Je me regardai dans le miroir et souris, satisfaite. Gants aux mains, souliers aux pieds, chapeau sur la tête, j'étais parfaitement prête à sortir.
En songeant à moi-même à cette époque, potelée et ne voyant que la nourriture, le chemin parcouru n'avait rien de moins que phénoménal.
« Oh, Marie. Je sors avec Seril aujourd'hui. Tu n'as donc pas besoin de t'habiller. »
Le visage de Marie, qui enfilait son manteau pour m'accompagner, s'assombrit. Elle paraissait très déçue, hésitant à retirer son manteau.
Peut-être Marie voulait-elle me suivre et assister à un spectacle qu'elle ne verrait plus jamais de sa vie. C'est compréhensible, car faire des achats où l'or coule à flots est un spectacle grandiose qu'on ne voit pas tous les jours.
« Ne sois pas déçue. Tu ferais mieux de te consacrer à ce que tu sais faire, non ? J'espère qu'à ton retour au domaine, tu auras quelque chose d'intéressant à me raconter. J'ai l'intention de te récompenser généreusement pour cela. Oui. Il se pourrait bien qu'il y ait de quoi m'amuser dans la buanderie. »
Blan était revenue au domaine. La personne même soupçonnée d'être la voleuse de la clé !! Comment Margo allait-elle réagir ? Et Roena ?!
J'étais réellement curieuse. De voir comment elles agiraient. Et il n'y avait personne de plus indiqué que Marie pour lever ce doute.
Pour qu'une dame sorte, bien des choses sont nécessaires. Des domestiques et des servantes pour porter les bagages, un cocher pour mener la calèche, et un chevalier pour l'escorte.
D'ordinaire, cette tâche incombe à un chevalier résidant dans la famille, et le plus souvent c'est celui qui n'est pas de service ce jour-là. Aussi, pour sortir, il fallait se donner la peine de contacter l'ordre des chevaliers à l'avance.
En vérité, je n'aime pas sortir avec un chevalier. Je pense qu'il vaudrait mieux y aller seule, même si je devais affronter le danger.
Parce que je sais qu'ils ne me sauveraient pas vraiment. S'ils m'assignent à présent un chevalier capable de se battre, par le passé, je n'ai même pas bénéficié d'un tel traitement.
En fait, pour celle que j'étais, c'était déjà de la chance si un écuyer, tout juste adoubé, même s'il n'était pas un vétéran aguerri, daignait apparaître. C'étaient surtout de jeunes pages sans occupation qui endossaient le rôle de chevaliers pour m'escorter.
À cette époque, j'étais une sotte, mais je n'étais pas une demi-aveugle incapable de distinguer un chevalier d'un page. Je n'étais certainement pas assez idiote pour regarder le traitement injuste que je subissais et l'avaler sans rien dire.
Mais tout le monde avait des excuses comme quoi ils avaient des devoirs, et j'étais bombardée de critiques tacites me demandant si je tenais absolument à sortir dans ces conditions, alors je ne pouvais rien dire. C'est que ma raison pour réclamer un chevalier était le plus souvent d'aller acheter des robes et des bijoux.
De plus, à force de sottises, l'attention de mon père adoptif s'était émoussée, me laissant aucun moyen de me plaindre. Ma mère s'était aussi détournée de moi, guettant les réactions de mon père adoptif.
Si ne serait-ce qu'une seule personne avait écouté ma situation, on n'aurait pas osé me mépriser aussi ouvertement.
Malheureusement, je n'étais qu'un poulain rebelle sur qui personne ne veillait, et ayant causé bien des troubles, mes plaintes n'apparaissaient aux yeux des autres que comme de la pure méchanceté.
Surtout, tout le monde au domaine formait un bloc pour me compliquer la vie, donc je ne pouvais pas gagner. Au bout du compte, je n'avais d'autre choix que de capituler et de quitter le domaine docilement. Que pouvais-je faire d'autre ?
Emmenant Seril, je sortis jusqu'au portail et vis la calèche qui m'attendait. Et le chevalier d'escorte, debout à côté.
Je stoppai net devant ce dos familier. Seril me regarda comme pour demander pourquoi, mais je ne parvins pas à avancer vers la calèche. Non, je voulais faire demi-tour et courir me réfugier dans ma chambre.
« Mademoiselle ? »
« Seril, as-tu bien contacté l'ordre des chevaliers ? »
« Oui. »
« Alors pourquoi ? »
Pourquoi Lustewin Halberd se tenait-il à côté de la calèche ?
Comme s'il sentait mon regard, il se retourna et me regarda. Malheureusement, le chevalier Halberd était en parfaite tenue de sortie, l'épée ceinte à la taille.
Pourquoi était-il là, lui qui était clairement le chevalier attitré de Roena ? Pour m'escorter, moi ?
Non, il y a forcément une méprise. Un chevalier comme Lustewin Halberd ne perdrait pas son temps pour moi.
Je forçai mes jambes, qui semblaient raidies, à avancer et m'approchai de lui. Le Chevalier de l'Ouïe Claire que je voyais en plein jour était toujours d'une beauté saisissante. Surtout ses yeux bleus, qui brillaient d'une lumière fraîche.
« Chevalier Halberd, où est le chevalier qui doit m'accompagner ? »
À ma question, son visage se durcit.
« Vous ne voulez tout de même pas me dire que c'est vous qui m'escorterez ? »
Après avoir parlé, je forçai un sourire. Espérant de tout mon cœur qu'il ne le prendrait pas mal.
« Pourquoi le pensez-vous ? »
Parce que vous êtes toujours à Roena.
Les mots me montèrent aux lèvres, mais je les ravalai. À la place, je choisis de maîtriser mes émotions par le silence.
Il m'avait dit auparavant qu'il pouvait être mon épée aussi, mais en importance, Roena et moi n'étions pas comparables.
Mettant de côté son affection pour elle, ils étaient les symboles qui représentaient la famille Bischwartz, un destin inséparable l'un de l'autre.
Ils formaient un couple parfait, reconnu même par les dames nobles qui enviraient Roena. En effet, si Roena l'appelait, il quitterait sans hésiter mon côté.
C'est pourquoi je voulais qu'il se retire de lui-même et qu'on m'envoie un autre chevalier. Avant d'endurer plus de misère.
Je ne sais qui a mal transmis le message, mais ce n'était pas un homme pour gaspiller son temps dans une affaire aussi futile.
« Je vois ce que vous pensez, mais je ne commettrai pas l'erreur de le dire. Ce qui est certain, en revanche, c'est que je suis le chevalier qui vous escortera aujourd'hui. »
Mais il resta ferme, et parla sèchement, comme si mon attitude ne valait rien. La main tendue pour l'escorte semblait inébranlable.
Un face-à-face fastidieux, qui semblait devoir durer éternellement, se prolongea, aucun des deux ne cédant.
Autrefois, j'avais systématiquement ignoré sa main tendue, feignant de ne pas la voir. Cette grossièreté me laissait un goût amer et servait de bonne prévention pour éviter de nouvelles rencontres. Parce que même un parfait gentilhomme se mettait en colère si on refusait sa courtoisie.
Cependant, le chevalier Halberd possédait une audace inattendue quand il prenait une décision, avec la capacité de trancher net.
À ma grande stupeur, il s'approcha de moi le premier, saisit ma main et m'entraîna, puis, dans un revirement inattendu, me poussa dans la calèche — ou plutôt, il me souleva comme pour m'embrasser — un spectacle choc.
Et ce n'était pas tout. Me regardant, incapable de parler tant j'étais interdite, il exécuta même une courbette courtoise avec calme. Ce fut lui qui ordonna au cocher de partir.
« Pardonnez cette incivilité. »
« ...... »
J'aurais voulu rétorquer quelque chose, mais ma poitrine se serra, comme si une grosse boule y était coincée.
À la place, je mordis ma lèvre et baissai les yeux. Si la calèche faisait demi-tour maintenant, tout serait réglé, mais je ne pouvais pas aller voir Madame de Chatou sans une robe convenable.
Au final, cela signifiait que je devais aller chez le couturier avec le chevalier Halberd, mais l'attente avait été trop longue pour gâcher la rencontre tant espérée par un tel incident.
Alors, je n'eus d'autre choix que de forcer ma bouche à s'ouvrir et de lui chuchoter :
« Je compte sur vous. »
En même temps, je caressai ma paume de l'autre main, sentant la chaleur résiduelle de la sienne, et me le répétai comme un mantra. Ne commets pas la sottise de confondre devoir.
La boutique où je me rends est très célèbre parmi les dames nobles, tenue par la demi-sœur de l'Empereur.
Dibelin Maignont de Dauphine.
Elle, communément appelée Madame Dauphine, était quelqu'un qui avait élevé la robe au rang d'art grâce à son sens esthétique et son intuition exceptionnels.
Non seulement les dessins étaient beaux, mais chaque élément utilisé dans les robes était façonné à la main par des artisans, ce qui valait l'appréciation commune qu'il s'agissait de vêtements qu'on voudrait porter au prix d'une fortune.
Surtout, comme elle ne vendait ses créations à n'importe qui mais seulement à celles qui lui plaisaient, ses robes possédaient une valeur de rareté immense.
De nombreuses dames éminentes souhaitaient porter ses vêtements, et dès qu'elles mettaient la main sur une nouvelle robe de Madame Dauphine, elles la parade dans le tout-Paris. Même Madame de Lavalier elle-même ne possédait que quelques robes de Madame Dauphine, c'est dire.
Autrefois, je n'avais jamais franchi le seuil de cette boutique. C'était parce que Madame Dauphine méprisait mes goûts dispendieux et mon goût presque bon marché.
Mon goût vulgaire qui trouvait une robe belle seulement si elle était ornée de joyaux, et mon esprit vulgaire qui croyait que l'argent peut tout acheter, lui inspiraient le mépris.
Chaque fois que je venais la supplier de me vendre une robe, je n'obtenais que des réponses froides, des moqueries et de l'indifférence.
« Même si pas une seule de mes robes n'est vendue, elle n'ira jamais à une jeune dame. Pas même un morceau de tissu. Alors, renoncez. »
Par la suite, elle fit une robe pour Roena pour le bal impérial, et lui offrit aussi la robe qu'elle porterait pour ses fiançailles avec Son Altesse le Prince.
Mais je n'ai jamais pu porter une robe de Madame Dauphine jusqu'au jour de ma mort.
La calèche, qui filait en silence, s'arrêta devant la boutique peu de temps après notre départ du domaine.
Je descendis de la calèche sous l'escorte du chevalier Halberd. Les femmes qui passaient s'arrêtèrent en voyant le chevalier Halberd, puis se mirent à murmurer et à pencher la tête en m'apercevant descendre derrière lui.
Lustewin Halberd est l'un des chevaliers les plus populaires de l'empire. Il se classe systématiquement parmi les meilleurs au tournoi annuel de la Fête de la Fondation — la plus grande fête de l'empire — et l'an dernier, si ma mémoire est bonne, il a dû gagner. Il n'est pas étonnant que d'autres le reconnaissent. Cela valait aussi pour les femmes à l'intérieur de la boutique.
À notre entrée, tous les regards se portèrent uniquement sur Lustewin Halberd. C'était si ardent, presque brûlant, que je tressaillis à côté de lui.
« C'est le chevalier Halberd. »
Le regard de Madame Dauphine, la propriétaire de la boutique, était aussi fixé sur le chevalier Halberd. Elle se leva de son siège — elle semblait prendre le thé avec les dames qui visitaient la boutique — et s'approcha de nous.
Vêtue d'une robe bleue qui flottait autour de son cou, elle était exactement telle qu'en mon souvenir, sans le moindre changement.
Sa grande taille maigre, ses yeux légèrement bridés, son nez bas et ses pommettes saillantes lui donnaient un air un peu névrosé. Ses défauts ressortaient encore plus quand elle était entourée de femmes magnifiquement parées.
Madame Dauphine savait pertinemment qu'elle n'était pas une beauté. Elle se vantait ouvertement : « Si j'avais un beau visage, mes robes seraient encore plus célèbres. »
Même les commères s'étonnaient : « Comment de si belles robes peuvent-elles sortir des doigts de quelqu'un comme elle ? »
Cependant, si l'on regardait dans ses yeux et qu'on lui parlait, on comprenait à quel point l'apparence est futile.