Si je n'avais pas été le jouet de leurs machinations, abandonnée à moi-même, si quelqu'un m'avait conseillée sur ma peau — hélas, j'étais si consumée par l'idée de battre Roena que je n'avais même pas le loisir d'un moment personnel avec ma mère — j'aurais peut-être été un peu moins malheureuse.
C'est pourquoi l'apparition de Marie, un bol de « produit éclaircissant » à la main, tandis que j'étais allongée sur le canapé de roseau, fut un spectacle assez inédit.
Avec un soin méticuleux, elle commença à m'appliquer le produit sur le visage. Puis, elle s'agenouilla près de moi et peigna mes cheveux avec un peigne en ivoire. Elle attendait que le produit sèche.
Au bout d'un moment, la couche sur mon visage ayant séché, elle fut délicatement rincée à la lotion. J'enfilai alors un vêtement fin comme l'aile d'un papillon de nuit et me dirigeai vers la salle de bain. Le rôle de Marie s'arrêtait là. Elle allait maintenant préparer mon lit.
Dans la salle de bain, une servante dédiée, et non Marie, se tenait respectueusement, prête à s'occuper de mon bain. La baignoire taillée dans la pierre était remplie d'eau infusée à la camomille romaine. Le parfum, un mélange harmonieux d'herbe fraîche et de pomme mûre, engourdit mon corps.
Alors que je m'appuyais sur le rebord de la cuve et fermais les yeux, la servante se mit à me laver avec application.
Mes cheveux furent rincés avec une eau à la sauge de Gellery, puis lissés avec un soin à base de vin mélangé à de la poudre de perle. Un massage à l'huile parfumée douce sur tout le corps allait de soi.
J'ai seize ans à présent. Il me reste deux ans avant mes débuts dans le monde, et j'ai l'intention de les consacrer à cultiver ma beauté. Je compte ne lésiner sur aucune dépense pour les produits qui rehausseront mon éclat, plutôt que pour des achats futiles.
Ayant mesuré dans ma vie précédente à quel point la beauté d'une femme pouvait être une arme puissante, il m'importait immensément de paraître la plus attirante possible aux yeux des autres.
La capacité de Roena à s'attirer l'affection de tous tenait non seulement à sa disposition bienveillante, frisant la naïveté, mais aussi à sa beauté, sa peau étant plus blanche et plus douce que celle de quiconque.
Je devais donc devenir une élégante aigrette blanche, et non une corneille qui avait eu la chance de devenir dame par sa mère. Non, je devais devenir une femme dont la beauté les surpasserait toutes.
Une femme pure comme une enfant, innocente comme une jeune fille, pourtant perverse et captivante comme une courtisane de nuit — une femme secrète, comme celles-là. Comme les prostituées de l'allée Filianne, que Madame de Chatou fréquentait jadis !
Si je parviens seulement à m'approprier leur charme secret, celui qui soumet tous les hommes, je ne craindrai plus Roena de Bischwartz. Au contraire, je pourrai la regarder de haut et rire à gorge déployée.
Si je peux apprendre la perfection en tant que dame auprès de ma tante paternelle, Madame de Lavallière, la magie mystérieuse pour devenir une femme à la fois rusée et adorable comme un chat, qui surpasse même cela, est introuvable dans ce monde aristocratique étouffant.
Pour écraser Roena, il me faut une aura totale, subtile. Aussi secrète que le voile de la nuit, pourtant si dangereuse à y regarder de plus près, une séduction qu'on ne peut s'empêcher de vénérer.
Il me faut une séduction absolue, assez forte pour que les gens portent volontiers de l'huile et se jettent dans les flammes pour moi. Mais comment ? Auprès de qui apprendre une chose pareille !
Pour Madame de Chatou, la maîtresse de l'Empereur, ce qu'il faut maintenant, c'est une « dame » à la perfection aristocratique, il est donc trop dangereux d'aborder de tels sujets — en supposant bien sûr qu'elle daigne répondre à ma lettre.
Je ne peux pas non plus simplement me rendre dans l'allée Filianne et choisir une prostituée.
Bien sûr, avant mes débuts, j'ai appris par des prostituées invitées à la maison ce qu'étaient les rapports entre hommes et femmes et comment caresser, mais tout se passait sous le regard d'autrui, sans qu'aucun échange direct ne soit possible.
Ah, que faire ? Quel que soit l'effort que je fasse pour y réfléchir, aucune méthode ni personne convenable ne me vient à l'esprit. Tous ceux que j'ai croisés par le passé étaient si rigoureusement liés par l'étiquette et la loi que c'était d'un ennui mortel.
Tourmentée par ce problème, je me changeai et ne cessai de froncer les sourcils jusqu'au moment de me coucher. Je me tournai et me retournai toute la nuit, incapable de dormir.
Le jour se leva vite, et ce fut le matin. Non seulement j'avais perdu le sommeil à ruminer toute la nuit, mais ma tête me faisait encore plus mal à cause de Marie qui donnait des coups de pied à Capsa dans la pièce d'à côté, si bien que je me levai le visage tiré.
Ma mère poussa un cri en me voyant, titubant comme une malade. Elle était déjà effrayée, craignant que les servantes ne m'aient encore tourmentée.
Je dus faire de gros efforts pour la rassurer. À mon beau-père, qui me regardait avec un air inquiet, j'expliquai vaguement que je n'avais pas pu dormir, trop excitée par ce que j'avais à apprendre.
Sans appétit, je pris un léger petit déjeuner de soupe et de pain, puis sortis me promener dans un parc proche pour apaiser ma tête qui battait la chamade.
Cet endroit bien entretenu était presque désert, sans doute parce qu'il était encore tôt. Peut-être aussi parce qu'il était réservé aux nobles.
C'est donc presque par hasard que je fis la rencontre de cet homme, Théodore Vitrice. Je ne l'aurais pas croisé ainsi si je n'avais pas décidé de m'aérer l'esprit en regardant le lac du parc.
Bon sang. Penser que mon prétexte de mal de tête, qui me permit de laisser Marie derrière moi, mènerait à cela !
Il était installé sur une colline proche, et même en ce matin précoce, il enlacait une femme à ses côtés, ses mains se promenant d'une façon qui frisait l'indécence. Au vu des bouteilles de vin éparpillées autour, il semblait passablement ivre.
S'il n'avait pas appelé mon nom et m'avait pas arrêtée, je l'aurais ignoré et aurais poursuivi mon chemin.
« Ah, Comtesse de Bischwartz. Oups. Pardonnez mon manque de tenue, je suis gris. »
Même ivre, sa voix était incroyablement charmante, scintillante comme un joyau. Elle était même assez séduisante pour me faire trembler les genoux.
Pourtant, l'ayant vu exhaler une aura secrète et sinistre, je trouvai ce débauché en désordre, qui jouait avec une femme, totalement étranger. Je ne pouvais dire lequel était son vrai moi.
Saisie par cette rencontre inattendue, j'hésitai, incapable de le saluer convenablement. Le jeune maître Vitrice ricana et tenta de se lever.
Il devait croire que son comportement me déplaisait et que c'était pour cela que je ne lui rendais pas son salut. Après tout, rester allongé par terre en se contentant d'un hochement de tête tout en prétextant l'ivresse était assez grossier, non ?
Néanmoins, il essaya de se mouvoir pour saluer dignement, mais son corps ivre ne coopéra pas comme il le voulait, bougeant raide comme une marionnette aux fils emmêlés, spectacle comique digne d'une farce.
Au bout de plusieurs minutes, et après avoir transpiré de quoi remplir une tasse à force d'efforts vains, il sembla réaliser que son attitude était imprudente. Il oublia sa fierté de gentilhomme et demanda sérieusement de l'aide à la femme à ses côtés.
Cela n'arriva qu'après qu'il eut glissé plusieurs fois, faillit s'embrasser le sol.
La femme, objet de ses lubricités, portait une robe si décolletée que son aréole brune pâle se devinait à peine. Elle était incroyablement séduisante et belle. Ses cheveux roux flamboyants s'accordaient parfaitement à la passion de ses yeux.
De la main qui soutenait Théodore Vitrice à son cou pâle à peine visible, elle exhalait l'aura d'une tentatrice capable d'enserrer n'importe quel homme. Le balancement de ses hanches en marchant était véritablement magnifique.
De ce fait, le fait qu'elle parût plus jeune que le jeune maître Vitrice n'avait aucune importance. C'était une rose magnifique, attirant les abeilles.
Je pris garde à sa belle apparence, à sa taille fine, à son sourire exagérément charmeur, à sa magnifique robe et à ses bijoux — qui n'avaient rien à envier à ceux des dames nobles ! — raffinés et jolis eux aussi ! — et à son comportement effronté, s'accrochant à Théodore Vitrice comme si elle avait oublié toute honte.
Malgré l'annonce du jeune maître Vitrice que j'étais la « Comtesse de Bischwartz », elle eut l'audace de feindre l'ignorance, attendant qu'il la présente. Elle me sourit même radieusement.
Me sentant provoquée et extrêmement mécontente, je déclinai précipitamment le salut de Théodore Vitrice.
« Je vous saluerai convenablement une autre fois. »
« Non, ce n'est pas la peine. Je ne suis pas restée là à attendre un salut formel. Je m'en vais. »
« Oh, vous comptez partir comme ça ? »
« Alors que voulez-vous que je fasse ? Cette situation n'est profitable à aucun de nous. »
À mes mots, le jeune maître Vitrice demanda en retour, l'air perplexe.
« Pourquoi n'est-elle pas profitable ? »
Ses yeux étaient troubles comme un ciel de pluie, pourtant ils détenaient une certaine beauté. Ses pupilles rêveusement déformées possédaient un charme classique, comme des figures dans une vieille illustration. Ses lèvres tachées de vin étaient aussi douces et immatures que celles d'un enfant.
Théodore Vitrice grimaça en gamin espiègle et saisit ma main. Comme je tordais le poignet pour m'extraire de son emprise, il se mit à m'importuner en enfant.
« Asseyez-vous ici et parlons. Perinnil sera votre partenaire de conversation. »
Le nom de la femme devait être « Perinnil ». À peine le jeune maître eut-il fini de parler qu'elle cligna des yeux de façon exagérée, fit la moue et lui tapota légèrement la poitrine du petit poing serré, se plaignant d'une voix nasillarde.
« Oh, mon Dieu, vous me demandez d'être votre partenaire de conversation sans même me présenter convenablement. Comme la Comtesse va vous trouver grossier ! Ah, c'est trop. Je ferais mieux de retourner à la boutique que d'être traitée ainsi. J'ai refusé des clients réservés par affection pour vous, jeune maître. C'est ainsi que vous me traitez ? »
En parlant, elle regarda naturellement vers moi. Elle semblait croire qu'avec des indices comme sa tenue décolletée, ses contacts physiques familiers, la mention de sa boutique et de clients réservés, je comprendrais aisément que sa profession était « prostituée ».
Elle devait donc penser que je la regarderais avec mépris et que je m'éloignerais. Une dame noble typique ne supporterait pas de se tenir face à face avec une « prostituée ».
D'ailleurs, par le passé, les jeunes maîtres connus pour leur vie dissolue avaient souvent attiré la colère des dames nobles en emmenant des prostituées de haut standing dans les parcs ou au bord des lacs.
En tant que nobles dotés d'honneur, ils ne pouvaient pas se tenir au même endroit que « ces femmes sottes qui ne savent qu'écarter les jambes », et ils ressentissaient une peur de contagion, comme si la peste éclatait, rien qu'à se trouver au même lieu que celles qui ne connaissaient pas la honte.
Au point que l'Empereur, ne supportant plus les plaintes des dames, promulgua un décret stipulant : « Les prostituées sont interdites d'accès aux lieux fréquentés par les nobles. »
Pour les gens, les prostituées étaient de tels êtres. Même un cadavre de rat gisant dans une ruelle sombre — si vieux et si maigre — serait considéré comme plus propre qu'elles, tel était l'avis commun. Elles n'étaient que des morceaux de viande pendus dans une boucherie, de la viande bon marché que tout le monde avait goûtée.
En un sens, elles étaient des objets de peur. Tandis qu'elles offraient les plaisirs fantastiques et secrets que leurs clients convoitaient, elles infligeaient aussi de terribles maladies — la syphilis.
Surtout, pour les femmes nobles, les prostituées étaient une nuisance qui attirait leurs maris et causait d'importants problèmes financiers.