La lumière du soleil est chaude, elle me tire un bâillement. Je pose le livre que je tenais. Le temps qui s'écoule sans but était brodé d'ennui. C'était du poison. Du moins, pour moi.
Plusieurs jours de plus s'étaient écoulés depuis l'affaire de Blan, mais il n'y avait pas de changement notable. Je n'avais fait que vérifier à plusieurs reprises si une invitation m'était parvenue.
Hélas, impossible de savoir quand une invitation viendrait de Marie, ce qui me plongeait par moments dans un sentiment de perte. J'en venais même à m'inquiéter que tout se termine ainsi.
Mais Marie ne semblait pas le penser. Après que Margo eut battu en retraite sans forces, elle se comporta en maîtresse des lieux, déchaînée, faisant la folle.
Il semblait qu'il y ait eu des propos sur sa défense de Blan, mais elle grognait comme une mère protégeant son petit. Comme si mes ordres étaient une sorte de mission.
En fait, elle paraissait prendre plaisir à mater cette femme arrogante. Tout comme Margo l'avait fait.
Dans le même temps, elle surveillait mon humeur avec soin et rapportait diligemment la situation alentour, ce que je trouvais fort satisfaisant.
Marie devenait une carte de plus en plus utile. C'était devenu un petit plaisir de supporter le temps mort.
Bref, le temps passa, et enfin, comme Madame de Chatou l'avait promis, la seconde invitation arriva.
Cette lettre semblait avoir été écrite par Chatou elle-même, tant l'écriture et l'orthographe étaient chaotiques. Sans le sceau impérial sur l'enveloppe, on aurait cru qu'un enfant apprenant à écrire l'avait tracée.
Quand les gens virent qu'une autre lettre venait de Marie, ils écarquillèrent les yeux d'incrédulité et chuchotèrent.
Ma mère s'agitait pour savoir s'il fallait faire confectionner de nouvelles robes, mon beau-père affichait une mine soucieuse, et Roena me demanda d'un air bien sombre si je ne pouvais pas simplement ne pas y aller.
Lavalliere envoya une lettre pour exprimer son mécontentement face à cette invitation, et Dibenzel continuait de sonder si je mordrais à son hameçon.
Même raillée comme la putain du roi, Madame de Chatou était une femme proche du sommet du pouvoir. Aussi les gens se méfiaient-ils que moi, ou plutôt la maison Bischwartz, ne gagne les faveurs de Chatou et n'accède au cœur du pouvoir.
Beaucoup avaient été invités par elle, mais très peu avaient reçu deux invitations de suite, et c'était la première fois qu'on faisait tant de préparatifs pour m'accueillir, au point que les rumeurs se répandaient hors du palais — on disait que Chatou pressait ses camérières.
Était-ce pour cela ? Même quand je retournai chez Madame Dobigné, et quand je passai à l'épicerie acheter des plumes pour un chapeau, les gens ne me quittaient pas des yeux. Tout le monde retenait son souffle et observait ma seconde rencontre avec Chatou.
J'éprouvais une étrange sensation, comme si j'étais devenue quelqu'un de très spécial. C'était la seconde fois que j'attirais ce genre d'attention, mais la première qu'elle soit si peu teintée de malveillance.
Le jour de la visite au palais arriva bientôt. Il devint facile de franchir la porte principale du palais en calèche.
Même si ce n'était que ma seconde visite, l'attitude de la servante qui m'accueillit devint d'une politesse extrême. Le nombre de personnes venues me saluer augmenta aussi.
À chaque pas que je faisais, le nombre de ceux qui retenaient leur souffle grandissait. Le regard qui me suivait comme une ombre était long, persistant. Comme s'ils m'avalaient tout entière s'ils voyaient une ouverture. Je me redressai.
Madame de Chatou accourut dès que la porte s'ouvrit. Tous furent horrifiés par son comportement indigne, mais elle saisit ma main comme si de rien n'était.
Et elle sourit largement, un sourire si séduisant que tous en restèrent fascinés, les yeux rivés sur Marie.
« Sissae ! Tu es en retard. »
« Oui, Marie. As-tu longtemps attendu ? Je suis désolée. J'ai fini par être en retard. »
« Hum, ce n'est pas si tard, en vrai. Je fais juste la difficile parce que je voulais te voir un peu plus tôt. Oh, mon Dieu. Sissae ! Tu as mis l'épingle que je t'ai donnée. Elle est si belle. »
Elle repéra l'épingle piquée dans mes cheveux — elle avait l'œil — et en fut si ravie que ses joues s'empourprèrent.
Et elle m'entraîna par la main dans une direction, marchant si vite que j'en étais essoufflée. Même les servantes ne pouvaient suivre son allure.
Marie me mena devant une porte aux motifs sculptés. Si mes souvenirs d'avant étaient exacts, c'était la pièce où se trouvait sa petite scène pour l'Empereur.
Elle ouvrit elle-même la porte et m'assura qu'elle avait préparé quelque chose de très intéressant, de sorte que je ne m'ennuierais pas.
« Tu es la première à regarder cela en privé, hormis les nobles que Sa Majesté a autorisés. »
Si c'était une pièce préparée par Marie, c'était couru d'avance. Une pièce vulgaire et obscène, bourrée de grivoiseries, du genre qu'on ne voit que dans le quartier rouge.
Mais elle avait un certain succès. Les pièces qu'elle montait suffisaient à stimuler les désirs secrets de nobles excessivement raffinés.
Quand d'autre, eux qui ne pouvaient bouger dans leur petite armure d'étiquette toute en épines, auraient-ils pu voir une telle pièce ?
De plus, c'était une pièce regardée en compagnie de l'Empereur dans une résidence secrète. Même si le contenu n'était pas à leur goût, cela suffisait à satisfaire le plaisir mental d'être ensemble dans un lieu si important.
L'intérieur de la pièce était quelque peu étrange. Les meubles mêlés à des objets orientaux, combinés aux tissus rouges pendus partout, créaient une atmosphère obscène.
Les places d'observation, où l'on s'assoyait de biais contre de gros coussins, étaient aussi inhabituelles. Mais comme les robes à décolleté étaient à la mode, j'étais sûre qu'il n'y avait pas de lieu plus séduisant que celui-ci.
Marie prit ma main. Elle me montra très aimablement comment regarder.
C'était une position de biais, séparées l'une de l'autre, avec un plateau d'argent garni de rafraîchissements au centre du coussin. Elle rit si fort qu'on voyait sa luette quand je m'installai maladroitement.
« C'est une position dont les prostituées sont très friandes. »
Elle me montra en détail comment prendre la position, comme une professeure. Mettant de côté le déplaisir de la posture de prostituée, je fus satisfaite de m'asseoir en arrière, mal à l'aise à cause du corset serré et de la ceinture.
Marie me regarda ainsi et sourit, satisfaite, accroupie comme une chatte.
Au bout d'un moment, elle agita légèrement une petite clochette sur le plateau. Alors, l'épais rideau qui masquait l'avant-plan coulissa sur le côté, révélant une petite scène.
Là, une femme — portant une robe chic avec la poitrine à demi découverte, comme si elle jouait le rôle d'une noble — et un chevalier étaient assis sur des chaises. Il n'y avait que deux acteurs, personne d'autre n'était visible.
Les acteurs saluèrent Marie et moi et commencèrent bientôt la pièce. Le contenu était simple. L'intrigue : un chevalier glissait un testicule de bouc dans l'ourlet de la jupe d'une jeune noble ingénue pour la séduire.
L'homme jouant le chevalier interprétait fidèlement le rôle d'un vaurien sur un ton très glissant.
« Les hommes laissent parfois tomber leurs couilles. C'est pour ça qu'ils ont des poches dans leurs pantalons pour les tenir. »
« C'est possible ? Oh, ce serait vraiment pratique. Regarde. J'aimerais pouvoir enlever mes seins et les ranger. Ils sont si gros qu'ils pendent et c'est gênant. »
« Malheureusement, c'est une petite bénédiction et une petite joie que seuls les hommes peuvent goûter. Bref, m'aiderais-tu à retrouver mes couilles ? Si je ne me trompe pas, elle a dû rouler vers toi, madame. »
Marie gloussa comme si elle regardait la chose la plus intéressante du monde. Elle éclata de rire à chaque fois que le mot « couilles » sortait.
Ce faisant, elle jeta un coup d'œil à mon visage, et sans doute déçue que je ne rie pas, elle continua de me scruter comme pour chercher quelque chose, et finit par lever la main pour arrêter la pièce. Les acteurs, terrifiés, se raidirent à cette demande soudaine d'arrêt.
« Ce n'est pas drôle ? Tu ne ris pas du tout. Sa Majesté a beaucoup aimé. »
Je souri faiblement, l'air embarrassée. J'espérais que mon air, clignant lentement des yeux, passerait pour celui d'une jeune fille innocente qui ne sait rien.
« Je suis désolée. Je ne sais pas où je suis censée rire. »
Marie, la putain de l'Empereur, posa son menton sur sa main et me fixa intensément. Comme si elle tentait de débusquer un mensonge au fond de mes yeux.
Et au bout d'un moment, sa bouche s'ouvrit. Marie battit rapidement des cils poudrés de poudre de bijou, comme si elle n'en croyait pas ses yeux.
« À l'âge de Sissae, les prostituées ne viennent-elles pas te donner une éducation amusante ? Ou n'en as-tu pas entendu parler quand tu jouais dans la rue ? »
« Je ne sais pas de quoi tu parles, mais ça ne s'applique pas du tout. Et pour la partie éducation. »
Je me couvris les joues des deux mains, comme honteuse, et répondis lentement.
« ...Personne ne voulait que je reçoive une telle éducation. Alors veuillez blâmer mes défauts de ne pas apprécier la pièce que tu as tant peiné à préparer. »
Quand elle fit à nouveau signe, non seulement les servantes mais aussi les acteurs se précipitèrent dehors. Une scène qui montrait comment Marie était traitée ici.
Quoi qu'il en soit, elle s'approcha de moi avec un sourire très étrange, comme un vaurien draguant une vierge. Des mains froides et lisses d'une autre personne caressèrent mes joues et mon menton.
« C'est pour ça que les hommes cherchent des vierges. Comment peux-tu briller comme ça ? Je te veux. »
« Qu'est-ce que c'est ? »
« Quelque chose que j'ai perdu quand j'étais fille. Il y a un joyau brillant qui ne reviendra jamais. »
« Tu vois ça en moi ? »
Au lieu de répondre, Marie se pencha et déposa un baiser doux sur ma joue. En même temps, elle posa ses lèvres contre mon oreille et murmura. Comme pour me tenter de révéler mes pensées intérieures.
« Veux-tu gagner les faveurs de Sa Majesté ? Si tu le veux, je t'aiderai. Peut-être que toi, Sissae, tu pourras obtenir beaucoup de bijoux, de belles robes, et des flatteries qui te feront fondre les oreilles. Parce que tu es si innocente et si belle. »
Madame de Chatou avait pu maintenir les faveurs de l'Empereur non seulement grâce à son apparence et sa silhouette exceptionnelles, et à sa coquetterie innée.
Marie savait que l'Empereur n'était pas un homme à rester avec une seule femme, et elle comprit vite qu'il se lassait aussi facilement qu'il aimait le plaisir.
Alors elle créa une petite pièce dans le palais et y invita l'Empereur. Et là, elle lui présenta de jeunes femmes aux beautés variées, l'aidant à jouir d'une vie lubrique.
Bien sûr, ce vieil empereur dissolu tomba aisément dans le plaisir donné par des femmes pleines de coquetterie et de flatteries, si différentes des femmes du palais, et favorisa Marie, qui lui fournissait un tel plaisir.
Strictement speaking, le groupe géré par Marie relevait d'un concept différent des courtisanes.
Les femmes qu'elle amenait étaient toutes des consommables ne pouvant passer qu'une nuit et n'empiétant pas sur son pouvoir. Les filles de nobles de province ou les servantes du palais qui nourrissaient l'ambition de goûter au pouvoir ne pouvaient attirer l'œil de Marie.
C'est pourquoi je trouvai son offre très étrange.