L'heure était en plein milieu du dîner. L'étage des restaurants, un paradis gastronomique où des dizaines d'établissements étaient installés comme locataires, était bondé comme on pouvait s'y attendre.
Cet endroit qui prétendait couvrir la cuisine de tout le continent ne proposait pas seulement des plats, mais aussi des restaurants dont l'activité principale était les boissons, ce qu'on appelle des bars.
Mira, revenue à Sentpolly pour discuter de ce qu'il convenait de faire des deux prisonniers liés à Chimera Clauzen, arpentait l'étage des restaurants, envahi par des clients affamés, à la recherche de l'un de ces bars.
« Oh, celui-ci a l'air d'être un izakaya. »
Des échantillons de nourriture exposés dans la vitrine en verre. D'innombrables marques d'alcool alignées. Devant cette façade qui rappelait un célèbre izakaya populaire, Mira en tira cette conclusion et franchit le noren sans hésiter.
« Bienvenue ! Combien de personnes ? »
Un employé accueillit Mira avec une vigueur remarquable, et depuis le fond, comme un écho, les « Bienvenue ! » des autres employés s'élevèrent les uns après les autres.
C'en était vraiment un, d'izakaya familier. Telle fut l'impression de Mira qui, n'étant pas venue en cliente, dit avec une légère gêne :
« Ah, excusez-moi. Je cherche un connaissance, alors est-ce que je peux jeter un œil à l'intérieur ? »
« Oui, faites comme chez vous. »
L'employé répondit avec un sourire radieux, et lui expliqua même que les tables étaient du côté de l'entrée, les tatamis au fond, et lui indiqua le parcours le plus commode pour voir toutes les places.
Mira le remercia pour sa courtoisie et suivit le chemin indiqué pour inspecter la salle.
Tout du long, des salutations énergiques retentissaient de toutes parts. Et tout aussi nombreux, les voix animées des clients emplissaient l'endroit.
C'était l'ambiance qu'on imagine aux mots « izakaya, banquet, avec plaisir ».
« Il n'a pas l'air d'être là. Désolé du dérangement. »
Après avoir fait le tour, Mira adressa ce mot à l'employé de l'entrée et quitta les lieux.
Derrière elle résonna « Revenez nous voir ! », toujours aussi vigoureux.
Reçue ainsi, Mira se mit de meilleure humeur à chercher l'établissement suivant.
Le second bar visité par Mira était moins animé que bruyant.
On se demandait depuis quelle heure ils buvaient, des hommes passablement éméchés stationnaient là.
Mieux valait ne pas se faire accoster. Mira fit savoir au personnel qu'elle cherchait quelqu'un et vérifia la salle en se tenant à distance.
C'était la scène qu'évoquent immédiatement les mots « aventuriers, taverne, ivrognes ».
En y regardant de plus près, une estrade se dressait au fond de la salle, où deux hommes à l'allure rude, apparemment aventuriers, se battaient à mains nues. Apparemment, la politique de la maison était : « Si vous voulez vous battre, faites-le là-bas. »
D'après le personnel, comme des soigneurs étaient permanents et qu'on servait même de l'alcool mélangé à des potions, c'était étonnamment sûr, ça faisait spectacle et ça rapportait.
La carte confirmait l'existence de whiskys « Healing » assez chers. On y utilisait des potions spécialement préparées pour être mélangées à l'alcool.
Mira sourit avec admiration devant ce mode de gestion si typiquement tourné vers les aventuriers, et, constatant l'absence de la personne recherchée, quitta les lieux d'un pas rapide.
Le troisième établissement visité par Mira était un bar à l'atmosphère douce et calme, unifié par un éclairage indirect.
Mira annonça comme précédemment qu'elle cherchait quelqu'un et observa l'intérieur.
Des gens penchés seuls sur leur verre. Des couples blottis à deux. Des hommes qui abordent discrètement une femme. D'autres qui attendent cela. Loin du tumulte, de discrets échanges s'y nouaient.
Un bar d'adultes, qu'on imagine aux mots « adultes, cocktails, "c'est offert par le client là-bas" ».
En chemin, plusieurs personnes adressèrent la parole à Mira, mais elle les refusa poliment en disant qu'elle cherchait quelqu'un. Simplement, le fait qu'il y ait aussi des femmes parmi elles la surprit, et lui donna en même temps l'impression erronée que Fricca n'était peut-être pas si spéciale que ça.
On aurait dit un endroit où hommes et femmes se réunissaient pour une rencontre d'une nuit. Comme on pouvait s'y attendre, la personne recherchée n'y était pas non plus.
Une guerrière au physique solide, visiblement carnassière, fit signe de la main à Mira. Devant ce sourire qui rappelait Fricca et les servantes du château d'Alkite, Mira lui rendit son salut d'un sourire crispé et s'enfuit prestement vers le suivant.
Le quatrième découvert était un restaurant où tous les plats étaient des brochettes frites, avec un intérieur de style japonais.
Tatamis, izakaya, ruelle : l'allure d'un bon petit restaurant caché, imaginable à ces mots. Cela dit, les clients étaient nombreux, donc pas si caché que ça.
Mira informa l'employé, avec l'aisance de l'habitude, qu'elle cherchait quelqu'un, et fit le tour de la salle.
Le bruit de la friture arrivait de la cuisine. Un coup d'œil à la salle révélait des brochettes de viande genre kushikatsu. Quelqu'un croqua dans une épaisse tranche de viande frite, et un « crac » satisfaisant s'en échappa.
Les fruits de mer — crevettes, calmars, coquillages — étaient aussi très abondants, et la carte dépassait la centaine de variétés rien qu'en brochettes. Il y avait même des gâteaux et des glaces en version brochette.
Elle aurait voulu s'asseoir tout de suite. Lutant désespérément contre cette envie, Mira avala ses larmes et détourna les yeux des brochettes.
« Oh ! Tu étais là ! »
Après avoir parcouru environ la moitié de ce quatrième établissement, Mira trouva enfin la personne visée.
« Hé ? Quoi, c'est pas la p'tite Mira ? Si tu parles comme ça, c'est que tu me cherchais ? »
Au fond, à une table, Aaron était attablé, une chope à la main, dévorant une montagne de brochettes.
« Oui, j'ai deux-trois choses à te dire. »
« … Je vois. Bon, ben on retourne à la chambre. »
Mira jeta un regard significatif autour d'elle, et Aaron, comprenant son intention, hocha la tête, vida sa chope d'une traite.
Aaron se leva. Mira fixa la montagne de brochettes.
Aaron demanda à un employé d'emballer le reste, acheta une bouteille de plus, et quitta le restaurant. Direction la chambre où il logeait.
Mira, un large sourire aux lèvres, le suivit.
Cinquième étage du paradis gastronomique. De retour dans la chambre, Mira dégusta les brochettes tout en expliquant la situation à Aaron.
Mira résuma en omettant les détails. Le lien entre le site funéraire de Senki et la Compagnie Melville, l'alchimiste Yohan, les documents sur la pierre de brume noire et la communication pour les transmettre au quartier général.
Le lieu de la vente aux enchères noire découvert pendant l'attente. Isaac de Chimera Clauzen capturé en banlieue, et l'homme de la « Chasse aux corps étrangers ».
Et tout ce qu'Isaac avait révélé sur la réalité du pays nommé Sentpolly.
« Je vois. J'avais l'impression que le pays était impliqué, mais de là à ce que le pays lui-même soit Chimera… »
Il devait s'en douter. Aaron murmura cela avec surprise mais un visage grave, et exposa l'état de l'enquête du côté de Sentpolly.
Pourtant, l'enquête conjointe avec Celo et les siens ne datait que d'un jour et un peu. Naturellement, pas de grosses informations.
Une seule chose : il semblerait qu'il existe plusieurs installations nationales dont même les habitants ignorent l'usage.
« Par précaution, je cherchais leur emplacement, mais après t'avoir écoutée, c'est plutôt celles-là qui semblent être le cœur du problème. Et du coup, la vitesse de développement de ce pays devient compréhensible. »
À l'origine, c'était une falaise aride, inhabitée. En seulement vingt ans, elle est devenue une capitale rivalisant avec les grandes nations. Avec un budget dépassant largement celui d'un grand pays et le sommet de la technologie mondiale, ce n'est pas impossible. De plus, ce monde possède l'Art, une force qui transcende la physique. Selon l'utilisateur, elle offre une sacrée marge de manœuvre.
« Oui, c'est sûr. Si ce paysage grandiose est l'œuvre du pouvoir des esprits, ça s'explique. »
Mais si les hauts responsables du pays sont tous de Chimera Clauzen, la donne change. Plus besoin de sommes colossales ni de mages d'élite. La technique pour manipuler le pouvoir des esprits suffit à tout.
Mira revit en pensée ces falaises magnifiquement terrassées en escaliers. Et en songeant que c'était le pouvoir des esprits, impitoyablement volé, elle baissa les yeux, envahie d'un sentiment indicible.
Cela dit, rien n'était encore confirmé, rien n'était acté.
« Bon, alors reste à décider quoi faire du dirigeant et de l'assassin qui ont parlé. »
Pourtant, Aaron semblait convaincu que c'était la vérité, et ses yeux brillaient d'un esprit combatif.
« Oui, où faut-il les emmener ? »
Dans un bâtiment officiel du pays ou de la Guilde, ils seraient assurément assassinés. Pour l'instant, la planque louée à la Compagnie Eibates de Roseline semblait la meilleure option, proposa Mira. Elle y ajouta ses inquiétudes sur le transport, notamment le caractère voyant de l'Invocation.
« Dans ce cas, la branche de la Ligue Isuzu est le meilleur choix. Ils doivent avoir une salle de détention prévue pour les coups durs. »
« Hé ? Vraiment ? Mais c'était une toute petite bâtisse plate, non ? »
La branche de la Ligue Isuzu. Au sud de la banlieue, un bâtiment ressemblant à une petite maison de plain-pied. Il y avait un sous-sol profond, mais rien qui ressemble à une salle de détention sévère, se souvint Mira.
« Ah, c'est la façade. Je ne m'en suis jamais servi, mais le communicateur est au sous-sol, non ? D'après ce qu'on dit, la salle de détention est cachée encore plus loin. »
« Quoi ? Je n'avais pas du tout remarqué. »
En revoyant la salle de communication, Mira fut surprise et, dans le même temps, ravie qu'un si bon endroit se trouve juste là.
« C'est masqué par une barrière spéciale d'Uzume. Normal que tu n'aies rien vu. »
« Une barrière ? Je vois. »
Les paroles d'Aaron contenaient moins du respect que une sorte de vénération. Il avait dû assister à quelque chose d'extraordinaire. Mira y repensa et acquiesça intérieurement.
Plusieurs arts comprenaient une catégorie « barrière ». Parmi elles, la plus polyvalente, à l'échelle et aux effets les plus grands, était la barrière d'Onmyojutsu. Accessoirement, c'est grâce à cette barrière que le QG de la Ligue Isuzu peut exister au fond d'un lac.
« Puisque c'est décidé, agissons vite. J'y vais pour préparer l'accueil des prisonniers. Toi, p'tite Mira, tu les amènes sans que personne ne te voie, avec ton pouvoir du silence. »
Aaron dit cela prestement, se leva, versa de l'eau dans un verre et la but d'un trait, comme pour se dégriser. Puis il se gifla les joues pour se remobiliser.
« Compris. Vu qu'il s'agit de hauts responsables, ça ferait trop de bruit sinon. »
Arrêter un criminel et l'emmener n'est pas si rare dans ce monde. Mais s'il s'agit de hauts responsables, c'est autre chose. Et avec l'affaire Chimera Clauzen en plus, ce transfert ne devait absolument être vu par personne.
Mira, qui l'avait bien compris, raffermit son expression en envisageant l'usage de la Dissimulation Totale, et se leva en attrapant quelques brochettes. Ventre affamé n'a pas de force.
Même la nuit tombée, les réverbères éclairaient Sentpolly aussi clair que le jour, et la ville bourdonnait comme en plein midi. Un paysage né du sacrifice de nombreux esprits. Maintenant qu'elle le savait, Mira ne pouvait plus le trouver beau ; chevauchant Pégase, elle ferma les paupières comme pour une prière silencieuse.
Songeant que quelqu'un de Chimera Clauzen pourrait chercher les deux hommes, Mira atterrit un peu avant le lieu prévu, surveilla les alentours et retourna à l'endroit où les prisonniers étaient retenus.
« Alors, pas de problème ? »
Mira plongea rapidement dans la zone d'effet du camouflage optique et demanda. Wordsworth répondit qu'un individu suspect était venu, mais n'avait rien remarqué. Et il ajouta : « A-t-on décidé où les emmener ? »
« Oui,やっぱり相談してみるものじゃな。絶好の場所があったわい »
Mira, satisfaite, ordonna au Chevalier Blanc de porter les deux prisonniers ensemble. C'était un peu mieux que le Chevalier Noir, mais ça ressemblait plus à un enlèvement qu'à un transfert.
Cela dit, seulement s'on les voyait. Mira, Wordsworth, et le Chevalier Blanc portant Isaac et l'homme de la Chasse aux corps étrangers, coururent à travers les montagnes nocturnes vers Sentpolly, entièrement invisibles grâce au camouflage optique.
Environ une heure et un peu plus tard, en faisant un large détour, Mira pénétra directement dans le quartier sud, par la périphérie de la ville, là où se trouvait la branche de la Ligue Isuzu.
L'endroit était l'exact opposé du centre-ville : d'un silence pesant. Pas qu'il n'y ait personne : on apercevait çà et là des ouvriers finissant leurs heures sup, des agents de patrouille.
Peu de réverbères, l'obscurité dominait, et les pas résonnaient d'autant plus. Mira et Wordsworth pouvaient encore tromper l'attention. Mais les pas lourds du Chevalier Blanc, dans cette obscurité, auraient eu une présence anormale.
« Environ cinq cents mètres encore. Wordsworth. Combien de temps reste-t-il à la Dissimulation Totale ? »
Le jour où les hauts responsables avaient disparu, on ne devait laisser naître aucune rumeur suspecte : « bruit de pas inconnus dans le quartier sud », « personne louche portant quelque chose ». Mira décida d'utiliser la Dissimulation Totale, dont le temps restant était court.
« Voyons… cinq minutes, au mieux. »
« Bien, ça suffit. »
Il restait de la marge. Mira ordonna son activation et fonça vers la branche de la Ligue Isuzu d'une traite.
Et le prix pour avoir couvert cinq cents mètres en moins d'une minute fut payé intégralement par les deux prisonniers. Secoués violemment, portés n'importe comment sur l'épaule, l'effet allait de soi.
Devant la branche de Sentpolly de la Ligue Isuzu. Mira sortit de l'effet de la Dissimulation Totale et frappa à la porte.
Un léger bruit de clef tourna, et Aaron, venu préparer l'accueil des prisonniers, montra son visage.
« Vraiment invisible. Ou plutôt, je ne sens même pas votre présence. »
Après avoir scruté les alentours, Aaron porta son regard derrière Mira. Ne ressentant absolument pas la présence des deux prisonniers ni de l'esprit, il en resta bouche bée. Et posa la question logique : « Ils sont vraiment là ? »
« C'est impressionnant, hein ? Comme les pas sont voyants, je lui ai demandé de donner le maximum. »
Mira entra dans la branche avec un sourire fier, vérifia que tout le monde était entré, et referma la porte. Puis elle dit « C'est bon » et désactiva la Dissimulation Totale.
« Oh ! C'est incroyable ! »
Soudain apparurent Wordsworth, le Chevalier Blanc, et les deux hommes au visage bleu qu'il portait sur ses épaules.
Même l'instinct aiguisé par l'expérience n'avait pas pu capter leur existence ; pas la moindre présence, pas même un malaise. Aaron en fut stupéfait.
« Je ne sais plus combien de fois la p'tite Mira m'a surpris. »
Devant ce pouvoir au-delà de l'imagination, Aaron poussa un cri du fond du cœur, et rit en même temps comme un gamin.
Aaron, vétéran passé l'âge mûr. Assez fort pour figurer parmi les hauts gradés, et sa volonté d'aller encore plus haut semblait s'enflammer face à une force qu'il ne pouvait même pas comprendre.
« Ce n'est pas mon intention, pourtant. »
Mira haussa les épaules avec un air un peu bête.
Ils passèrent la porte cachée de la branche et descendirent à la salle de communication souterraine.
Intérieur unifié en gris, communicateur noir. Au fond de cette pièce qu'elle connaissait pour y être venue une fois, se trouvait une porte en fer qu'elle n'avait jamais vue.
Aaron, en guide, marcha vers le fond. C'était apparemment la salle de détention secrète.
« Au fait, le courrier express est arrivé. »
La main sur la porte en fer, Aaron se retourna soudain et désigna du regard le coin de la salle de communication. En regardant, on vit un oiseau rouge au姿 et au nom bien connus.
« Oh, je comprends. C'est pour ça que c'était rapide. »
L'oiseau, d'environ un mètre de long. Tout son corps était couvert de plumes d'un vermillon vif. De magnifiques plumes de queue dorées s'en élançaient élancées. Et son visage était d'un bleu transparent, lui donnant une mine fière malgré sa forme d'oiseau.
Son nom : Pi-suke. Un shikigami de haut rang servi par Kagura, neuvième des Sages de l'Onmyojutsu, dont la vitesse de vol dépassait allègrement deux cents kilomètres-heure : Pi-suke, le Suzaku.
Il avait une boîte suspendue au cou par une corde. Dessus, un joli marque de chat et les mots « Courrier express ».
En voyant cela, Mira comprit que c'était bien un courrier express.
« Bon, alors, on s'occupe de celui-là d'abord. »
Voyant Pi-suke attendre sans rien faire, Mira jugea qu'il ne fallait pas le faire attendre plus, et dit à Aaron qu'elle allait livrer le colis en priorité.
« Ah, compris. »
Aaron acquiesça. Mira confia les deux prisonniers à Aaron, et ordonna au Chevalier Blanc d'obéir aux instructions d'Aaron. Le Chevalier Blanc quitta le côté de Mira et se tint prêt à suivre Aaron selon l'ordre.
« Je ne sais pas pourquoi, mais j'ai l'impression d'être un chef de section de l'ordre des chevaliers. »
Aaron, fixant ce seul subordonné blanc, dit cela et, d'humeur visiblement bonne, disparut dans la pièce du fond en emmenant le Chevalier Blanc.
« Bien, Pi-suke. Je te confie ça. »
Outre les documents reçus de Yohan, Mira mit aussi un échantillon de pierre de brume noire dans la boîte que Pi-suke portait au cou. Et elle écrivit en gros sur la boîte : « Matière dangereuse — Interdiction d'ouvrir près des esprits ».
(Puisque c'est l'occasion.)
Une fois tout emballé, il ne restait plus qu'à l'expédier. Mira, songeant à transmettre les développements dramatiques de ces dernières heures, tendit la main vers le communicateur.
« C'est moi. »
Elle décrocha le combiné, la liaison se fit immédiatement. Mira, qui avait bien appris, ne dit rien de superflu, juste ce mot.
« Ah, pépé, enfin ! C'est trop long ! »
La voix d'Uzume, Kagura, résonna dans la salle de communication. En même temps, Mira fit un mouvement de surprise en regardant Pi-suke.
« Je t'ai fait attendre une heure ! »
Une voix qui emplissait toute la salle. Oui, cette voix ne sortait pas du combiné, mais de la bouche de Pi-suke.
« C'est… stupéfiant. »
Pi-suke parlait avec la voix de Kagura. Et loin de son attitude immobile d'il y a peu, il bougeait de façon vivante, presque humaine, un brin comique.
Imitant les gestes de Kagura, Pi-suke posa le bout de son aile ( ? ) sur sa hanche ( ? ) et fixa Mira.
« Qu'est-ce que c'est que ça ? Comment ça marche ? »
Le shikigami Pi-suke émettait la voix de sa maîtresse Kagura et imitait ses mouvements. C'était totalement inédit pour Mira, qui comprit instantanément qu'il s'agissait d'une nouvelle technique.
Mira posa le combiné, s'accroupit face à Pi-suke, et, l'air ravi, l'attrapa, le retourna dans tous les sens, l'observant avec une curiosité insatiable.
« Hé, un peu, arrête d'être brutal. J'ai le tournis »
Pi-suke poussa un cri proche du hurlement, et, dans les bras de Mira, finit par avoir le tournis et devenir mou.
Nouvelle technique, nouveau développement. Kagura (maintenant Pi-suke), se souvenant que Mira n'avait pas d'yeux pour ces choses, parvint à s'extirper de l'étreinte et, les yeux brillants, exigea des explications face à l'insistance de Mira, en soupirant.
Cette technique, dit-il, s'appelait « Synchronisation de conscience ». Elle permettait d'envoyer sa conscience dans un serviteur créé par le mana, principalement pour partager vue et ouïe, et avec l'habitude, on pouvait même synchroniser les mouvements dans une certaine mesure.
Mais même pendant la synchronisation, les sens du lanceur lui-même n'étaient pas coupés. C'est pourquoi, quand Mira avait secoué violemment la cible de synchronisation tout à l'heure, ses propres sensations et celles du corps violemment agité s'étaient mélangées, lui donnant horriblement la nausée.
« Si c'est un serviteur créé par le mana, alors peut-être que les Esprits d'armes peuvent aussi l'utiliser !? »
Après avoir écouté l'explication attentivement, Mira s'exclama avec excitation en se penchant vers Pi-suke.
« Euh. Comme ça a marché pour la Nécromancie, ça pourrait marcher pour les Esprits d'armes aussi. »
Pi-suke, ne supportant pas d'être retourné encore, prit ses distances en disant cela.
Le shikigami est entièrement façonné par le mana du lanceur. Donc n'importe quel shikigami peut être synchronisé. En revanche, les Valkyries, Eisenfald, Wordsworth, etc. de l'Invocation ne font qu'ouvrir une porte avec le mana, ils ne façonnent pas le corps.
Mais l'Invocation d'Esprit d'arme, c'est-à-dire l'invocation d'un esprit artificiel logé dans un objet façonné par la main humaine, construit tout par le mana, comme le shikigami. Et ce fait est une connaissance fondamentale de l'Invocation élucidée par le Sage Dunbalf.
Pour faire simple, l'esprit artificiel n'est que le logiciel, le hardware doit être créé par le mana. Pourquoi l'esprit artificiel est si différent reste encore en recherche.
« Hmm, je vois, je vois. Alors… »
« — Ça, ce sera pour une autre fois. Plus important, pépé ! Tu as appelé pour me dire quelque chose, non ? D'abord ça. »
Kagura, ou plutôt Pi-suke, coupa la parole à Mira comme s'il l'avait prévu.
Mira, toute son attention happée par la nouvelle technique « Synchronisation de conscience », n'avait pas pu aller au bout de « apprends-moi », et elle pinça les lèvres, frustrée. Mais transmettre l'affaire des prisonniers était aussi important. Mira avala ses larmes de sang, renonça à l'obtention immédiate de l'information, et raconta les progrès.
Mira parla de la vente aux enchères noire, de l'opération décidée pour dans sept jours par l'homme à la longue robe, et de la réalité de Sentpolly qu'avait révélée le prisonnier Isaac.
« Et voilà. Maintenant, je vais essayer de tirer des infos de l'autre, celui qui a l'air d'être un assassin. »
Elle conclut ainsi.
« Bravo, pépé ! »
Pi-suke, qui avait écouté en silence, s'écria avec entrain dès la fin. Et, d'humeur visiblement excellente, il tapa l'épaule de Mira à grands coups pour exprimer sa joie.
« Avec moi, c'est un jeu d'enfant. Comme je n'ai appelé que pour le contact, mais que je peux voir, entendre et parler, autant t'emmener directement, non ? »
Mira pensa qu'il serait plus rapide de faire assister Kagura via la Synchronisation de conscience que de refaire un rapport après l'interrogatoire.
« Laisse-moi faire l'interrogatoire. J'arrive tout de suite ! »
Mais Kagura, enfin Pi-suke, laissa ces mots et s'arrêta net, comme si son âme était partie.
« Tout de suite ? Qu'est-ce que tu veux dire ? Tu étais là, non ? »
Mira s'adressa à Pi-suke immobile. Sans réaction, contrairement à tout à l'heure, elle penchait la tête.
Peut-être avait-il coupé la Synchronisation. Mais s'il devait assister, il valait mieux qu'il reste. Tout en pensant cela, Mira vérifia en soulevant Pi-suke, le secouant, lui parlant à l'oreille ( ? ).
« Hé, ça va ? Réponds-moi. »
Qu'elle le secoue violemment ou le brandisse à l'envers, Pi-suke ne réagissait pas. Mira jugea qu'il avait bien coupé la synchronisation. Et elle réfléchit au sens de ses derniers mots : « J'arrive tout de suite ».
À cet instant, Pi-suke, toujours dans les mains de Mira, se mit à briller, et l'instant d'après, sa silhouette disparut pour laisser place à Kagura elle-même.
« Quoi !? »
« Euh ? »
Kagura apparut soudain au-dessus de la tête de Mira. Et dans la même position que Pi-suke, c'est-à-dire la tête en bas.
Le résultat allait de soi. Mira n'avait pas la force de soutenir une personne, et Kagura chuta tout droit. Naturellement, Mira en dessous n'en sortit pas indemne ; elles s'entrechoquèrent et s'effondrèrent en s'emmêlant.
« Ita… itaï. Pourquoi le plafond est en bas… »
« Quoi, bon sang. Qu'est-ce qui se passe… »
Mira et Kagura, étalées au sol. C'était le pur fruit du hasard.
Kagura qui coupa la synchronisation sans explication, Pi-suke incroyablement léger pour sa taille, que Mira tenait à l'envers. La combinaison de ces éléments produisit un événement digne d'un manga, le fameux « Lucky Skebe ». Une seule différence : les deux protagonistes étaient des filles ( ? ).
« Hé, p'tite Mira. J'ai entendu un grand bruit, tu vas… b… »
Les deux qui s'étaient effondrées bruyamment. Le bruit et la vibration avaient dû passer, car Aaron accourut vérifier, et resta sans voix devant la scène.
Mira dos au sol, Kagura chevauchant Mira. Toutes deux la tête en bas, dans une posture où elles s'exposaient mutuellement.
Rouge et blanc. À première vue, l'habit de Kagura ressemblait à une tenue de miko. Mais d'énormes arrangements y avaient été ajoutés, et un chihaya orné de motifs de chats et de coussinets y était drapé. Et bien sûr, le hakama rouge pur avait été remplacé par une jupe jusqu'aux genoux. Une tenue qui n'aurait pas déparé dans la catégorie « magical girl ».
« Ah, Aaron-san ? Bonsoir. »
Légèrement sonnée, ayant heurté la tête, Kagura sortit son visage entre les jambes de Mira, pressa son front et se tourna vers Aaron avec un air un peu absent.
« Les salutations, après… »
Mira, qui était en dessous et s'était cogné les fesses, montra son visage depuis sous la jupe de Kagura, et remua en lui disant de dégager vite.
« Ah… heu… quoi… pourquoi Uzume est là ? »
Aaron réfléchit un court instant, ignora complètement la situation des deux, et ne releva que le point : pourquoi Kagura, aka Uzume, cheffe de la Ligue Isuzu, se trouvait ici.
« C'est ça. Je suis venue pour l'interrogatoire. »
« C'est ça. Moi, je me suis fait embarquer et c'est comme ça que je me suis retrouvée comme ça. Vraiment, quel ennui. »
Mira et Uzume se relevèrent comme si de rien n'était. Uzume expliqua qu'elle était venue interroger directement les prisonniers, et avait utilisé un Onmyojutsu spécial pour échanger sa place avec Pi-suke. Puis Mira expliqua qu'ayant porté Pi-suke, elle s'était fait écraser par Uzume qui avait surgi à sa place.
« Une telle technique existe… Impressionnante, Uzume. Alors c'est réglé, les préparations sont finies, commence l'interrogatoire. »
Sans écouter les justifications, Aaron fit demi-tour et retourna vers la porte en fer en les pressant.
« Mais pépé, ce string est trop flashy, non ? »
« Toi-même, un imprimé chat dans le dos, t'as quel âge ? »
Une fois Aaron parti, elles se lancèrent ces piques en se dévisageant. Mais ça ne dura pas. Dès qu'Uzume lâcha « Perverse », Mira n'eut plus rien à répondre et ne put que baisser la tête, défaite.