Arina et Jack parurent extrêmement surpris en me voyant, tant j'étais devenue malade en l'espace de quelques jours. Arina, en particulier, était désespérée, les larmes ruisselant sur son visage.
La façon dont elle sanglotait, comme si elle ne se souvenait plus où elle était, était presque touchante. Le fait qu'elle pleure pour moi emplissait mon cœur de joie.
« Qu'est-ce qui t'est arrivé ? Pourquoi as-tu cette tête... ? »
Si j'avais été décidée, j'aurais pu expliquer en détail, mais je ne parvins pas à parler, craignant qu'Arina ne pleure encore plus tristement. Alors, je souris doucement et dis : « Il s'est passé quelque chose. »
Ils durent être bien perplexes d'être convoqués si urgemment, mais aucune once d'agacement ne parut sur leurs visages.
« Au fait, Jack, te souviens-tu de l'histoire que tu m'as racontée l'autre fois ? Au sujet du comportement suspect des voyous des ruelles ? »
« Oui, je l'ai mentionné. »
« Comment ça se passe ces temps-ci ? »
« C'est un peu confus. Certains ont disparu de la circulation. Mais pourquoi me demandes-tu ça ? »
« Parce que ça vaut des pièces d'argent. »
L'expression de Jack changea à mes mots. Le garçon avala sa salive, puis demanda d'une voix basse, presque un chuchotement.
« C'est très dangereux ? Puisque c'est lié aux ruelles. »
« J'aimerais savoir qui les a engagés. Ou, si je ne peux pas le découvrir, il suffit de trouver où ils se réunissaient pour obtenir le travail. »
« Jusqu'à quand ? »
« Le plus tôt possible. Plus tu viens me voir vite, plus tu gagnes de pièces d'argent. Et s'il y a des rumeurs sur la famille Bischwartz, n'importe laquelle, dis-le-moi, s'il te plaît. »
« Et si je mens ? »
L'innocence valait péché pour des enfants qui rôdaient dans les ruelles. Aussi cultivaient-ils la méfiance au lieu de la confiance, et aiguisaient-ils leurs sens pour se méfier des faveurs inattendues. La pitié était le mot qu'ils détestaient le plus. Tester les intentions de l'autre était chose courante.
La réaction que Jack me montra était un instinct naturel pour un enfant des ruelles. Aussi, contrairement à quand j'étais avec le prince héritier, je ne ressentis ni dégoût ni agacement. Je la trouvai simplement mignonne, comme on observe un chaton pas encore apprivoisé.
« Si je me fais avoir, c'est que je suis bête. »
« Et si je dis aux autres que c'est toi qui m'as donné l'ordre ? »
« Ce sera juste que j'ai mal jugé les gens, je n'y peux rien, non ? »
Les sourcils de Jack se froncèrent violemment à ma réponse franche. Il me fixait comme on regarde une jeune fille pathétique qui ignore les lois du monde, ce qui était assez amusant.
Au bout d'un moment, le garçon soupira et haussa les épaules. Puis, levant les deux mains comme pour signifier qu'il abandonnait, il’ouvrit la bouche sur un ton badin.
« Tu es une personne bizarre, après tout. »
Je souri doucement et répliquai aux mots de Jack.
« Toi, tu es très mignon, aussi. »
Le visage de Jack devint écarlate à mes mots. Ce fut un spectacle si réjouissant que j'eus envie d'éclater de rire.
« Q-Quoi ? De quoi tu parles ! Qu'est-ce qui est mignon chez moi ? »
« Tu es timide ? »
« Pas du tout ! »
« Si, tu es timide. »
« Argh ! Non, je ne le suis pas ! Arina, réveille-toi. Je crois que la jeune dame a perdu la tête parce qu'elle est malade. Elle a l'air un peu folle. »
À la parole de Jack, Arina me regarda avec une mine boudeuse.
« Tu es très malade, jeune dame ? Ta tête te fait mal ? »
« Non. Jack raconte n'importe quoi. Il doit être insupportable parce qu'il est gêné. Arina, c'est un secret, mais Jack est très timide. Regarde ses oreilles rouges. »
« Argh, non ! Sérieux, si tu continues, je ne viendrai plus ? »
Arina fit la moue et marmonna d'un air boudeur à l'adresse de Jack, qui se tirait les cheveux en niant énergiquement.
« Tu aimes ça. »
« Ferme-la ! »
Jack, qui avait bondi de son siège, attrapa le poignet d'Arina. Il grommelait et se plaignait, mais seul ce garçon à la langue bien pendue des ruelles prenait si bien soin de ma pureté.
« Y a-t-il autre chose que tu veux dire ? D'autres ordres ? »
« Non. »
« Alors on y va. »
« Pourquoi ne pas rester plus longtemps ? »
« Il n'y a rien de bon à rester trop longtemps chez une famille noble. »
Un goût amer resta sur toutes les lèvres à ces mots qui semblaient venir de l'expérience.
Le monde était particulièrement cruel pour de jeunes enfants qui n'avaient rien. C'était encore pire pour des orphelins sans parents. Aussi, des enfants comme Jack apprenaient-ils d'abord à renoncer et à accepter. Ils apprenaient la notion de leur place pour survivre longtemps et réalisaient qu'il ne fallait pas être avide inconsidérément.
Ce que Jack venait de dire signifiait qu'il devait fuir cet endroit avant qu'une cupidité déraisonnable ne naisse. Il se protégeait instinctivement.
« D'ailleurs, à quoi bon rester longtemps puisque tu es si malade ? Je reviendrai la prochaine fois. Prépare les pièces d'argent d'ici là. »
« D'accord. J'ai hâte. »
Jack grina comme s'il appréciait ma réponse. Puis, il saisit le poignet d'Arina et quitta la pièce tel quel. Décevant, il ne se retourna pas une seule fois.
« Ce gamin effronté. »
Je pouffai, songeant à l'apparence de Jack tout à l'heure, quand il s'était hérissé comme un chat dont le poil se dresse. En même temps, j'espérais ardemment que l'enfant ramène sain et sauf de bonnes informations.
La joue frappée par le voyou dégonfla en un jour, mais mon corps, qu'on avait traîné par les cheveux sur le sol, portait ça et là de nombreuses petites égratignures, si bien que je dus appliquer le remède avec assiduité pendant une semaine.
Le cuir chevelu où l'on m'avait arraché une poignée de cheveux me faisait mal chaque fois que je passais le peigne, et le corps couvert de bleus était trop pénible à supporter. En particulier, mes jambes, qui avaient encaissé le choc de ma résistance, me rendaient la marche si difficile que je boitai un moment.
Mais je ne prêtai pas plus d'attention que ça à tout cela, parce que cela se résoudrait avec le temps ou les médicaments. Il n'y avait pas d'autre problème que mon incapacité à dormir correctement à cause des cauchemars.
Le médecin dit que j'étais sous le coup d'un grand choc. Alors, il prescrirait des médicaments ou du thé pour m'aider à dormir. Il dit que si je tombais dans un sommeil profond, je ne rêverais pas. Mais si je dormais profondément, il serait plus difficile de me réveiller du cauchemar, ce qui rendait les choses encore pires.
Chaque fois que je fermais les yeux, une grande main rude attrapait mes cheveux et déversait des injures. Et il se moquait de moi tandis que je me débattais et qu'il avançait à grandes enjambées.
Même si je me mettais en colère, que je gémissais et déversais des mots proches de malédictions, il ne bronchait pas et riait de ma faiblesse. Il chuchotait avec joie, me disant d'essayer de m'enfuir si j'en étais capable.
Le temps passé à faire des cauchemars me semblait très long. Mais quand j'ouvrais les yeux et regardais l'heure, seulement trente minutes s'étaient écoulées.
Si je me rendormais, referais-je ce rêve ?
Comme j'étais tourmentée ainsi chaque nuit, je ne parvins pas à me recoucher même après m'être réveillée. Je pensais qu'il valait mieux être fatiguée que de faire des cauchemars.
Alors, chaque fois que je sentais mes paupières se fermer ne serait-ce qu'un peu, je me giflais légèrement les joues ou buvais l'eau tiède que les servantes avaient préparée. J'errais délibérément dans la pièce pour rester éveillée.
Mais ces tentatives se soldaient toujours par un échec. Quel que soit mes efforts, il y avait des moments où je sombrais dans un sommeil profond. J'étais assise sur le canapé, attendant le repas, lisant un livre un moment, etc. Même s'il n'y avait qu'une brèche d'un instant, je piquais du nez.
Et chaque fois que cela arrivait, je faisais un cauchemar et on m'attrapait les cheveux. Je voulais hurler et me réveiller, mais même en rêve, la fuite n'était pas permise. Je ne pouvais laisser échapper qu'un son proche d'une lutte désespérée.
Comme je ne pouvais pas dormir correctement, mon visage s'amaigrit de jour en jour. Mes yeux secs n'étaient pas seulement douloureux, ils me faisaient mal, et mon esprit embrumé ne pouvait plus suivre correctement aucune conversation.
Je perdis l'appétit à force de somnolence, et par conséquent, il devint de plus en plus difficile de prendre les médicaments. Le prix payé pour mon imprudence était trop élevé.
Entre-temps, comme je commençais à chercher des traces de mon père adoptif, il était naturel que mes nerfs soient à vif.
En particulier, je m'agaçais encore plus en voyant Roena se plaindre sans rien faire. Bien que ce fût une affaire qu'il fallait traiter secrètement, chaque fois qu'elle ouvrait la bouche, elle lâchait des choses comme : « Demandons de l'aide à la tante », ou « Ne devrions-nous pas demander l'aide de Pulcher à la marine ? »
Roena s'obstinait à refuser ce que même Mère et le majordome avaient accepté.
Chaque fois que cela arrivait, j'expliquais patiemment encore et encore, mais Roena ne comprenait pas du tout. Elle ne semblait ressentir qu'une grande impatience face à l'absence de progrès et tentait d'agir à la hâte.
« Et s'il arrivait quelque chose de vraiment grave ? Nous ne pouvons pas juste rester là sans rien faire. »
Margo manipula secrètement Roena dans son dos. Elle me critiquait subtilement, disant que si quelque chose arrivait au comte, ce serait parce que je tergiversais. C'était une malédiction : tout irait mal à cause de mon jugement.
Comble de l'ironie, Roena approuva pleinement les paroles de la vieille renarde et me regarda avec ressentiment chaque fois que je passais. Elle m'adressa même des regards accusateurs. C'était absurde.
Aujourd'hui, Roena vint me voir et lâcha tante et Pulcher et j'en passe sans crier gare. Elle ajouta qu'elle voulait retrouver son père adoptif le plus vite possible.
Résultat, ma tête me fit mal, alors je pressai mes tempes avec mes doigts et répliquai d'une voix froide.
« Roena, arrête, s'il te plaît. Comme tu le sais, j'ai été gravement blessée par cet incident. J'ai failli ne pas revenir au manoir. Est-ce tout ? J'ai même de l'insomnie à cause du choc de ce moment-là. Malgré cela, je fais de mon mieux pour empêcher qu'on ne méprise la famille Bischwartz. Mais toi, tu ne sais que tendre la main vers les autres sans faire le moindre effort toi-même. »
« Je dis ça parce que je pense que c'est le mieux que je puisse faire. J'essaie, moi aussi. Pourquoi ne m'écoutes-tu pas du tout ? Ce que j'ai dit pourrait donner de meilleurs résultats. »
« Sérieusement, se plaindre devant Margo, c'est faire des efforts ? Laisser ce qu'on doit faire aux autres et rester là les bras croisés, c'est le mieux que tu puisses faire ? »
Roena, incapable de supporter ma critique, sanglota bruyamment. C'était une crise de colère quasi enfantine.
« Qu'est-ce que ça peut faire qu'on nous méprise pour retrouver Père ? Qu'est-ce que ça peut faire si les autres attaquent nos droits commerciaux ? Qu'allons-nous faire pour protéger ces choses qui ne sont rien sans Père ? »
« Alors tu vas tout livrer ? »
Ses yeux s'écarquillèrent comme si elle était choquée par ma réponse. En même temps, elle ouvrit la bouche d'une voix tremblante.
« Dis pas que... Sissae, tu convoites la famille Bischwartz ? C'est pour ça que tu agis comme ça ? »
Un instant, je crus avoir mal entendu. J'avalai un rire creux et lui reposai la question.
« Qu'as-tu dit à l'instant ? »
« Sérieusement, c'est vraiment ça, ta nature ? C'est parce que tu veux avoir la famille Bischwartz, comme l'a dit Margo ? C'est pour ça que tu te soucies plus de la richesse des Bischwartz que de Père ? »
Un instant, j'eus envie d'éclater de rire. C'était parce que je me demandais quelle opinion elle avait de moi pour dire de telles choses.
J'avais décidé de reprendre la famille Bischwartz, mais je n'avais encore rien fait de suffisamment lâche pour être condamnée ainsi, alors n'était-ce pas trop injuste d'être déjà suspectée ? Je ne peux rien faire de ce qui s'est déjà passé.
Bien sûr, il y avait un point suspect sur le fait que ces résultats aient été causés par mes paroles, mais je ne l'avais même pas encore confirmé. Par conséquent, je ne pouvais pas être critiquée pour quelque chose qui n'avait pas encore de sens.
« Si j'avais pensé à reprendre la famille Bischwartz. »
Alors, je serrai les dents et dis, crachant chaque mot.
« Je t'aurais déshabillée de force et jetée dans le grenier depuis longtemps. Pour me méfier de toi, qui es proche d'être l'héritière. Je devrais battre toutes tes servantes et les chasser ? Ce n'est pas mal de détourner les biens en prétendant chercher mon père adoptif. Ah, bien sûr, il faudra que j'envoie le majordome promener avant de faire ça, non ? »
« Si, Sissae... »
« J'essaie de retrouver mon père adoptif et en même temps de préserver le patrimoine pour que tu puisses acheter et porter la belle robe que tu as sur le dos maintenant à tout moment. Alors, Roena, si tu as la confiance nécessaire pour renoncer à toutes les choses que ta Mère t'a laissées, aux robes de ton armoire et à ta grande et belle chambre, tu peux dire que tu demanderas de l'aide à la tante. »
Roena trembla et demanda comme si elle allait pleurer. Ses yeux, qui ne comprenaient toujours pas, étaient grandement gonflés et ne pouvaient cacher le sentiment de condamnation à mon égard.
« ...Pourquoi tu continues de penser qu'on ne peut pas protéger ça ? »
« Je ne sais rien du commerce. C'est pareil pour ma Mère. Et toi ? Sinon, peux-tu me dire ce que tu peux faire maintenant ? Bien sûr, tu peux gérer les urgences avec l'aide du majordome. Mais s'il faut décider des choses que Père a choisies et tranchées ? »
« ...... »
« Nous ne manquons pas seulement de temps pour retrouver notre père adoptif en ce moment. Nous manquons aussi de temps pour apprendre à gérer correctement la famille Bischwartz. Alors, tu comprends à quel point tu es ridicule ? »
Je dis d'une voix froide à Roena, qui tremblait, le visage pâle.
« Alors, ne redis plus de telles bêtises. »
Ma tête était lourde de sommeil. La main sur le bureau tremblait. Je voulais dormir profondément, ne serait-ce qu'une heure. J'aspirais à la paix. Plus que jamais.
Alors, j'ordonnai à Roena de partir.
« As-tu fini de dire tout ce que tu voulais dire ? Alors tu dois passer à l'action maintenant. Va voir Margo, va voir quelqu'un d'autre, sors et pleure. Malheureusement, j'ai tant à faire que je n'ai même pas le temps de te consoler. Alors, veux-tu bien être attentionnée envers ta sœur qui souffre d'insomnie ? »
Je désignai la porte du doigt et souri avec arrogance.
« Sors. »