à ce qu'un Pape se trouve dans un sanctuaire, mais l'image que l'on se fait d'un chef d'État est d'ordinaire plus solennelle et plus altière, et Reiji ne faisait pas exception.
« Mais pour faire du prosélytisme auprès des nouveaux visiteurs, bien sûr. »
« ??? »
Le Pape avait beau le déclarer sans détour, avec une expression pleine d'assurance, Reiji n'en fut que plus perplexe.
Il va de soi qu'on cherche à convertir et à gonfler le nombre de fidèles dans un État religieux ; il n'en reste pas moins inhabituel que le Pape en personne guette les visiteurs à l'entrée.
Le Pape, cependant, ne se souciait guère de l'état dans lequel se trouvait Reiji, et poursuivit.
« Pour les nouveaux visiteurs du sanctuaire, j'ai ceci à vous offrir. »
« Hein ? Ah, oui. Merci… »
Le Pape sortit d'on ne sait où un livre relié de noir et le tendit à Reiji.
Reiji ignorait ce que c'était, mais il fit mine de le prendre en remerciant par réflexe.
À cet instant…
« Surtout pas ! »
« Vous ne devez pas toucher ce livre ! »
« N'y touchez pas ! »
« Kââ ! »
Tena, à côté de lui, mais aussi Orlaine et Eligor, qui étaient censés se tenir à distance, et tant qu'à faire le corbeau sur l'épaule de Tena, s'interposèrent en catastrophe.
« Ha ? Hein ? »
« Holà, tous autant que vous êtes. Pourriez-vous ne pas gêner l'œuvre missionnaire… »
Sous l'effet de la confusion causée par l'attitude menaçante des trois autres, Reiji se figea dans sa posture, la main tendue pour recevoir le livre.
Le Pape, lui, leur adressa ses griefs d'une voix contrariée.
« Anri-sama vous avait pourtant dit d'arrêter de distribuer la sainte écriture aux visiteurs sans discontinuer. Monsieur Reiji, vous serez maudit si vous touchez ce livre ! Et comme la malédiction ne se lève qu'en recopiant le livre pour le transmettre à quelqu'un d'autre, n'y touchez surtout pas, je vous en prie. »
« OUAH ?! »
Tena adressa cet avertissement au Pape, et le même à Reiji dans la foulée.
En l'entendant, Reiji retira précipitamment sa main tendue et recula.
L'écriture noire.
On dit que la Déesse Maléfique Anri l'a rédigée de sa propre main, et que c'est le livre le plus maléfique et le plus maudit du monde. Une malédiction aléatoire se déclenche dès qu'on le prend en main, et l'on ne cesse plus d'être frappé par des malheurs.
Seulement, les infortunes en question sont des broutilles, comme une plaque de calvitie de la taille d'une pièce, ce qui a donné lieu à toutes sortes de spéculations, tant cela contredit la puissance de la malédiction.
Pour lever la malédiction, il faut établir une copie manuscrite de l'écriture et la remettre à quelqu'un d'autre ; et comme la malédiction passe dans la copie, le livre s'est disséminé à travers le monde entier, causant des dégâts dans chaque pays.
« Non, non, je suis désolé. C'était une simple habitude… »
« Le distribuer au point que ce soit devenu une habitude… »
Face au Pape qui s'excusait sans paraître le moins du monde intimidé, Reiji marmonnait, sidéré, en se tenant la tête à deux mains.
« Anri-sama ne vous avait-elle pas déjà ordonné d'y mettre un terme ? »
« Pardonnez-moi cela, je vous prie. »
Le Pape s'inclina bien bas en rangeant le livre saint, devant Tena qui le sermonnait, les poings sur les hanches.
« Kââ ! »
À toutes fins utiles, inutile de faire un rapport puisque Anri avait tout entendu en regardant par les yeux de son familier, sur l'épaule de Tena ; mais lui n'avait aucun moyen de le savoir.
◆ ◆ ◆
« Au fait, qu'est-ce qui vous amène tous aujourd'hui ? »
« Il fait comme si l'échange d'à l'instant n'avait jamais eu lieu… »
Reiji eut des sueurs froides devant le Pape, qui avait changé d'attitude en un clin d'œil.
Il décida en son for intérieur de classer le personnage qu'il avait devant lui parmi ceux dont il faut se méfier.
Du même coup, il comprit très bien pourquoi Orlaine et Eligor avaient pris la fuite pour mettre de la distance entre eux dès l'instant où ce personnage s'était approché.
'Vous auriez pu me prévenir un peu plus tôt.'
Quand les deux autres virent le regard chargé de ce sentiment, ils détournèrent les yeux.
« Après cela, je compte descendre dans le donjon souterrain. »
« Je vois, fort bien. Dans ce cas, par ici, je vous prie. »
Sur ces mots, le Pape les guida et s'enfonça dans les profondeurs du sanctuaire.
D'une manière ou d'une autre, il semblait décidé à les conduire lui-même jusqu'à l'entrée du donjon.
Tena, Orlaine et Eligor connaissaient pourtant l'entrée du donjon, si bien qu'un guide était superflu ; ils arrivèrent néanmoins au bout d'un moment, en suivant son escorte.
« N'empêche, c'est étrange de construire un donjon sous un sanctuaire. »
« Fufu, êtes-vous surpris ? Il y avait déjà un donjon en ce lieu à l'origine, et le sanctuaire a été bâti par-dessus grâce à la puissance divine d'Anri-sama. »
« Ce n'est pas dangereux, un donjon au sous-sol du sanctuaire ? Des monstres pourraient en sortir… »
« Soyez rassuré. Anri-sama a interdit aux monstres du donjon d'en sortir. Ils ne remontent jamais à la surface. »
Le Pape répondait avec entrain à Reiji, qui posait ses questions tout en marchant.
Il semblait heureux de pouvoir seulement évoquer les hauts faits d'Anri, et sa voix en était légère et bondissante.
Ils finirent par arriver, comme prévu, au fin fond du rez-de-chaussée du sanctuaire, devant l'escalier qui menait aux niveaux souterrains.
Reiji frissonna malgré lui, tant une atmosphère de mauvais augure filtrait à travers la grande porte solennelle, pourtant hermétiquement close.
Ayant rencontré la veille Anri, qui n'en fait qu'à sa tête, et n'ayant pas senti de danger malgré l'impression effrayante qu'elle donnait en colère, Reiji se montrait plutôt optimiste au sujet du donjon qu'elle était censée avoir créé. Mais maintenant qu'il était là, il commençait à se dire que cette impression était peut-être une erreur.
Il l'avait pourtant entendue dire qu'il s'agissait du donjon le plus sûr du monde ; l'atmosphère qu'il éprouvait ne le laissait pas croire.
« Voilà, c'est l'entrée du donjon. Par conséquent… »
Le Pape se planta devant la porte et se retourna pour informer le groupe de Reiji.
« Veuillez déposer une pièce d'argent par personne, soit quatre pièces en tout, dans le tronc à offrandes. »
« Haaa ? »
« M-Moi aussi ? »
« … On s'y attendait, hein. »
« … Bon, je le savais. »
Reiji et Tena furent surpris par les paroles du Pape, tandis qu'Orlaine et Eligor marmonnaient, résignés.
Un droit d'entrée a été institué pour le donjon dit « Sanctuaire de la Déesse Maléfique », et il faut une pièce d'argent par personne. Bien entendu, Orlaine et Eligor, qui s'étaient déjà mesurés à ce donjon en tant que challengers, étaient au courant.
Tena le savait naturellement aussi, au sens où elle en avait connaissance, mais elle n'avait pas songé que cela pût s'appliquer à elle, qui réside du côté du donjon.
« Prendre de l'argent à Tena-sama m'est pénible, mais c'est l'ordre strict d'Anri-sama : personne ne doit faire exception… »
« Ouuuh, Anri-samaaa. »
« Kââ ! »
Tena poussa un cri de dépit. Quant à Anri, elle n'avait pas prévu que Tena se lancerait dans le donjon en tant que challengeuse et, si elle avait été présente, elle aurait sans doute levé la règle ; mais c'était sans espoir, puisqu'elle ne l'était pas.
Il n'y avait rien à faire, même en saisissant la situation par les yeux de son familier.
Ayant renoncé, Tena tira quatre pièces d'argent de sa bourse et les jeta dans le tronc à offrandes installé sur le côté.
« Merci de votre fidélité. »
Derrière le Pape qui s'inclinait, la grande porte de l'entrée du donjon s'ouvrit d'elle-même.
Une fois grande ouverte, le Pape s'écarta et dégagea le passage.
« Sur ce, je prierai pour votre fortune des armes.
« Puissiez-vous jouir de la protection divine d'Anri-sama. »
Mot d'un personnage
Le Pape, qui n'en fait qu'à sa tête : « Hmmm, quel dommage. Le prosélytisme a échoué, on dirait… Oh, un nouveau fidèle en puissance. »