Quoi qu'il en soit, comment refuser sans l'offenser ? Avec une extrême prudence, pour ne pas la contrarier. Après un instant de réflexion, je décidai de conserver l'innocence que j'avais affichée un peu plus tôt.
« Je n'aime pas Votre Majesté. »
« C'est une chose de conte de fées. N'es-tu pas tentée par ce que je possède ? Tout le monde te regardera avec respect. Cela ne t'attire pas ? »
« Mais il n'y a pas d'amour. »
Je faillis me mordre la langue en prononçant le mot amour, mais je parvins tout juste à le retenir.
Marie éclata de nouveau d'un grand rire, comme si ma réponse l'amusait prodigieusement. C'était une moquerie de ma part d'avoir évoqué l'« amour » et une condamnation de l'innocence.
« Oh, l'amour… Ô pauvre petite Sissae. Le sais-tu ? Une vraie femme ne prononce pas de tels mots. »
« Mais Marie, cela ne signifie pas qu'il faille gagner les faveurs de quelqu'un pour qui l'on n'éprouve rien. »
« Même si un pouvoir inimaginable et de magnifiques joyaux deviennent tiens ? »
« Je t'en prie, Marie, ne brise pas mes chimères. Je ne suis pas différente des autres filles. Je rêve d'un petit avenir auprès d'un merveilleux chevalier qui m'aime. »
« Pfft, avec de si séduisants yeux et un corps si voluptueux ? Oh, je crois que je commence à comprendre. Ce que je peux t'offrir, Sissae, n'est pas un si mince plaisir. J'ai failli passer à côté de quelqu'un qui me plaît. »
Ses doigts relevèrent mon menton. Des yeux de chatte, rusés, se rapprochaient de moi. Nos visages étaient si proches que je sentais son souffle, qui communiquait un étrange tremblement. Marie était au-dessus de moi, comme prête à bondir.
« Rien n'est plus jouissif que de faire d'une chère amie une véritable femme. Je veux t'épanouir comme une fleur. Alors, accorde-le-moi. Dis que tu me confies tout. Dis que tu me fais confiance. »
« Si je fais cela ? Non, je te fais confiance. »
À mes mots, Marie dit « menteuse » et m'effleura la joue d'un baiser léger. Ce ne fut qu'une brève touche, mais Marie arbora une expression béate, comme si elle venait de goûter quelque chose de doux, et laissa échapper un rire satisfait.
Lire la méfiance cachée dans ma réponse devait être d'une facilité déconcertante pour elle. C'est ainsi qu'elle pouvait mener une vie de cour paisible, tout en faisant l'idiote, au milieu de toutes sortes d'intrigues.
Et qu'en était-il de l'audace de railler l'Impératrice ? Feindre la sottise et fourrer son nez dans les affaires du palais était peut-être un masque pour se protéger.
Combien de personnes ici peuvent affirmer en toute confiance qu'elles connaissent la putain de l'Empereur ? Non, en existe-t-il seulement une ?
Il n'était pas déraisonnable de penser que même l'Empereur ignorerait quel genre de femme est Madame de Chatou.
« Allève-toi, à présent. Je vais te présenter mes chiens, ma chère. »
Des chiens ? Je ne l'avais jamais entendue dire qu'elle en élevait ?
Même avant mon retour, Marie n'avait manifesté aucun intérêt pour les petits animaux, chats ou chiens, que les autres dames nobles possédaient. Je clignai donc des yeux et lui reposai la question, devant l'incohérence de ses paroles.
« Quels genres de chiens ? »
Marie dessina une large courbe sur son visage et offrit un sourire étrange. C'était une attitude vraie, proche de la raillerie, qui me permit d'entrevoir sa nature cachée.
Elle dit, d'un air assuré, comme si elle était certaine de pouvoir me rendre heureuse cette fois.
« Tu le sauras en les voyant. Et tu comprendras pourquoi j'ai dit que je te présenterais des chiens. »
On dit que le premier et le second sont différents. C'est un mot qui peut varier selon l'écart que l'on place entre les deux, au-delà du concept de nombre.
Du moins pour moi, la différence entre le premier et le second se ressentait clairement. C'était une différence et une faveur très fermes, qui soulevaient la jalousie de tous.
Lors de ma première visite chez Marie, nous avions clairement fixé une heure. Mais maintenant que j'étais revenue la voir, je réalisai que je pouvais passer la journée entière avec elle.
Cela signifiait que même si je dormais dans la chambre que Marie mettait à ma disposition, personne n'aurait rien à dire. Puisqu'il y avait tout le temps nécessaire, il était naturel de voir les « chiens » dont elle se vantait.
Marie désigna les femmes assises autour de la table à thé, feignant l'élégance, et me fixa d'un air fier.
Dès l'apparition de Marie, elles se levèrent réflexivement et cherchèrent à lui plaire. Tout comme des « chiens » gémissant pour obtenir la faveur de leur maître.
Oui, comme elle l'avait dit, je pus constater qu'elles étaient des « chiens » dès que je les vis.
Marie avait avec elle quelques chiens mal élevés, capables de la mordre à tout moment si elle ne les nourrissait pas, comme si elle avait mauvais goût en matière d'animaux de compagnie.
Je m'approchai de la table, où elles étaient pleines de méfiance à l'apparition d'une nouvelle venue nommée moi, et chuchotai à Marie.
« Elles sont d'une impolitesse remarquable. »
Ne pas même reconnaître l'amie de leur maître. Marie sourit en réponse à mes mots ajoutés.
« C'est pour ça qu'il est amusant de tirer sur leur laisse. »
Marie, non, Madame de Chatou me leur présenta comme une fille de la famille Bischwartz. Il n'y eut aucune autre présentation, comme amie ou quoi que ce soit. Ses paroles étaient simples, et il semblait qu'elle cherchait à tracer une ligne entre elle et moi.
Les femmes se présentèrent avec des visages radieux à l'introduction de Marie. J'écoutai leurs noms et me demandai si elles avaient été auprès de Madame de Chatou par le passé, mais je ne pus en tirer de conclusion.
Cependant, en voyant leurs robes tape-à-l'œil, bardées de joyaux, j'eus l'impression de revoir mon moi d'autrefois, si empêtrée dans la vanité qu'elle ne distinguait plus le bien du mal.
Quoi qu'il en soit, ces chiens étaient d'excellentes médisantes. Elles disséquaient méticuleusement les nouveaux joyaux, les robes et les coiffures à la mode, et se plaignaient des servantes qui les servaient. Puis elles se mirent à ébruiter des rumeurs secrètes qui couraient dans le monde et à les tourner en ridicule.
Je m'assis à côté de Marie et écoutai ce qu'elles disaient. Mais la plupart me sembla d'un niveau qu'on ne saurait entendre.
Les talents de conversation de ces chiens étaient trop pauvres au regard des échanges que j'avais au manoir Dibenzel. Leurs propos étaient pleins de jalousie, et il y avait plus d'accusations frisant la certitude que d'inférences plausibles, si bien qu'il y avait maintes fictions à filtrer.
S'il y avait quelque chose de meilleur dans leur conversation que chez les jeunes filles du manoir Dibenzel, c'était qu'il y avait toujours, au bout de leurs phrases, une flatterie adressée à Marie. N'est-ce pas là un exemple parfait de flagorneuse accomplie ?
Marie se délectait de toutes les flatteries qui pleuvaient sur elle. Elle avait l'air satisfaite en regardant les chiens se quereller et geindre. Comme si elle résolvait ainsi son complexe d'infériorité né de ses origines.
Quoi qu'il en soit, ces bavardes parleront de moi avec une passion certaine quand elles retourneront dans le monde. Dois-je y voir une perte ou un gain ? Je ne saurais dire.
Le thé dura une heure. Je dus faire preuve de beaucoup de patience pour endurer ce temps ennuyeux. Ce n'était pas l'heure du thé, c'était de la torture.
Mais Marie ne relâcha ses chiens qu'après avoir entendu toutes les louanges qu'elle pourrait entendre de sa vie.
« C'est un moment agréable pour les oreilles. »
Elle gloussa vulgairement, découvrant ses dents. Je gardai le silence et n'approuvai pas ses paroles. Mais Marie me dit, comme si elle n'était pas déçue :
« J'ai besoin de chiens qui me suivent. Ainsi, je ne serai pas repoussée. C'est mieux que de me battre seule. »
« Qui vient ? »
« Tous ceux qui me méprisent. Ceux qui sont jaloux de moi. Sissae, y a-t-il quelqu'un que tu détestes ? »
Je ne répondis pas. Marie sourit doucement, comme si elle s'y attendait, et prit ma main.
« Si j'étais toi, je haïrais la famille Bischwartz. Je la haïrais très fort. Si j'étais Sissae, vraiment, je la haïrais. »
Était-ce la dernière mode que de saupoudrer de fine poudre de gemmes sur des cils abondamment recourbés ?
Étrangement, mon regard allait vers ses cils et ses yeux plutôt qu'aux paroles de Marie. Quel regard suis-je en train de poser dans ses yeux ? Quelle figure suis-je en train de faire ?
Ah, heureusement, je souriais comme si de rien n'était. Comme si j'avais entendu une histoire intéressante. La voix qui sortit était aussi très calme.
« Pourquoi penses-tu cela ? »
« Sissae, je suis terne et stupide, mais je ne suis pas sotte. La seule arme dont je dispose pour vivre ici, c'est l' "intuition". Alors ne me demande pas pourquoi. J'en serais trop triste. À présent, je dois réfléchir à comment je peux faire de toi une femme. Et aussi, quel chien je dois t'attacher. »
« Chien… tu parles de… ? »
Marie cligna des yeux et sourit en coquette. Et elle me chuchota, comme pour une évidence.
« Elles doivent être au moins à ce niveau pour être mes amies, non ? Je t'attacherai des chiens de bonne lignée. Sa Majesté l'autorisera sans doute. Au contraire, il pourrait être très excité et envoyer des paroles d'encouragement. Tout le monde s'ennuie, ces temps-ci. »
Une langue d'un rouge vif lécha ses lèvres. Ah, la Madame de Chatou que je connaissais était là. Elle dit :
J'ai besoin de quelque chose d'amusant. Alors, chère Sissae, rends-moi heureuse.
Les rencontres avec Chatou atteignirent la troisième et la quatrième fois, et devinrent bientôt presque quotidiennes. On me railla pour avoir obtenu les faveurs d'une putain.
Mais derrière cela se cachait la jalousie envers moi, qui avais attiré l'attention d'une femme au sommet du pouvoir.
Comment as-tu touché le cœur de cette putain volage ?
Certains allaient jusqu'à dire que Madame de Chatou avait découvert l'homosexualité par mon entremise. Puisqu'il y avait peu de gens de haut rang qui ne s'adonnaient pas à ce noble passe-temps, il semblait que la putain, lassée des vieux attributs de l'Empereur, m'avait prise comme jouet pour se divertir.
C'était à l'époque où ces rumeurs balayaient la société que Madame de Lavalier m'appela. Elle était furieuse, comme si j'avais sali l'honneur de la famille Bischwartz.
« Tu es décidée à piétiner ton propre honneur jusqu'à la boue. Ne sais-tu pas ce qui est attaché à ton nom ? »
Je répondis d'une voix calme.
« Les gens veulent toujours quelque chose de stimulant. C'est juste que je suis devenue la cible, et cela n'aurait pas changé, qui que ce fût à cette place. »
« Tu aurais dû être plus prudente. Quel bien cette femme vulgaire te fait-elle pour que tu continues à la voir ? Qu'es-tu ! »
« Mais personne ne me donne de réponse définitive. Je n'ai donc eu d'autre choix que d'agir. »
« Quoi ? »
« J'étais curieuse des gens que je devrai rencontrer à l'avenir. »
Qui pouvait s'approcher de moi, qui étais de basse naissance ? Je posais cette question. Même Madame de Lavalier elle-même ne songeait pas à me présenter à leur cercle.
Sinon, elle aurait dû m'inviter aux thés qu'elle organise quelques fois et me faire connaître. Mais ce fut seulement Roena qui fut conviée à cette réunion.
Lavalier porta la main à son front et garda le silence un instant. Ses épaules, qui se soulevaient et s'abaissaient, s'apaisèrent progressivement, comme si elle s'efforçait de calmer son émoi.
Je tournai la tête et regardai autour du salon. Un temps ennuyeux s'écoulait.