Sans raison apparente, la fièvre monta d'un coup. La sueur ruisselait sur tout mon corps, me laissant une sensation de collant. Ma gorge brûlait comme si j'avais avalé une boule de feu. Des souffles chauds s'échappaient de mes lèvres entrouvertes. Je voulais boire de l'eau fraîche.
Mais tout ce qui sortit fut un râle bestial, si bien que je ne pus même pas formuler une demande correcte. J'aurais voulu que quelqu'un me pose une serviette fraîche sur le front…
Mes yeux à peine ouverts étaient voilés, comme recouverts de brume, m'empêchant de distinguer le décor. Je savais seulement que j'étais allongée dans un lit, d'après la douceur contre mon dos.
Où suis‑je ? Une chambre d'hôtes dans le palais de Chatou ? J'aimerais que ce soit ma chambre au manoir.
Marie aurait vite changé la serviette fraîche, essuyé mon corps, m'aurait aidée à m'asseoir et m'aurait donné de l'eau fraîche à boire.
J'ai mal. Je levai ma main tremblante et la plaquai sur ma poitrine. Mon souffle était court, je m'étouffais. Quelque chose d'énorme semblait m'écraser le thorax. J'arrivai à peine à ouvrir les yeux. J'aperçus de pures jambes blanches. Elles se balançaient d'avant en arrière.
Je remontai le regard le long des jambes. Une robe blanche volantée, une épaule fine familière, un cou, un visage apparurent. Les cheveux bruns couverts de poussière avaient perdu leur vitalité, ils n'étaient plus que secs et rêches.
Ah, je connais cette personne. La femme à l'expression retorse, mélange complexe de désespoir et d'excitation, n'est autre que « moi ».
En un instant, le décor environnant devint net. C'est ce jour‑là. Je le compris instinctivement. De longs cheveux dénoués, une robe blanche sans ornements. Une femme se tient précirement sur la rambarde de la terrasse.
— Roena, je te déteste.
Un instant, j'eus l'impression que nos regards se croisèrent. « Moi » esquissai un sourire déformé et me laissai basculer en arrière. Non, pas m'allonger. Tomber. Je tendis la main et saisis l'ourlet volanté de la jupe. Mais il n'y avait rien à attraper.
Je bondis hors du lit et roulai sur le sol. Je rampai sur les mains et les genoux vers la terrasse.
Je posai les mains sur la rambarde et me redressai, serrant les dents. Je me penchai en avant, comme sur le point de m'effondrer, le corps tremblant, et regardai en contrebas, au‑delà de la terrasse.
« Ah !! »
Il y avait « moi ». Mon cadavre gisait dans un état atroce, membres brisés, crâne défoncé. Je ne pus réprimer une nausée soudaine et eus des haut‑le‑cœur.
Beurk. Seule de la salive coula, sans que rien ne remonte. Je vomis tout comme pour vider mes entrailles.
Au même moment, je poussai un cri profond, bestial. Mes joues se mouillèrent. Mes jambes affaiblies ne purent plus me porter. D'une main sur la rambarde, je m'affalai et m'assis.
C'était donc ça, l'aspect que j'avais. Si horriblement broyée, brisée.
Puisque c'était un choix de mon plein gré, je ne ressentis ni tristesse ni misère. Juste de la nausée. Un pur dégoût d'avoir vu quelque chose de sale.
Après tout, combien de gens au monde peuvent contempler leur propre cadavre intact ? C'était la peur née de ce constat.
La sensation glacée, flottante, que je n'avais pas éprouvée sur le moment, tant j'étais pleine d'entêtement et de malice, me remonta aux orteils. Tout mon corps tremblait de la peur de tomber et de mourir à tout instant.
C'était encore pire parce que je ne pouvais pas être sûre d'être vivante, maintenant.
Puis il y eut une main qui m'enlaça. Le large torse que je sentis derrière ma tête était assez chaud pour m'apaiser.
Je ne savais pas qui c'était, à cause des larmes et de la fièvre qui me consumait la tête, mais, étrangement, je ne me méfiais pas de cet inconnu.
— Je croyais que tu faisais une crise pour l'éviter, mais tu es vraiment malade.
Des sanglots étouffés me secouaient comme des hoquets. Mes épaules, soulevées par le chagrin, ne semblaient plus m'appartenir.
— Merdre, je ne sais pas consoler les gens. Pourquoi l'a‑t‑on laissée comme ça ? Il n'y a pas une seule personne pour s'occuper d'elle. C'est ainsi qu'on traite un jouet chéri ?
Maintenant, même mes bourdonnent. On avait l'impression que quelqu'un me parlait, mais je ne comprenais rien. Seuls mes sens restaient violemment vifs, me faisant sentir que celui qui me tenait était un « homme ».
Une grande main caressait doucement mon dos, comme pour me réconforter. J'attrapai le poignet qui devait être le sien et, en tâtant, je parlai.
« Plus, encore… »
Caresse‑moi encore. Pour que je continue à ressentir cette douceur.
Je dois être vivante, à présent. C'est pour ça que je sens ce contact tendre.
Mais pourquoi ne vois‑je et n'entends‑je rien ? Serait‑ce que le cadavre d'à l'instant est le « moi » actuel ? Alors qu'est‑ce que je fais ici ?
— Je pensais que tu viendrais toi aussi puisque cette garce est apparue au Bal masqué, mais si longtemps que je t'aie cherchée, je ne t'ai pas trouvée. Je ne savais pas que tu souffrais seule dans un endroit pareil. Qu'est‑ce qui te fait si mal pour que tu te blottisses si docilement dans mes bras ? Hein ? Kerula ? Où est le regard qui me craint et pourquoi montres‑tu une apparence si faible ?
Soudain, ma gorge s'assécha. Je dis à celui qui me tenait, comme pour supplier.
« De l'eau. J'ai soif… »
— Hein ? Tu es vraiment quelque chose. Tu crois que je suis ton serviteur ?
Une sensation étrange me traversa soudain. J'eus l'impression que mes pieds flottaient dans les airs. Ah, est‑ce que je tombe ? Vais‑je tomber et mourir encore ? Non. Je ne peux pas !! Qu'ai‑je fait jusqu'ici ? Pas encore. Je ne peux pas faire ça !!.
— Chut. C'est pas effrayant. Chut. Calme‑toi. Non, qu'est‑ce que tu vas faire si tu as si peur rien qu'en étant soulevée ? Merdre, c'est pas un dressage, devoir marcher accroupi. Argh.
Mon corps se balançait. C'était un balancement agréable, comme dans un berceau.
Mais est‑ce mon imagination si l'air chaud qui me souffle au visage ressemble à une respiration rauque ? Pour une raison quelconque, j'ai l'impression d'avoir encore plus chaud, alors j'ouvris la bouche et parlai à nouveau. Ou étais‑je en train de geindre ? En fait, je ne sais même pas ce que j'ai dit moi‑même.
« De l'eau, de l'eau… »
— Sois pas pressée. Qu'est‑ce que je fous, à essayer d'enlever la jupe d'une fille qui me plaît… Haa, j'ai compris, alors arrête de quémander. T'es pas une gamine.
Au bout d'un moment, quelque chose de froid et de lisse s'approcha de mes lèvres. Ce qui en coula fut l'eau que j'avais si ardemment désirée.
J'essayai de bouger ma pomme d'Adam pour l'avaler, mais très peu d'eau fut déglutie par rapport à ce qui s'écoulait. J'eus l'impression que mon menton et mon cou étaient mouillés. J'en eus tant de pitié que je sortis la langue et lechai mes lèvres. La soif inassouvie était trop profonde à supporter. Je veux boire encore. Encore, encore.
Comme s'il comprenait mon cœur, de l'eau coula de nouveau dans ma bouche. Mais la quantité qui entrait était encore trop faible. Non. Ça ne suffit pas. Je clignotai difficilement des yeux pleins de larmes et m'efforçai de lever la main.
« La coupe, où est la coupe ? Laisse‑moi boire plus d'eau. Pour que je puisse sentir que je suis vivante. »
Quelque chose s'enfonça dans ma bouche. Je le touchai avec la langue. C'est un doigt. Un long doigt d'homme, rugueux. Deux doigts entrouvraient ma bouche. Très lentement. Je bougeai lentement les lèvres en même temps.
— Oui, ouvre la bouche lentement comme ça. Tu fais très bien.
Quelque chose de doux écrasa mes lèvres, et en même temps de l'eau froide y afflua. Non, c'était froid et chaud à la fois.
Quelque chose de gros, de chaud et d'humide balaya lentement l'intérieur de mes lèvres, empêchant l'eau de s'écouler.
J'avalai l'eau, poursuivant le mouvement de cette chair chaude. Ah, c'est sucré. C'est si sucré que je me sens bien.
— Oh. Voilà que tu souris radieusement. Jeune dame innocente. Tu sais même pas avec quoi tu bois l'eau et tu es si contente ? Je croyais que tu étais une belle biche, mais tu es aussi comme une chatte rusée à la langue fourbe, ou une renarde effrontée qui pose impudemment la main sur le corps royal, alors je ne sais pas quelle est ta vraie identité. Mais pourquoi pleures‑tu si tristement ?
La chaleur qui touche ma joue est si chaude. Les larmes revinrent. Ah, je suis vivante. Je suis sûre d'être vivante. Si c'est cette chaleur, alors je dois être vivante. Alors je saisis sa main et frotai ma joue contre elle.
Si je n'étais pas revenue, aurais‑je osé craindre la mort ? Voir le visage brisé de Roena suffisait à rendre le suicide valable.
Mais pour une raison quelconque, je suis revenue. J'ai eu une chance. Quelqu'un, diable ou dieu, a rendu l'imbécile Sissae.
Alors j'ai couru partout pour faire ce que je n'avais pas pu faire avant. J'ai décidé de me déchaîner librement, sans même songer à me ranger. Jusqu'à ce que je voie la rambarde de la terrasse, et ce qu'il y avait en dessous, j'étais assez confiante.
Mais et si ce n'était qu'un rêve fugace que j'avais fait avant de mourir ? Et si un diable cherchant à se moquer de ma mort ourdissait de prendre mon âme en m'offrant un instant de douceur ? Alors dois‑je tout lâcher ?
Voilà ma peur. Cette peur était encore plus grande que la « mort » gravée dans mon corps. L'espoir est si cruel qu'il vaudrait mieux ne pas l'avoir si on ne peut pas l'avoir.
Savoir qu'il n'y a que le désespoir et l'abandon valait mieux qu'errer dans un labyrinthe, à chercher un « espoir » caché au plus profond.
Alors n'appelez pas ça « espoir ». Appelez‑ça « désespoir ». Comme ça je pourrai me relever en souriant. Je pourrai avoir la certitude que c'est la réalité.
— Tu es probablement la première femme à échapper à mon emprise. Sache que c'est un honneur. Non, je ne sais pas si tu t'en souviendras même quand tu te réveilleras. Ha.
Quelqu'un touche mon lobe d'oreille. Bientôt, une sensation lourde se fait sentir. Qu'est‑ce que c'est ? Il y a aussi une main qui caresse mes cheveux avec soin. La sensation de mes cheveux qu'on soulève est étrangement vivide. Le souffle qui effleure mon front est aussi étonnamment sensuel.
— Je te laisse tranquille cette fois. Tu ne pourras plus t'enfuir comme la dernière fois.
Qui est‑ce, pourquoi pars‑tu ? Reste à mes côtés jusqu'à ce que je me réveille. Aide‑moi à être sûre que c'est la réalité.
Mais il n'y avait plus rien à saisir. Je tendis plusieurs fois la main dans le vide avant de la laisser retomber. J'eus l'impression de pleurer à nouveau à cause d'un sentiment de perte inconnu. Mais mes glandes lacrymales étaient sèches, et mes yeux secs ne faisaient que me piquer.
Après cela, un sommeil accablant vint le premier. Mon corps épuisé tente de composer avec le sommeil. Pourrai‑je me réveiller encore ? me demandai‑je, cachant mes yeux purulents sous le dos de ma main.
S'il vous plaît, quand j'ouvrirai les yeux, j'espère voir les choses que je connais.
Mais l'esprit déjà vacillant m'empêchait de faire quoi que ce soit. Je laissai simplement aller ma conscience comme on tombe dans l'abîme.
« Ah… Mademoiselle ? »
Une voix chuchota doucement. Surprise par la sensation de froid sur mon front, j'ouvris doucement les yeux. Un visage familier se dessine dans ma vision floue.
« Marie ? »
La voix qui sortit était complètement rauque.
« Où suis‑je… ? »
Je demandai d'une voix lente. Marie essuyait doucement mon visage avec un linge humide. Elle me répondit d'un ton inquiet.
« C'est le manoir. La chambre de Mademoiselle. Vous êtes arrivée ce matin. »
C'est bizarre. Je suis allée au Bal masqué, c'est certain, et je n'ai pas remonté dans la calèche pour retourner au palais.
Mais un manoir ? Ma chambre ? Quelque chose d'inconnu était en train de se passer.