Pour ce faire, je devais relire la lettre en toute tranquillité, dans un espace qui m'appartenait. Je m'adressai à toutes, en insistant sur le regard d'Irène, qui m'observaient avec curiosité.
« Excusez-moi, mais puis-je regagner ma chambre d'abord ? »
« Bien sûr. »
« Merci pour votre prévenance, Votre Grâce. »
Je me levai et quittai vivement le jardin. J'avais besoin de calmer mon excitation, mais mon cœur battait de façon incontrôlable. C'était sans doute le pas le plus rapide que j'aie jamais fait de ma vie.
Il me fallut moins de quelques minutes pour traverser le salon et revenir dans ma chambre.
J'empêchai Blan d'entrer. Je lui dis d'attendre dans la sienne jusqu'à ce que je l'appelle. La chambre de Blan n'était qu'une petite pièce annexe accolée à la mienne, mais sa structure offrait une tranquillité d'esprit surprenante dès que la lourde porte en bois était close, créant un sentiment de séparation.
Blan acquiesça d'une brève réponse et ferma bientôt la porte, disparaissant dans la pièce voisine. Ce n'est qu'après m'être assurée que la porte en bois était bien fermée que je sortis la lettre de ma manche.
À ma bien-aimée Sissae.
Passez-vous un agréable moment ? Cela ne fait que quelques jours, mais cette mère se sent terriblement seule sans vous. Revenez vite me montrer votre joli minois.
Mon enfant, une lettre est arrivée du Palais Impérial. J'ignore son contenu, je ne l'ai pas encore ouverte. J'ai entendu dire qu'elle venait de Madame de Chateauroux ; n'est-elle pas la favorite de l'Empereur ? Je ne sais pas comment elle te connaît, mais j'espère sincèrement que c'est pour une bonne raison.
Ta mère qui t'aime.
Béatrice Théodore me l'avait dit auparavant. Que Madame de Chateauroux inviterait bientôt quelqu'un avec l'aval de l'Empereur.
Dans les cercles mondains désolés, qu'y a-t-il de plus réjouissant que de rencontrer quelqu'un qui satisfait mon goût esthétique ? Et combien plus bienvenue encore si cette personne est une jeune demoiselle prometteuse pour l'avenir ?
Madame de Chateauroux est une courtisane avide, mais elle n'est pas une femme sotte. Elle était plus rusée que quiconque quand il s'agissait de ses propres désirs et savait protéger parfaitement ses intérêts.
On le voyait rien qu'à la façon dont elle maintenait sa position de favorite auprès de l'Empereur capricieux. Et à la façon dont les nobles, ralliés autour d'elle, grandissaient en puissance et en influence.
Bien sûr, inviter une jeune fille qui n'avait pas encore fait ses débuts, surtout une fille de condition modeste, comportait des risques considérables. Pourtant, Madame de Chateauroux semblait prête à les assumer.
Tout comme elle m'avait tendu la main, moi qui n'étais alors rien de remarquable, elle le faisait à nouveau.
Est-ce que cela pouvait enfin marquer le début de ce que j'appellerais des « relations » ? Bien entendu, la condition était que je gagne les faveurs de Madame de Chateauroux.
Au vu de la bienveillance qu'elle m'avait témoignée par le passé, je n'étais pas dépourvue de confiance. Non, je devais faire en sorte qu'il en soit ainsi. De quelque manière que ce soit.
Le lendemain matin, le domaine des Dibenzel bourdonnait du départ des jeunes filles. Je leur dis que j'avais passé un bon moment et offris de menus adieux.
Contrairement au début, leurs visages étaient bien plus gracieux en recevant mes salutations. Dame Sorin me prit la main et fit l'enfant, exigeant que je promette de venir chez elle la prochaine fois.
J'acquiesçai à contrecœur et parvins enfin à me dégager. Pendant ce temps, mes bagages étaient méthodiquement chargés dans la calèche, achevant les préparatifs du départ.
« J'espère que notre intimité s'est approfondie à cette occasion. Tous mes sentiments pour dame Sissae sont sincères. »
« Comment pourrais-je en douter ? Je vous remercie sincèrement pour votre hospitalité. »
Irène déposa un léger baiser sur ma joue. Je répondis en l'étreignant légèrement. À cette vue, dame Sorin geignit qu'elle voulait un baiser aussi, mais ce fut à peine apaisé par l'intervention de la fille du baron Veolin.
Quand je montai dans la calèche, la portière se referma. Au puissant « Hue ! » du cocher, la calèche se mit en mouvement. Irène et le domaine des Dibenzel s'éloignèrent lentement. Ce n'est qu'après que la calèche eut franchi la grille que je pus enfin appuyer mon dos contre le siège.